Archives pour la catégorie Mouk 3

Top Mouk3

1     « Va pas falloir chômer si je ne veux pas encore y être au mois de juillet » Voilà, c’était écrit. Le 11 mai 2019. Et ça fait donc pile deux mois aujourd’hui que je me suis lancé dans cette imposante aventure. C’est trop, beaucoup trop. Plus jamais ! Plus jamais une liste aussi dense, en tout cas.

     Je suis donc arrivé au bout. Péniblement. J’ai vu de belles choses, évidemment, mais il y avait surtout beaucoup trop de déchets pour accepter de faire uniquement ce voyage-là. Je suis donc allé voir quelques films de Cannes, Spiderman avec mon fiston, Blade Runner en copie restaurée, j’ai aussi découvert le cinéma de Férid Boughedir, entre autre.

     Vers le milieu de ce périple je me suis même demandé si ça valait vraiment le coup. Et puis j’ai vu le film de Patrizio Guzman. Une merveille.

Pas de top, mais voici donc mon palmarès, commenté, cette fois :

* Prix d’interprétation féminine.
Julia Jentsch, dans Sophie Scholl, les derniers jours.
Hyper impressionné par cette interprétation impeccable, tout en retenue et subtilité. J’ai vu d’autres excellentes actrices, mais c’est elle que je retiens en priorité.
 
*Prix d’interprétation masculine.
Pilou Asbæk, dans Hijacking.
Il me semble que le film, aussi passionnant et intelligent soit-il, lui doit beaucoup. Et puis c’est une surprise de taille, pour moi qui le supportait difficilement dans Game of thrones.
 
*Prix du scénario.
Fuocoammare, de Gianfanco Rosi.
Le film est tellement beau qu’il mérite davantage, mais ce prix-là lui convient aussi dans la mesure où il mélange habilement le documentaire et la fiction. Mais c’est difficile de donner un prix du scénario, je trouve. Je ne sais jamais trop ce que ça veut dire, en fait.
 
*Prix du jury.
2 years at sea, Ben Rivers.
Fait de bric et de broc, ce portrait d’ermite m’a beaucoup marqué, par son atmosphère, sa richesse sonore, sa beauté plastique. Il méritait un prix. Pourquoi pas celui-là ?
 
*Grand prix.
Still the water, de Naomi Kawase.
Il faut laisser décanter, le revoir un jour, mais pas impossible qu’il devienne mon film préféré de la réalisatrice de Shara et Suzaku. C’est dire le coup de cœur.
 
*Prix de la mise en scène.
Laszlo Nemes, pour With a little patience.
Lav Diaz, pour Norte, la fin de l’histoire.
Je ne peux pas choisir. Tout simplement parce que ce sont à mes yeux les plus belles réalisations de cette sélection. Mais aussi car il s’agit du film le plus court et du film le plus long. Ils doivent se partager ce prix, que je considère comme le plus important, après la palme, en fait.
 
Palme.
Le bouton de nacre, de Patrizio Guzman.
Sans hésitation.

Cargo – Ben Howling & Yolanda Ramke – 2018

11. Cargo - Ben Howling & Yolanda Ramke - 2018Les derniers, les premiers.

   6.0   D’après ce que j’ai lu ci et là, Cargo serait l’adaptation du court-métrage éponyme déjà réalisé par ce duo de réalisateurs australiens. Je n’ai pas vu ce court, j’aimerais bien savoir ce qu’il y avait dedans, ce qu’il parvenait à mettre en place, où le récit s’arrêtait, mais en l’état, ce long métrage fonctionne très bien sur la durée, malgré ce lourd bagage qui aurait pu s’avérer fatal. C’est une construction très classique, qui ménage ses rebondissements, ses instants de tension, joue des retombées pour apprécier pleinement les climax. C’est de la belle ouvrage, disons.

Cargo nous plonge dans un monde post-apocalyptique. Une pandémie a eu lieu, les morts se réveillent, déambulent (et parfois ils hibernent, superbe idée) et se nourrissent des humains. Classique du film de Zombie. Ce qui l’est moins, c’est qu’il faut quelques instants avant d’avoir connaissance de cette situation. Aucun panneau introductif pour nous mettre sur la voie. Et aucune autre donnée, durant les dix premières minutes, que ce montage alterné, qui voit d’un côté un couple avec un bambin dériver dans un radeau aménagé sur un fleuve, de l’autre une jeune fille donner à manger à une bête dans un crevasse.

