Archives pour la catégorie Mia Hansen-Løve

L’avenir – Mia Hansen-Løve – 2016

13124866_10153643781762106_4714180245409999188_nDeep peace.

   7.8   Je tiens Mia Hansen-Love comme l’une des cinéastes les plus passionnantes d’aujourd’hui, espérant une merveille à chaque nouvelle sortie. Eden, son précédent film, est à ce jour et à mes yeux son seul film raté encore que je le trouve intéressant à bien des égards. Si L’avenir semble s’inspirer de la vie des parents de la réalisatrice (tous deux professeurs de philosophie) autant qu’Eden racontait beaucoup de celle de son frangin, la réalisatrice renoue avec l’inspiration et la grâce qu’on trouvait dans Le père de mes enfants, Tout est pardonné, Un amour de jeunesse. Trois films magnifiques que j’ai eu le plaisir de voir (au ciné) et de revoir ensuite, sans jamais les déconsidérer bien au contraire. L’avenir c’est celui de Nathalie (campée prodigieusement par la non moins prodigieuse Isabelle Huppert) professeur de philosophie au lycée, qui se situe dans un moment étrange de sa vie, un carrefour, où tout va se chambouler. Ses enfants ne sont plus à la maison, sa mère devient sénile et les différends avec sa maison d’édition se répètent. Et bientôt, son mari va la quitter, elle va perdre sa mère, être grand-mère et nouer des liens avec un garçon qui fut son étudiant quelques temps auparavant. C’est tout refaire, repartir de rien. La portée symbolique pourrait être lourde mais ce qui caractérise cette fine écriture, sa progression elliptique et sa narration inattendue qui fait qu’il est impossible d’anticiper chaque aiguillage, permet au film d’atteindre une légèreté qu’on ne voit nulle part dans le cinéma français. C’est un film apaisant, riche mais délicat, autant qu’il brosse le portrait et le monde de cette femme avec soin. Nathalie est dans chaque plan ou presque. On voyage à ses côtés entre Paris, La Bretagne et le Vercors, la gare de Clelles-Mens et le Parc des Buttes-Chaumont. On y parle de littérature et de philo en permanence sans que cela n’écrase le film pour autant. Toutes les interactions sont des émerveillements : Nathalie et Heinz, avant et après leur séparation ; Nathalie et ses enfants ; Nathalie et Fabien ; Nathalie et ses élèves ; Nathalie et sa mère ; Nathalie et son petit-fils. A ce titre, ce dernier plan est probablement l’un des plus beaux et bouleversants que l’on verra cette année. Je ne doutais pas de voir Mia Hansen-Løve revenir à ce niveau d’inspiration, simplement je craignais un peu la collaboration avec Huppert. J’ai beaucoup entendu ici et là que la réalisatrice avait trouvé son identité grâce à l’actrice, je pense au contraire qu’elles se sont bien trouvées toutes les deux, ensemble. Huppert lui aura permis de rebondir. Et Hansen-løve aura offert à Huppert son plus beau rôle depuis longtemps. Grand film.

Eden – Mia Hansen-Løve – 2014

12.-eden-mia-hansen-love-2014-1024x682Human after all.

   6.2   C’était le film rêvé, en ce qui me concerne. Disons l’une de mes cinq grosses attentes de l’année. Parce que La French touch. Et parce que Mia Hansen-Løve. En seulement trois films, mais trois merveilles, la réalisatrice s’est hissée très haut dans la liste des (jeunes) cinéastes en activité qui me sont chers. Doublant allégrement son homme d’ailleurs. Qui fait pourtant mieux qu’elle cette année. Bref.

     Eden est à ce jour son projet le plus fou, le plus ambitieux, le plus excitant et le plus casse-gueule ex-aequo avec Le père de mes enfants – Traiter de la vie et de la mort d’Humbert Balsan n’était pas chose aisée. Et dans le même temps, Eden ne fait que pérenniser ses thématiques et trajectoires : son goût pour les récits elliptiques, le passage du temps, l’errance délicate et mystérieuse jusqu’à l’opacité de son personnage central et une ambiance ouatée débarrassée des tendances romanesques, jusqu’à l’abstraction.

