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I used to be darker – Matthew Porterfield – 2013

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Too many birds.

   7.9   C’est une sorte de mélange idéal entre le Linklater de Boyhood, le Gallo de Buffalo66, le Sachs de Keep the lights on. Je suis toujours très sensible au cinéma sur la manière de traiter ces petites histoires – et c’est la raison pour laquelle j’adore sans mesure les oeuvres suscitées – et de trouver la bonne distance, le bon rythme, la bonne durée de plan, la place de la parole, celle du silence. Mal fait, l’exercice peut vite tomber dans un style indé à la Sundance pas vraiment excitant donc c’est très difficile, perpétuellement sur la corde. Celui qui parvenait brillamment à se tenir en dehors et en dedans du courant c’était Derek Cianfrance, avec Blue Valentine. Petite merveille un peu inattendue qui embrasse à fois tout ce qui me fait enrager (musique omniprésente, images floues, caméra parkinson, flash-back) tout en parvenant à s’ouvrir sur un monstre émotionnel plus subtil qu’il n’en avait l’air. Bref, cessons ces rapprochements stériles, le film de Matthew Porterfield n’a strictement rien à voir avec ce cinéma starisé et balisé. Tout se joue au sein de sa ténue simplicité et son amour infini pour ses personnages tourmentés. J’ai beaucoup pensé au cinéma de Claire Denis, essentiellement Us go home.

     Taryn, une étudiante de 19 ans, quitte une fête sur une plage du Maryland. Elle atterrit bientôt chez son oncle de Baltimore (la ville y est magnifiquement filmée, à la fois rassurante et fantomatique) alors en pleine rupture conjugale. Le réconfort qu’elle venait probablement trouver n’est qu’un idéal abstrait, sans cesse recouvert par des bonheurs éphémères et des douleurs durables. En outre, Taryn est enceinte. Nous l’apprendrons tardivement, au détour d’un aveu un peu désespéré, impuissant, chaotique. Je ne sais d’ailleurs plus si c’est explicite dès les premières scènes mais c’est le point de départ. Sans que ce soit le point de départ de sa « fugue » par ailleurs, c’est ce que je trouve beau. C’est une fille qui a quitté le foyer familial, deux mois plus tôt, prétextant du bon temps chez les Gallois. Elément divulgué là aussi tardivement, fondu dans le récit. C’est un film d’une pudeur étourdissante où l’extrême gravité est sans cesse compensée, dans le meilleur sens du terme, par une écriture d’une douceur incroyable.

      Je comprends que l’on ne soit pas charmé, que l’on trouve ça anecdotique. Je me souviens d’un produit Sundance approved « Summertime« , qui m’avait laissé sur la touche justement parce qu’il me semblait totalement creux, au-delà de ses par ailleurs diverses qualités. Je pense que ce sont des films qui ne sont pas si éloignés. Et peut-être que tout dépend de l’élan dans lequel on se trouve, à l’instant où l’on aborde le film. Concernant le secret de Taryn j’admets que l’élément est un peu forcé. Ce n’était pas indispensable. Mais la finesse avec laquelle une lourdeur de scénario pareille est traitée force le respect. Pour le reste je trouve le film éloigné de ce à quoi il nous prépare et/ou de ce à quoi on s’attend. De nombreuses scènes, dont l’une dans une cuisine, surfent sur le même motif, jouant de leur caractère anodin, domestique afin d’élever la séquence très subtilement. La dispute avec la cousine c’est génial, ça arrive comme ça. Le dialogue avec la tante, sur le lit, on sort totalement du scénario. L’inévitable et attendue confrontation conjugale est complètement contournée déjà parce qu’elle intervient deux fois. Et puis j’adore les lieux, cette étrange véranda, cette cave à musique, cette chambre d’ado qui ne semble même pas reliée aux autres pièces de la maison.

     Your sister’s sister, la même année, m’avait donné l’impression d’écouter un disque de Damien Jurado. Là on dirait vraiment du Bill Callahan. Et pas seulement dans l’emprunt du titre à un couplet de l’un de ses morceaux, non, on ressent vraiment cette étrange obsession d’une mélancolie impalpable et son goût légendaire pour les échappées folk aériennes. I used to be darker, then I got lighter, then I got dark again disait Callahan dans son morceau Jim Cain. J’aime beaucoup le temps accordé à la musique dans le film, qu’il soit axé sur le groupe ou la bulle solitaire, il y a tout une dimension tragique qui se joue au travers de leur prestation rappelant un autre très beau film musical sorti cette même année, Inside Llewyn Davis, des frères Coen. Le plan dure ici systématiquement le temps que dure le morceau, sans cesse expiation lumineuse de leurs douleurs profondes. Quelle fin bouleversante, au passage. Au delà de ça et pour rester dans le domaine musical, j’ai beaucoup pensé à Sonic Youth. Celui d’aujourd’hui. Et cette histoire de groupe qui se brise à cause d’un couple qui se brise. La tante de Taryn s’appelle Kim (putain, comment ne pas penser ne serait-ce qu’une seconde à Kim Gordon ?) et c’est semble t-il elle qui initie la rupture sur des différends purement artistiques. A coté ce n’est pas Thurston mais on y pense forcément et d’autant plus lors de ce solo dépressif dans cette cave où dans la foulée l’homme brisé, remplacé, inconsolable brisera sa guitare contre un mur.

     Mais c’est aussi un grand film de transmission, en tout cas de questions sur ce qu’on laisse aux enfants, sur ce qu’on leur a laissé. Que l’on ouvre un album photos ou qu’une fille en rappelle une autre, sa cousine ou bien sa mère, plus jeune. Le film est continuellement traversé par ce délicat spleen et le récit se déroule à l’orée de ce carrefour existentiel particulièrement douloureux pour chacun. Une séquence dans une piscine voit Taryn confier à sa cousine son angoisse de n’être personne, raison pour laquelle elle est en pleine fuite, pour se définir, se trouver elle-même, accompagnée de cette grossesse inopinée. C’est une fille ici qui fuit ses parents, là une autre, sa cousine, dans un tel clash avec sa mère, qu’elle venge sa colère, l’espace d’une courte séquence violente, sur sa cousine. Un couple qui se déchire. Une amie (Brève apparition d’Adèle Exarchopoulos) qui disparaît du récit d’un claquement de doigts. C’est un film sans temporalité, parsemé d’instants parmi d’autres, d’éclats, aussi futiles qu’emblématiques. Une sorte de Girls moins l’humour, de Kids sans le trash. Et pourtant le film sait aussi être drôle et violent. Sans ne forcer aucune porte. L’élégance même. Et une audace infinie dans chacun de ses plans, minutieusement composés.


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silencio


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