On est dans le bush australien, mais pas vraiment celui qu’on connait, tout semble encore plus sauvage et désespéré ici. La famille croisée sur les rives du cours d’eau fait vite comprendre qu’elle ne sera pas de bonne compagnie. Pourtant c’est précisément là que se situe le récit : Nos personnages n’ont plus grand-chose à manger. Il faut trouver des vivres et vite. Mais apparemment il ne vaut mieux pas accoster, ne pas s’enfoncer dans les villages. Pourquoi ? Nous le serons bientôt. C’est un voilier abandonné qui va accélérer le récit.

Le film est réduit à l’essentiel : Un père et son bébé, une adolescente et quelques rencontres. Des lieux aisément identifiables : Un radeau, une ferme, un tunnel, une caravane. Et l’immensité de l’Outback. Et quelques repères très visuels, comme cette cage, ces peintures blanches, cette bave jaunâtre, ce pic à suicide, et surtout cette montre blanche que les personnes mordus mettent à leur poignée avec un compte à rebours de 48h. C’est là-dessus que s’amorce l’aspect survival de ce film plutôt très désespéré : La mère, infectée, va vite mourir. Le père, lui, va bêtement se faire mordre par sa femme zombifiée. Il ne lui reste donc plus qu’un objectif : Trouver quelqu’un pour s’occuper de son bébé avant qu’il ne se transforme et le mange. Pas facile d’y voir des jours meilleurs, pourtant il y en aura.

Le film n’est pas exempt de défauts, loin s’en faut. Il y a cette musique quasi omniprésente et sans intérêt – Un film comme La colline a des yeux, d’Alexandre Aja, fonctionnait beaucoup sur son atmosphère musicale hyper anxiogène, par exemple. Là c’est raté, clairement. L’aspect sonore c’est le strict minimum, globalement, la musique ronflante sert de cache-misère. Ajoutons des problèmes de gestion du rythme, tant le film mérite de s’étirer là où il est bref et vice-versa, c’est dommage. Mais aussi une construction un peu trop circulaire qui fait qu’on recroise certains personnages, ce qui brise un peu la cohérence narrative, qu’on peut notamment trouver dans La route, le magnifique bouquin de Cormac McCarty.

Mais il a aussi de belles idées, de beaux choix : Martin Freeman, impeccable ; l’aridité du bush, très fort, qui rappelle l’atmosphère du superbe Hell, de Tim Fehlbaum ; Peu de confrontations avec les morts-vivants ; Et aucune explication sur le pourquoi de cette pandémie. De beaux moments de tension tout de même, notamment parce qu’un bébé, parfois ça pleure, ça babille et pas forcément quand il faut. Mais surtout une volonté d’inscrire le récit dans le choc des civilisations : L’espoir vient clairement de la culture aborigène, dont on imagine qu’ils sont les seuls à pouvoir renaître des cendres et s’acclimater à ce nouveau monde dans lequel l’homme occidental, plus du tout en phase avec la nature, n’a plus sa place. Mais c’est pourtant de la cohabitation que dépend leur survie. La fin est très belle.

Starbuck – Ken Scott – 2012

08. Starbuck - Ken Scott - 2012Monsieur Papa.

   5.5   « Alors qu’il s’apprête à être père, David Wosniak, éternel adolescent de 42 ans, découvre être le géniteur anonyme de 533 enfants déterminés à le retrouver. »

     Ce pitch magnifique. S’il fallait donner un prix du meilleur pitch, celui-ci aurait largement sa chance. C’est d’ailleurs tellement un super pitch que le film fut racheté par les Etats-Unis, l’Inde et la France, pour en faire des reprises. Chez nous, c’était donc Fonzy, d’Isabelle Doval, avec José Garcia. Pas vu, mais j’imagine que je ne rate rien.