     Eden (le titre reprend celui du Fanzine de l’époque) semblait parti pour combiner tout cela à merveille en racontant à sa manière l’histoire d’un courant musical né en France au début des années 90 par le prisme de Paul, ado branché, bientôt éternel DJ se cantonnant à faire du Garage, sorte de mixture entre la house et la disco qui connaîtra de petites heures de gloires (soirées Queen ou Respect) avant de doucement se faire avaler par les diversifications de la musique électronique. La réalisatrice s’est par ailleurs beaucoup inspiré de son grand frère Sven Løve, qui officia dans le courant en tant qu’organisateur et DJ de ces premières raves.

     Le film est très déstabilisant puisqu’il s’adapte aux tâtonnements de Paul, le suit et s’accroche à lui contre vents et marées, dans son propre tempo, son instabilité, se cherche, galère et ne va nulle part. Avec le recul je trouve que c’est un parti pris osé et très réussi, cette manière qu’a le film de ne jamais vraiment se perdre, de se rétracter quasi systématiquement sur les flâneries sentimentales du personnage. Eden est un film totalement informe, sans aucune ligne directrice, point de rattache ou de bascule. Il y a quelque chose de Bresson (Le diable probablement) et de Garrel (Les amants réguliers) là-dedans mais sans l’extase ni la sidération.

     Mais zéro climax génère-t-il forcément zéro fulgurances ? Je comprends l’idée de ne jamais sombrer dans la pure rêverie ou au contraire de vouloir tout contrôler puisque Paul est à la fois loin de ça et entre tout ça. Mais un moment donné on espère un glissement. Type L’eau froide d’Assayas, auquel on pense énormément. On se met à rêver de suivre ce personnage illuminé et dépressif, le dessinateur Cyril. Parfois, on espère un lâché prise durant l’une des nombreuses soirées danse et ecstasy dans lesquelles le film s’aventure mais ne livre finalement et logiquement que d’infimes instants, jamais croustillants. Il manque le tourbillon. Ce tourbillon qui a aussi manqué à Paul. Au frère de Mia Hansen-Love. Il manque un embrasement de ce paradis perdu d’avance d’un courant mort-né, aux ambitions spirituelles et politiques mais qui restera à jamais qu’un concept usé. Le film fait lui aussi état d’une ambition usée. Après mai d’Assayas aussi, mais il s’en sortait mieux à mon avis. L’ivresse sensitive tant espérée cède le pas à un décalage désaffecté.

     Lors d’une trop courte séquence festive en 1995, les Daft Punk testent sur un premier public le vinyle de leur premier single Da Funk qu’ils viennent de recevoir. Grand moment que le film ne saisit qu’à moitié, comme s’il n’osait pas vraiment se jeter dans la gueule du loup, comme s’il craignait d’être dans la pose. Trois autres morceaux du groupe disséminés ci et là de manière différentes les unes des autres, marqueront le passage des époques, autant qu’ils accentueront ce décalage gargantuesque entre le groupe fantomatique qui réussit et le garçon paumé qui ne cesse de ramer. Tout est agencé. Trop. Du coup, zéro émotion, ou presque. J’ai parfois ri et pris du plaisir au milieu de cette asphyxie notamment grâce à Vincent Macaigne qui est génial une fois de plus. Il faut l’entendre dire « Tu as un humour douteux, toi » c’est à se tordre. Le pseudo gag des Daft Punk qui se font recaler par deux fois aux soirées Cheers « Regardez à Thomas et Guy-Man » m’a aussi beaucoup amusé. Ainsi que ce plan panoramique dans le flou sur Within. Mais c’est peu, c’est frustrant. C’est donc une déception. Mais c’est finalement un film que j’aime beaucoup, pour les raisons qui me lient d’affinités avec le cinéma de Mia Hansen-Løve. J’aime sa nonchalance, sa sécheresse. Qui sait, si ça se trouve je finirais même un jour par l’adorer.

Tout est pardonné – Mia Hansen-Løve – 2007

Tout est pardonné - Mia Hansen-Løve - 2007 dans * 2007 : Top 10 20.-Tout-est-pardonné-Mia-Hansen-Love-2007-300x211

Les baisers de secours.   

   9.3   L’ellipse est l’élément fondateur de l’œuvre de la réalisatrice Mia Hansen-Love. Elle lui permet à la fois de contourner tout pathos inhérent à ses sujets délicats autant qu’à marquer au fer la cruelle force du temps. Tout est pardonné se découpe en trois parties représentant trois niveaux temporels différents. Les deux premières se rejoignent dans leur continuité temporelle (quelques mois les séparent) mais s’opposent par leur géographie (Vienne puis Paris) tandis que la troisième effectue un saut chronologique de onze ans en avant, déplaçant ainsi le récit centré sur le couple vers leur petite fille devenue grande.

     L’ampleur de la dramaturgie dans le cinéma de Mia Hansen-Love joue beaucoup sur ses bases géographiques et temporelles. Les mouvements dans Le père de mes enfants (déplacement dans la maison de famille en campagne, vacances en Italie, virées sur les tournages) accentuaient cet état d’étouffement lors des retours dans la capitale parisienne. L’envolée détachée à la fin d’Un amour de jeunesse plonge le film dans une mélancolie infinie, entre respiration nouvelle liée à l’espace (volontairement, la dynamique s’essouffle, une jeune demoiselle a grandi) et identification éternelle du passé (souvenirs des lieux). C’est la même chose ici : Vienne, Paris, un Venezuela évoqué, la Corrèze. Une période de onze années. Les films de Mia Hansen-Love portent en eux cette émotion qui traverse le temps, une obsession qui lui permet aussi finalement de s’en affranchir, de faire des films sans véritables unités temporelles, des films intemporels, des films qui lui permettent de traverser le temps, de le suspendre.

     Les cassures en question n’apparaissent pas aux instants où il est coutume de les voir, dans le sens où la cinéaste choisit de ne jamais vraiment se soustraire aux causes/conséquences ultimes de ces déplacements : peu de climax dramatique, d’affrontements de non-retour, de scènes clairement clés. Tout ce que l’on voit se situe entre les lignes. Ce sont des dialogues d’apparences anodines, des errances troublantes, un repas familial, une relation épistolaire. De nombreuses situations qui disent beaucoup de la situation sans jamais tomber dans l’édifiant, le sensationnel. Et même si elle y succombe parfois (l’overdose, la séparation, l’annonce d’une mort) tout est alors enrobé pour l’offrir de la plus pudique des manières. Partant de ce principe, le film n’hésite pas à se séparer de certains personnages, se centrer puis se décentrer, glisser d’un vers un autre, utiliser des personnages intermédiaires.

     C’est un cinéma qui me touche énormément, dans lequel je ressens toutes les douleurs alors qu’elles ne sont jamais ostensibles. Un cinéma qui apprivoise ses personnages par leur corps et leur parole et dont on a la curieuse impression de les voir sortir du scénario. Comme tous ces moments où il nous semble tenir un fil dramatique balisé avant que la mise en scène nous emmène ailleurs. Le plus bel exemple c’est la séquence de fête chez une amie, alors que Pamela vient d’apprendre que son père, qu’elle n’a pas vu depuis onze ans, habite sur Paris tout comme elle. Elle se met à danser et probablement à rêver, il doit s’en passer des choses dans cette tête, il s’en passe aussi dans la notre. C’est La ritournelle, de Sébastien Tellier. Mia Hansen-Love fait tout bien, même ses choix musicaux.

     Les trois parties suggèrent un rythme assez différent. De la gaieté familiale malgré des problèmes encore masqués on en vient à un amour dissolu. La famille unie s’éclate. C’est quelque chose de récurrent dans le cinéma de la jeune réalisatrice. Il y a évidemment la tragédie qui vient casser le bonheur de la petite famille dans Le père de mes enfants, il y a aussi plus discrètement ce couple parent quasi hors champ dans Un amour de jeunesse dont le temps a finalement eu raison. Dans Tout est pardonné, le mouvement à Vienne devient statisme à Paris. Le couple semblait se servir de ses défenses immunitaires de façon imparable (l’idée élégante du film par exemple est de ne jamais faire se prononcer la femme sur la dépendance à la drogue de son mari, comme si elle n’en savait rien, alors qu’elle est clairement au courant de tout) alors que c’est un cancer immuable qui finit par le ronger. Il n’y a plus rien qui tient. C’est le lieu, c’est un tout. Même Pamela, l’enfant, finit reléguée au second plan. Il n’y a plus d’unité. Juste une femme qui sature et un homme qui se perd. La troisième partie pioche sa force dans la retrouvaille père/fille justement parce qu’elle n’est jamais filmée comme telle. On dirait une rencontre. Une rencontre tout en ayant conscience de son aspect retrouvaille. On ne se revoit pas par obligation mais par envie, choix, liberté. Il est moins question d’oublier (ils parleront aussi de ce passé) que de renouer tout naturellement un lien nouveau, délicat, en finesse.