     Starbuck c’est donc David Wosniak. Enfin, c’était le pseudonyme sous lequel il avait fait don de son sperme à maintes reprises deux décennies plus tôt. Avant de redevenir Starbuck, enfin celui animé par l’envie de faire l’ange-gardien auprès de ses enfants biologiques – qu’il parvient à croiser puisqu’il a les noms de tous ceux qui lui intentent un procès pour anonymat abusif – il fait le livreur dans la boucherie de son père, joue dans le club de foot du village, est couvert de dettes auprès de types louches et n’est pas hyper excité à l’idée d’avoir un gamin sur les bras quand il voit son pote avocat galérer avec ses quatre chiards.

     C’est en trouvant un bel équilibre entre les possibilités offertes par son pitch, son besoin de quasi systématiquement retourner un moment glauque ou grotesque par l’humour, et la prise de conscience de son personnage, que le film se révèle très attachant. Très drôle surtout, il suffit d’évoquer cette scène nocturne, chez son pote, à qui il avoue son désir d’avoir un enfant, tandis que ce dernier est blasé de voir ces gamins, un par un, se lever et se coucher dans le bac à sable du jardin. Le film a de vrais pics burlesques, souvent générés par la force de ses dialogues et la présence de ses personnages masculins, volontaires, maladroits et pas suffisamment responsables pour être père, un peu comme dans un film d’Apatow.

     Le pitch génial contamine bientôt le scénario, plutôt malin, même si le film a la fâcheuse tendance à raccourcir certains points, comme la partie procédurière. Mais c’est bien l’évolution de ce personnage qui préserve l’intérêt du film, puisque la réalisation de Ken Scott n’a aucun relief sinon de jouer la carte du feel-good movie pop quelque part Guillaume Gallienne et Jean-Marc Vallée, pour donner une petite idée de l’atmosphère et de l’esthétique publicitaire.  

     Ça reste donc un film plutôt mignon et attachant, doublé d’une belle réflexion sur l’anonymat du don de sperme malgré la portée comique dans laquelle cette réflexion s’installe, bref un film dont on comprend pourquoi il a tant cartonné, mais aussi un film qu’on oubliera d’un claquement de doigts. Un film dont on se souviendra seulement du pitch, sans doute.

Cold war (Zimna wojna) – Pawel Pawlikowski – 2018

05. Cold war - Zimna wojna - Pawel Pawlikowski - 2018L’amour de sa vie.

   4.0   Si Pawel Pawlikowski est à mon humble avis un cinéaste éminemment surcoté, érigé chouchou des académies et des festivaliers – Ida, oscar du meilleur film étranger ; Cold war, prix de la mise en scène à Cannes – il faut lui reconnaître une force plastique, un diabolique sens du cadre et une fascination pour ses actrices. C’est déjà volontiers ce que je garde de My summer of love, les sensualités vénéneuses de Natalie Press & Emily Blunt. Mais aussi d’Ida : la mystérieuse Agata Trzebuchowska. C’est Joanna Kulig qui sera l’âme de ce dernier film. Beautés froides, c’est vrai, mais qui brillent dans ce concert minimaliste, irradient ce noir et blanc si intact : Ainsi, Cold war reprend la plasticité et le format 4/3 d’Ida. Moins de cadrages outranciers avec personnages squattant bords et coin du cadre, comme s’ils étaient sur le point d’être avalés par le néant du hors champ – Tant mieux, ça m’avait terriblement gêné dans le précédent film – mais que les admirateurs de ce formalisme éclatant se rassurent : Cold war agit moins dans les coins que dans le plein champ. En découle un extra-formalisme plat ou le personnage fait présence forcée dans le champ façon « éléphant dans un magasin de porcelaine » qui réduit la portée hypnotique et circulaire du récit. Le film s’intéresse à cet amour impossible façon « Nous ne vieillirons pas ensemble » à la sauce polonaise, et en pleine guerre froide et reproduit ces mini-saynètes très fabriquées ad nauseam, au sein d’une temporalité et d’une géographie très identifiée : Ici Paris 1952, là Varsovie 1955 etc. C’est bien fait, c’est parfois beau, mais c’est aussi souvent soporifique, la faute à ses deux personnages inintéressants qui ne dégagent absolument rien. Si on veut les voir ensemble une bonne fois pour toute, c’est uniquement pour que cesse cette jolie – et heureusement plutôt courte – mascarade guindée.