     Il y a cette faculté de ne jamais juger les personnages, de les garder dignes même s’ils sont au fond du trou, même s’ils commettent l’irréparable. Un garçon qui choisit l’aventure entre amis à son idylle amoureuse. Un père de famille, écrivain, qui trouve son réconfort dans la drogue. Un père de famille, encore, dans une situation professionnelle délicate qui opte sur un coup de tête pour le suicide, laissant tout derrière lui. Cette lâcheté n’est jamais pointé du doigt. Qu’ils finissent par réapparaître, qu’ils restent quasiment pour toujours hors champ ou qu’ils disparaissent, ces hommes gardent cette dignité à nos yeux. Ce sont des personnages tiraillés, qui ne font peut-être pas les bons choix, mais de beaux personnages. Le choix fait peur à Mia Hansen-Love, le choix et ses répercussions. Le cinéma lui permet de se projeter temporellement à partir de l’existence de ces choix. C’est aussi de cela dont parle son cinéma : l’importance des choix.

     Mia Hansen-Love attache une importance fondamentale à l’espace dans lequel elle filme. C’est ce qui la rapproche des Rohmer et Rozier, dans le mouvement, la simplicité, le ton. C’est un cinéma très différent, surtout dans son rapport au temps, mais un cinéma qui me donne l’impression que tout ce que l’on voit a une importance fondamentale, tout en restant trivial, ça ne clignote jamais, c’est naturel, miraculeux, ça se rapprocherait pas mal en ce sens du cinéma de Garrel, l’expérimentation formelle en moins. J’aime énormément ce rapport à l’espace. Les racines de la cinéaste sont à Vienne. Commencer le film là pour le poursuivre à Paris, où elle vit, prend alors une valeur émotionnelle et symbolique assez forte. Et il y a bien entendu tous ces moments miraculeux, des moments que l’on peut voir aussi dans ses deux autres films magnifiques. Une séquence sur un pont à Vienne. Une scène de retrouvaille tout en regard, en silence. Une enfant qui joue aux raquettes avec son père. Ou plus difficile : un affrontement conjugal violent, un fixe d’héroïne en temps réel. C’est leur clarté et leur simplicité qui font de ces instants des pics émotionnels discrets mais bien réels.

Un amour de jeunesse – Mia Hansen-Løve – 2011

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Baisers volés.   

   8.9   J’aime beaucoup la manière qu’a le film de me raconter des choses, son caractère introspectif mais sans se barricader, n’hésitant pas à élargir le récit et les émotions qu’il suscite vers d’autres personnages, d’autres situations, adopter même par instant une autre respiration, se décentrer de son schéma initial, faire grandir le personnage féminin et surtout utiliser la force du temps, faire apparaître les fêlures sans pour autant les expliquer systématiquement. Ce n’est pas vraiment un film sur la mémoire ni sur le vieillissement. C’est plutôt un film sur l’emprise qu’on a sur les choses un moment donné et l’emprise qu’elles ont sur nous, avant de laisser place à une autre emprise, ou à la souffrance, de les faire disparaître puis de les retrouver. Comme dans Le père de mes enfants, le précédent film de Mia Hansen-Love, il y a des cassures temporelles, le film fonctionnant par ellipses. Et c’est à la manière d’un Rohmer que la cinéaste, grâce à ces ellipses, décentre provisoirement son récit, s’intéresse partiellement à autre chose mais comme si c’était devenu le plus important, c’est rare de voir ça au cinéma.