Headhunters (Hodejegerne) – Morten Tyldum – 2013

03. Headhunters - Hodejegerne - Morten Tyldum - 2013L’arroseur arrosé.

   5.0   Durant le premier tiers, on se dit qu’Headhunters pourrait briller par son efficacité en tant qu’exercice de genre. Il y a une certaine nervosité, un peu de méchanceté aussi : Difficile de s’attacher à un personnage dans ces cages de verre galvanisées par la réussite professionnelle. Mais on trouve déjà un agencement à l’américaine, que Morten Tyldum exploitera davantage encore dans Imitation game, qui n’aura plus rien de norvégien. Et passé le (sale) goût de cette première demi-heure franchement détestable, en forme de mauvais pilot de série, Headhunters va presque devenir une sorte de modèle de « polar à l’américaine » justement. Fait pour séduire les américains au point qu’il ressemble beaucoup, formellement, à des séries, des films d’outre-Atlantique qu’on voit passé continuellement. Et malgré les nombreuses invraisemblances (la scène du camion, géniale, mais bon…), la musique envahissante et un manque total de prise de risque (quitte à voir du sang, de la merde et du gunfight bien sec autant y aller crûment : Il me semble que Tyldum n’ose pas, mais je n’arrive pas à savoir si on l’en a empêché ou s’il s’en satisfait pleinement, autrement dit s’il est juste un yes man ou un cinéaste masqué) soudain le film s’emballe complètement. Il était rasoir, il devient remuant. Et il réussit par ailleurs quelque chose de fondamental : L’identification. Il faut en effet du temps pour qu’on s’attache à ce personnage, mais il y parvient. Ce banal pauvre connard devient plus un pauvre type qui veut sauver sa peau des griffes d’un énorme pauvre connard et ça fonctionne. Et ce n’était pas gagné car le grand méchant c’est Nicholaj Coster-Waldau aka Jaime dans Game of thrones aka peu-importe-son-rôle-on-adore-ce-gars. Bref, c’est qu’il a vraiment un rôle d’ordure. Ou bien c’est tout simplement parce que Tyldum ne quitte plus son personnage, pris dans un « étau hitchcockien » qu’on aime tant voir au cinéma. Au final, le film reste bien dans les clous, jouant tellement la carte de l’humour noir – N’est pas Coen qui veut – il retombe vulgairement sur ses pattes avec le personnage face caméra qui répète ce qu’il scandait dans le premier plan, donc en redevenant le banal pauvre connard qu’il était initialement : Si le film s’était étiré sur l’enquête du flic, sûr que ça aurait été tout aussi à chier que le premier tiers. Quant à son issue romantique, elle aussi semble bien trop fabriquée. Malgré tout ça m’intéresse bien plus qu’Imitation game, qui m’avait gonflé de bout en bout.

Norte, la fin de l’histoire (Norte, hangganan ng kasaysayan) – Lav Diaz – 2015

01. Norte, la fin de l'histoire - Norte, hangganan ng kasaysayan - Lav Diaz - 2015Violence silencieuse.

   8.0   A l’instar d’autres grands classiques de la littérature – qu’on ne va pas citer ici sous peine d’un risque de lynchage collectif – je me suis jadis confronté à la lecture de Crimes et châtiments, de Fiodor Dostoïevski, mais vite je l’ai abandonnée. Mon souvenir aussi flou qu’incomplet ne m’a pourtant pas empêché de le relier au film de Lav Diaz, qui s’en inspire ouvertement, dans les grandes lignes : L’étudiant désargenté, la prêteuse sur gage, le double meurtre, la solitude, la culpabilité, la folie. Tout y est.