    Il y a trois séquences très belles qui illustrent très bien cette riche idée. Une première assez banale qui concernent les parents de la jeune fille. Nous n’avions que peu d’éléments dans la première partie (aux côtés de Sullivan) à leur propos, mais ils étaient présents, peut-être un peu sévères mais on sentait une belle attention, qui se multiplie après la tentative de suicide de Camille. Une ellipse plus tard (trois ans à peine) et le père n’est plus là, les parents sont séparés – l’idée de n’avoir montré aucun signe précédemment est très bien d’ailleurs. Et Valérie Bonneton (puisque le père est passé hors-champ) devient touchante, un peu agaçante aussi, dans son obsession de vouloir montrer à sa fille qu’elle se sent mieux dorénavant, qu’elle peut manger devant la télé le soir, qu’elle peut rien faire de ses journées. Mais cette carapace nous apparaît fragile, à aucun moment nous ne verrons suite à ça, mais la cinéaste le laisse en suspens pour qu’on se l’imagine. Il y a beaucoup de choses en suspens dans ce film, Sullivan par exemple, dont nous voyons absolument rien hors Paris et l’escapade ardéchoise. Il y a dans ce film un élargissement du champ des possibles, justement parce qu’il nous surprend mais aussi parce qu’il ne raconte pas tout. Dans cette ambivalence, forcément aidé par ce choix de découpage qui fait intervenir plusieurs époques, sans pour autant les catégoriser, je suis par moment circonspect devant la vitesse de l’enchaînement quant au contraire parfois le plan se pose un peu, la séquence est travaillée de l’intérieur dans la durée – la scène au Danemark, magnifique. C’était déjà le cas avec son précédent film, j’aurai sans doute préféré qu’elle ne se laisse pas tenter trop régulièrement par la répétition, la redite, alors que le film a largement les moyens de ne pas le faire, d’être plus radical, mystérieux et puissant.

    Il y a un moment dans le film où ce que j’évoquais (l’idée de décentrer) se reproduit, mais de manière beaucoup plus radicale, cette fois. C’est lors de l’apparition à l’écran de l’architecte allemand (acteur magnifique, déjà entrevu dans Le père de mes enfants, une vraie gueule de cinéma, sorte de fusion entre Klaus Kinski et Sharunas Bartas) qui n’apparaît plus comme un personnage secondaire qui viendrait étayer le récit centré sur Camille, mais comme personnage central. Toute la partie « architecture » est je crois ma préférée du film. Et Mia Hansen-Love choisit de raconter cette rencontre de cette façon là : en prenant connaissance de Lorenz, même pas par l’intermédiaire de Camille, mais comme si nous étions quelqu’un d’autre, que l’on faisait partie intégrante du groupe. Et ce n’est pas qu’une simple scène, ça prend vraiment de la place dans le film. J’y repense en écrivant, il y a d’ailleurs une scène incroyable dans la continuité de cette rencontre, elle intervient après une ellipse, une fois encore, où l’on n’a encore vu ni approche ni flirt entre les deux personnages alors qu’ils nous apparaissent ensemble, en couple. Dans leur façon de se parler, de marcher l’un à côté de l’autre, de se regarder. Pour le spectateur, Camille et Lorenz forment maintenant un couple. Mais quelques instants plus tard, dans une séquence très déroutante, nous assistons à leur premier baiser. La cinéaste aime à déstabiliser avec ce genre de parti pris qui prouve que l’on se base énormément sur les apparences, qu’elles soient cinématographiques ou morales. Dans cette partie, centrée essentiellement sur le rapprochement entre Camille, l’élève et Lorenz, le professeur rappelle aussi beaucoup le rapport qu’entretenait le personnage joué par Balsan dans le précédent film, avec ses trois filles. On y parle de lueur dans l’obscurité. Assez pour que Camille écrive dans son journal intime que les jours sombres sont en train de s’éclaircir. Et j’aime aussi beaucoup le choix de l’architecture. Ça me rappelle Everyone else de Maren Ade, avec ce personnage masculin qui lui aussi construisait des maisons et qui aurait aimé les construire comme on construit un amour. Là, cette fille qui devient architecte permet un contrepoint assez fort avec l’idée d’emprise qu’elle veut avoir sur les choses, emprise qu’elle a laissé s’envoler avec cet amour de jeunesse. Je ne sais pas encore trop comment parler de cette analogie mais ça me semble très intéressant et d’une grande richesse.