     Tout y est mais le déroulement exploite d’étranges soubresauts, la construction se fait sur de longues plages de dialogues et d’errance, au moyen d’une diversification des points de vue. C’est l’imposante durée (quatre heures) qui permet cette construction, qui permet d’abord d’apprivoiser le quotidien de Fabian (l’étudiant cultivé, perdu entre l’idéalisme, l’existentialisme et le fanatisme qui ne trouvera que le crime pour réparer les maux du monde) et celui de Joaquin, cet ouvrier et bon père de famille bientôt accusé à tort et promis à la prison à perpétuité.

     Si Lav Diaz est coutumier des films aux très longues durées, puisqu’il faut neuf heures pour engloutir Death in the Land of Encantos et presque onze pour venir à bout de Evolution of a Filipino Family, Norte, la fin de l’histoire marque sinon une volonté de se plier aux conventions au moins une certaine rupture. Quatre heures, pour lui, c’est un court métrage. Surtout, on a le sentiment que c’est pile ce qu’il faut. Ou plutôt qu’il faut au moins ces quatre heures pour nous plonger dans les méandres de ces cinq années de récit, pour qu’il soit plus doux qu’austère, pour qu’il saisisse autant l’avant que l’après.

     Dans la région des Ilocos, partie nord des Philippines, Fabian et Joaquin n’ont rien en commun sinon d’être tombé dans les filets d’une mégère usurière sans scrupule, qui devient leur pire ennemie à tous deux : Joaquin, blessé, ne peut plus subvenir aux besoins quotidiens de sa famille et s’en remet à vendre ses biens au rabais. Fabian, lui, l’intellectuel las du système, emprunte parfois de l’argent à l’usurière mais un jour il la voit rudoyer une femme (celle de Joaquin) venue la supplier de lui laisser un peu de temps pour payer ses dettes. Il faut déjà 1h30 à Lav Diaz pour construire cela : Entre la douceur du milieu familial et la crainte financière chez l’un, hermétisme de discussions politiques et errances amoureuses chez l’autre.

     Lorsque le film bascule, en son quasi-centre, il s’agit de suivre trois pôles. Eliza, femme de Joaquin, qui traverse des envies suicidaires (Cette scène en haut de la colline, mon dieu) mais s’en remet à son quotidien de vendeuse ambulante. Joaquin, en prison physique. Et Fabian, dans sa prison mentale. C’est peut-être moins évident pour nous, spectateurs occidentaux, mais la figure de Fabian est moins le Raskolnikov du livre de Dostoïevski qu’une allégorie de Ferdinand Marcos, acquitté du meurtre d’un opposant politique avant d’être  président des Philippines entre 1965 et 1986 et d’instaurer la loi martiale, puis de mourir en exil.

     Les deux hommes dans Norte, la fin de l’histoire représentent les figures opposées de monstre des ténèbres et de faux coupable, de damné et de saint, mais sont traités inversement par le monde : Le saint est en prison pour double meurtre et devient un homme de bonté pure, de sagesse mystique – Il masse son voisin de cellule malade qui jadis le rouait de coups. Quant au monstre il est dans la nature et s’enfonce dans les limbes de la culpabilité et de l’abjection, allant jusqu’à violer sa sœur et tuer son chien – Enterrer son enfance et son identité, en somme. Une figure totale du Mal jusque dans le peu de bien qu’il croit pouvoir encore offrir : Quand la femme de Joaquin fait le voyage pour lui rendre visite en prison, c’est grâce à l’argent que lui donne Fabian, sans lui donner d’explications. Et lors de son retour, elle se tue dans un accident d’autocar. Eliza meurt, Joaquin lévite et Fabian s’échoue dans les marécages.

     Il faut évidemment passer outre son effrayante durée mais ça vaut le coup, vraiment. C’est une splendeur. Un film lumineux et violent, beau et tragique. Un mauvais rêve ou un doux cauchemar. Quatre heures durant lesquelles le temps semble s’être arrêté. Quatre heures qui sont des années pour ces personnages en transformation, ces personnages maudits qui sont comme les derniers des hommes, les protagonistes de la fin de l’histoire.