     Un amour de jeunesse est aussi et surtout un film sur le premier amour. Celui qui ronge à s’en laisser mourir. Celui que l’on a laissé partir. Que l’on a pas vu partir. Celui qui traverse le temps, intact. Le choix d’exploiter la vie adolescente insouciante des deux amoureux pendant une bonne partie du film montre à quel point la cinéaste cherche à apprivoiser nos émotions par la durée et non par le bon sentiment. C’est en faisant exister le jeune couple que sa chute apparaît violente et douloureuse, comme elle peut l’être pour Camille. Sullivan est parti en Amérique du sud, presque un an, autant dire une éternité. Ça pourra tenir, par un rapport épistolaire régulier, une impression de voyager à ses côtés en se prostrant devant la carte du continent et en y pointant le trajet quotidien effectué qui chaque jour finit malgré tout par les rapprocher. Ça pourrait repartir, « ça passera vite », lui dit sa maman, puis les lettres s’estompent avant de s’interrompre. Le récit saute alors deux ans. Puis encore trois. Et Lola Créton continue de jouer Camille, à 15 ans comme à 20 puis à 23. Mais ce n’est jamais gênant, d’une part car on a l’impression de la voir grandir sur son visage, l’impression de détecter ce qu’elle a pu vivre et souffrir. C’est ce qu’il y a à l’intérieur qui est important. D’autant plus fort je pense quand il y a les retrouvailles huit ans plus tard – par l’intermédiaire de la mère de Sullivan, par hasard dans le bus, ça rappelle un peu Conte d’hiver. Que les deux acteurs n’aient pas changé rend compte de l’application offerte par la cinéaste à son histoire plutôt qu’à ses apparences. Et c’est beau de se dire que Camille et Sullivan n’ont pas changé, qu’ils on l’impression de revivre ce qu’ils ont vécu fut un temps, mais qu’uniquement ce qu’ils ont construit depuis les empêche de s’aimer comme avant.

     En guise de parenthèse, j’aimerai dire deux mots sur ce que je pense de l’interprétation de l’acteur qui joue Sullivan. Quelque chose ne marche pas bien, en tout cas pas dans la première partie du film (ça ne me dérange plus durant les retrouvailles bizarrement). Mais je ne sais pas si c’est un décalage avec le cinéma de Mia Hansen-Love (faut-il rappeler que les enfants dans son précédent film sont tous remarquables ?) ou simplement avec la palette d’émotion que peut nous offrir Lola Créton, impériale. Après, ça rentre dans le schéma du film. C’est vrai qu’il semble à côté de la plaque, oui c’est vrai, il est déjà en Amérique du sud quelque part, du coup cette sensation d’une interprétation théâtrale ou désincarnée est à mon sens entièrement légitime.

     C’est un film qui m’a fait terriblement mal autant qu’il m’a fait un bien fou. Il m’a ému aux larmes à plusieurs reprises et j’en suis sorti en titubant. C’est tellement agréable de voir une cinéaste filmer si bien de nombreux personnages, de les faire exister comme des entités à part entière sans pour autant les nommer – la mère de Camille par exemple. On nous parle d’un couple mais aussi des autres – celui de Lorenz (qui hormis un baiser volé reste complètement hors-champ) est aussi évoqué. Il y a un regard intelligent et sensible posé sur ces choix qui font changer, ça parle de deuil mais ce n’est jamais plombé, toujours très vivant dans la manière de montrer la reconstruction, dans la manière de filmer quasi systématiquement en extérieur. Et même lorsque le film se laisse aller à une certaine démonstration du temps qui défile, avec après chaque grande ellipse son obsession à vouloir saisir une date, dans un calendrier, un agenda, une lettre pour ne pas trop nous perdre, ou plutôt pour que l’on sache parfaitement le temps écoulé, que l’on sache où en est temporellement la jeune femme, je ne vois finalement plus ça comme un bémol, simplement comme une emprunte qui accentue la douleur. Et j’aime aussi ce que dit le film sur les réminiscences des lieux, l’importance d’un instant parce qu’il en convoque un autre du passé. C’est un mélo sublime sur le premier amour et ce qu’il engendre comme souffrance.

Le père des mes enfants – Mia Hansen-Løve – 2009

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La métamorphose de Saturne.     

   7.6   Ce père c’est Grégoire Canvel. Il a une femme, trois filles, est producteur de cinéma. Aux premiers abords il donne le sentiment de quelqu’un de certain, qui ne laisserait rien passé (très vite contredit par la perte de son permis de conduire, symbole de son échec à venir), quelqu’un qui arriverait à gérer ses affaires sans pour autant délaisser sa vie de famille. Grégoire est un producteur au sens noble du terme, il soutient la créativité. S’il décide de produire cet auteur suédois c’est avant tout parce qu’il aime ses précédents films, qu’il voit en lui l’émergence d’un cinéma d’auteur important qui marcherait. « Son heure est venue » dira t-il à son assistante, qui doute de la véracité de ses pensées. Il a aussi un côté baratineur, businessman, il a le physique, il est charmeur, tchatcheur, attributs essentiels pour réussir dans le métier. Mais il s’en sert à des fins si généreuses qu’il en devient ainsi charismatique. « C’était un personnage » dira le banquier à sa femme en fin de film.