Limbo – Konstantina Kotzamani – 2016

29. Limbo - Konstantina Kotzamani - 2016Sa majesté des louches.

   3.0   Un enfant, plus blanc que blanc, débarque sur une plage perdue au milieu de nulle part, où habitent déjà douze enfants pas du tout en colère, mais mutiques et mystérieux. Sur cette ile, oubliée des adultes, oubliée du monde, la Sainte Vierge n’est que le vestige d’elle-même, statue décrépite qui semble avoir été rejeté par l’océan aussi violemment qu’il a rejeté ce corps de baleine : Tout converge vers ce gigantesque monstre marin échoué là entre le sable et le ciel. Difficile de ne pas songer aux Harmonies Werckmeister surtout lorsque ce treizième gamin, qui pourrait être la version enfantine du postier du film de Béla Tarr, l’approche et semble s’y refléter dans son œil. Ces drôles de limbes aux couleurs du ciel sont peut-être extirpés d’un rêve de la réalisatrice qui se complait dans une ambiance sensorielle et aqueuse au détriment d’un semblant de récit, mais se perd dans la pose, quelque chose de clinique, effacée, sans aucune envergure émotionnelle. Heureusement, quelques plans brillamment composés, retiennent l’attention.

Sophie Scholl, Les derniers jours (Sophie Scholl, Die letzten tage) – Marc Rothemund – 2005

28. Sophie Scholl, Les derniers jours - Sophie Scholl, Die letzten tage - Marc Rothemund - 2005L’enfer des six jours.

   6.5   Entre l’affaire des tracts lancés dans la cour intérieure de l’université de Munich et son exécution dans la prison de Stradelheim, il se passe seulement six jours, durant lesquels Sophie Scholl, étudiante de vingt et un an est arrêtée par le rectorat, interrogée par la Gestapo puis condamnée par le tribunal. Le titre avait prévenu : Il retrace les derniers jours de sa vie. On ne verra donc pas grand-chose – sinon les préparatifs de cet ultime coup – du réseau résistant de la Rose blanche dont elle est l’un des piliers.

     Sophie n’est pas la seule guillotinée ce 22 février, son frère Hans et leur ami et père de famille Christoph Probst la suivront. Mais dès l’instant qu’ils sont tous trois tenus à l’écart par le secret de l’instruction, nous ne verrons que le point de vue de Sophie, avant qu’elle ne les croise une dernière fois, le temps d’une cigarette partagée, avant de mourir. Entre-temps le film s’intéresse minutieusement à deux entretiens, essentiellement. Avant tout celui de Sophie Scholl avec un enquêteur de la Gestapo, faisant collisionner deux idéologies puissantes qu’il est impossible de faire cohabiter. Mais aussi celui de Sophie Scholl dans sa cellule, avec une prisonnière communiste. Et tout le film joue sur ces deux blocs étirés et découpés, sans vraiment parvenir à leur rendre la grâce tragique et la violence sourde qu’elles renferment. Tout est filmé bien trop platement. On sent que le sujet s’impose clairement sur la mise en scène, transparente dans le meilleur des cas, empruntée dans les moins bons – à l’image d’une utilisation musicale aussi inutile que sirupeuse. Néanmoins, moi qui connaissais mal cette tragique affaire et le rôle majeur dans la résistance allemande de cette femme, mais aussi de ce réseau, le film m’a passionné de la première à la dernière seconde.

     Six jours, donc, entre le 17 février et le 22 février 1943. Ces dates, Rothemund nous les donne, elles sont chaque fois des chapes de plomb qui rapprochent nos trois membres de la Rose blanche d’une mort inéluctable. D’une part car c’est le régime nazi qui se dresse contre leur révolte, inutile donc d’aller chercher des embryons de suspense, on sait la violence radicale dont il a fait preuve même pour une simple diffusion de tracts, et on sait leur peu de considération pour le droit procédural donc rien d’étonnant à ne pas les voir respecter la durée de quatre-vingt-dix-neuf jours initialement prévue entre la condamnation d’un condamné à mort et son exécution.