     Et entre ces divers projets Grégoire arrive à vivre. Il passe du temps avec sa femme et ses filles. Le voyage en Italie comme la quête de la découverte, du calme, même si le téléphone n’est jamais loin. Une chapelle en ruines où il explique à ses enfants son histoire. C’est cette sensibilité qui est forte ici. La réalisatrice ne s’est pas contentée de filmer un type débordé mais aimant, elle s’est intéressée à toutes ces petites attentions, en lui donnant une image de père intéressant, à multiples facettes. Deux magnifiques scènes avec ses filles pour illustrer ça : la première avec les deux cadettes où il se délecte du spectacle qu’elles lui proposent ; La seconde avec la plus grande où il lui ferait remarquer que sa nouvelle coupe de cheveux lui va à ravir, que ses nouvelles boucles d’oreille savent la mettre en valeur. Vient ensuite le temps des échecs consécutifs. Tout Moonfilm (le nom de leur boîte de prod) commence à trembler devant les dettes accumulées, mais pas Grégoire qui semble garder sa sérénité habituelle, ponctuant ses moments de doutes par de petites siestes. En fait Grégoire va mal, très mal, mais tout est intérieur, on ne verra jamais rien transparaître. Louis-Do de Lencquesaing était déjà formidable, il devient par ce jeu de moitié de film un acteur hallucinant. Comme pour Humbert Balsan il y a quatre ans, dont la réalisatrice s’inspire de ses derniers moments de vie – et lui rend hommage – il y a un drame : Son suicide.    

     Si la boite de production était elle déjà en train de s’effondrer de son vivant, c’est maintenant une famille tout entière qui se sent délaissée, abandonnée, voire trahie. Certains sont colère, d’autres culpabilisent. Mia Hansen-Love a fait dans l’économie sentimentale, ce sont des bribes de pensées dites, d’accès de colère, de douleurs intimes qui sont recherchées, et non pas des pluies de larmes qui auraient anéanti le rythme soulevé du film. De cette incompréhension naîtra un besoin de préserver la mémoire. D’aller au bout des rêves de cet homme. D’excuser sa mort tout en finissant les projets qu’il aurait faits vivant. C’est le choix de sa femme. Si l’on ne termine pas Saturne (le nom du film suédois qui tenait tant à cœur à son mari) sa mort n’aura servi à rien, dira t-elle. Le film est baigné comme ça, avant comme après sa mort, d’un besoin d’avancer, d’une dynamique intense. Grégoire est mort mais tout semble bouger, interagir de la même manière autour de lui. Il y a donc un espace avec Grégoire, puis le même sans lui. Moonfilm va mourir mais Saturne verra le jour quoiqu’il arrive, avec ou sans la lune. Comme un système qui continuerait de tourner avant et après. Comme une famille qui continuerait de vivre avant et après la perte. La mise en scène s’accorde donc à merveille. Pas de cassure rythmique et c’est à mon sens très rare de voir ça au cinéma.

     Le père de mes enfants c’est aussi un film de révélations. Celle d’une critique devenue réalisatrice à suivre. Celle d’un acteur avant tout en la présence de Louis-Do de Lencquesaing. Et de quatre actrices, principalement la fille aînée de l’acteur, Alice, tout simplement incroyable. La réalisatrice leur a offert une partie de film chacun. Là-aussi ce double temps est présent : Deux êtres d’une même famille, deux générations, l’un vivant sans que l’on voie l’autre, l’autre vivant quand le premier meurt. Car il y a aussi la révélation d’un secret familial (le double sens de Moon, triple si l’on compte ce plan nocturne de vue sur une pleine lune qui semble être symbole d’apaisement) et l’on élargit encore les possibilités scénaristiques. Et puis des détails de la vie, que l’on se rappellera toujours, qui font mal, qui font un bien fou. Un manque de temps pour se rendre au cimetière avant un départ définitif. Une coupure de courant plongeant la ville dans le noir, faisant naître l’effervescence provisoire d’une envie de bouleversements. Oui le film de Mia Hansen-Love ne cesse d’aller de l’avant, il a cette faculté à ne jamais s’auto satisfaire, et ce jusqu’à son générique final.


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silencio


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