     D’autre part et c’est toute la fascination que le film essaie de creuser, Scholl ne sortira jamais du chemin qu’elle s’est imposé. Qu’elle nie, d’abord, ou qu’elle assume pleinement ensuite son statut de résistante dès l’instant que les preuves l’accablent, elle ne flanche pas, ne craque pas, garde son calme, préserve son éthique au point d’y tenter un improbable dernier coup qui serait de convaincre son interlocuteur nazi. Et c’est peut-être le seul point sur lequel Rothemund s’est octroyé des libertés : On a parfois la sensation que cet homme de la Gestapo est fasciné par l’aplomb de cette femme, qu’une admiration sous-jacente nait dans sa volonté de la faire sortir de ses gonds alors qu’il semble rapidement se rendre compte qu’il n’y parviendra pas. Ça n’ira pas plus loin, heureusement, le semblant de fiction s’arrête là, mais ce trouble a existé, ce trouble du fait divers que le cinéma voudrait déformer sans vraiment y parvenir. Voilà la deuxième plus belle idée de ce film, à mon avis. La première c’est le choix de Julia Jentsch. Elle est incroyable et sans doute justement parce qu’elle dégage à la fois une fragilité et une assurance et qu’elle parvient à les faire fusionner pour produire une force nouvelle, sorte d’invulnérabilité à toute épreuve qu’on voit rarement au cinéma dans une interprétation de ce genre.

La belle affaire – Constance Meyer – 2018

27. La belle affaire - Constance Meyer - 2018La possibilité d’une vie.

   3.5   Une détective doit suivre la femme d’un homme que celui-ci suspecte sinon d’une liaison extraconjugale au moins d’étranges comportements au quotidien. Constance Meyer ambitionne moins de filmer cette filature que de voir ses répercussions sur la détective, irrémédiablement seule : Elle prend des cours de guitare mais voudrait plutôt se faire prendre par son professeur, jeune homme très pro, très timide aussi. Si elle finit par laisser cette femme tranquille – qu’elle a pourtant vue en proche compagnie d’un autre homme – en persuadant le mari de ne pas s’en faire, c’est moins pour tenter de se racheter une humanité que pour ce que lui renvoie cette femme, probablement cette part de liberté qu’elle ne parvient pas d’elle-même à convoiter. Beau sujet. Dommage qu’il soit traité avec si peu d’idées, de reliefs et de ruptures de ton. Ça manque de tout. Quant à la fin avec Florence Loiret-Caille (la détective) qui s’échoue dans la cabine d’un camionneur sur une aire de repos, que ce camionneur c’est Depardieu et qu’elle lui demande du feu et que ça s’arrête là-dessus, que nous reste-t-il sinon moins une sensation de foutage de gueule que celle d’un « Tout ça pour ça ? » ? Aucun intérêt ou presque, donc.

Let her cry (Ege esa aga) – Asoka Handagama – 2016

24. Let her cry - Ege esa aga - Asoka Handagama - 2016La domination masculine.

   1.0   « Quand une jeune étudiante séduisante s’entiche de l’un de ses professeurs à la veille de la retraite, la vie familiale de l’homme bascule d’une façon très surprenante. » Très surprenante, quoi. C’est écrit noir sur blanc dans le synopsis officiel. Si encore c’était le seul problème. C’est compliqué de parler de ce film sri-lankais. On sent qu’il y a une envie de faire du cinéma, de soigner un plan, de répéter des motifs, de jouer avec la durée, pourtant c’est bien simple, aucune de ces idées n’est bonne, tout est risible ou très mal exécuté. C’est terrible. Et puis sans même évoquer la forme, punaise ce que c’est chiant, mais pas comme la pluie, la pluie c’est loin d’être chiant à côté de ce machin. J’ai cherché des choses auxquelles me rattacher, avant tout pour avoir des choses à raconter ici ensuite. J’ai cherché, en vain. J’ai rarement vu une photo aussi terne, des plans aussi peu inspirés, des personnages aussi peu incarnés, une extrême lenteur aussi peu utile. Si l’histoire évoque Noce blanche, de Brisseau, vite fait, bien sûr, il me semble que c’est essentiellement une inspiration antonionienne qu’on met à l’honneur dans Let her cry. Je pense qu’il n’y a pas plus ridicule que du Antonioni de bas étage au cinéma. Là on est en plein dedans. Et puis cette musique ronflante, omniprésente. Cette lumière blafarde, ces couleurs délavées. Non vraiment c’est affreux. Heureusement, on y parle le cingalais.

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