Archives pour la catégorie Musique

Daft Punk – Discovery – 2001

71bsHTr6idL__SL1500_High night.

     J’ai toujours été plus Homework que Discovery. Plus Rollin & Scratchin que One more time, si tu vois ce que je veux dire – Sans exagérer hein, j’avais onze ans et quand cette boucherie de trois fois sept minutes de Rollin & Scratchin / Rock’n roll / Burnin’ faite de pneus qui crissent, ballet de zips métalliques, beat techno bien gras et cymbales endiablées déboulaient dans la voiture familiale, je jubilais.

     J’aimais que les Daft Punk me chatouille vraiment les oreilles. J’ai toujours été un peu gêné par les phases down tempo de Discovery, type Digital Love ou Something about us, trop post disco pour moi je pense. Pourtant voilà, je réécoute beaucoup cet album depuis quelques jours et force est de constater d’une part qu’il vieillit très bien et traverse finalement mieux le temps que RAM qui mange à tous les rateliers avec son entrée très One more time et son final très Too long, ses featurings, ses relou Get Lucky / Love yourself to dance.

     De constater d’autre part qu’il est aussi plus addictif que son antécédent, Homework, donc, sublime mais disparate, qui libérait des troués folles, un tube parfait (Da Funk, imbattable) mais aussi du trop long trop vocodé (Jamais été fan d’Around the world, je le confesse), d’autre part qu’il y a une vraie cohérence d’ensemble, ce troisième album générant des bijoux électro dantesques (Aerodynamic, Crescendolls, Superhéroes, les trois morceaux vers lesquels je reviens souvent, on ne se refait pas), un tube insolent (Harder Better Faster Stronger) avant qu’il ne squate une apli Iphone, un morceau cassé en deux (Miraculeux Short circuit), une sortie idéale avec un Too long qui n’en finit plus, sans oublier ces retombées élégantes dans de pures rêveries inépuisables.

     Alors c’est sûr que ça change d’Homework. Même les morceaux les plus chevronnés de Discovery sont plus doux que les plus radiophoniques d’Homework. C’est comme si on te prenait par la main pour aller danser alors qu’on avait d’abord commencé par te balancer des bourre-pif sur la piste. J’imagine que je me suis assagi (un truc comme ça) et que je préfère dorénavant (à vérifier selon l’humeur, toutefois) les Daft Punk plus zen, généreux dans leurs compos et plus cotonneux – Si mon morceau préféré de RAM c’est Motherboard et celui de Discovery c’est Veridis quo (Pur chef d’œuvre à ranger aux côtés des inaltérables La ritournelle, de Tellier ou La femme d’argent, de Air) ce n’est pas un hasard je pense.

Top Albums 2016

15871919_10154293951322106_7796512794939865687_n     Afin de célébrer comme il se doit cette année de tristesse, confusion, deuil et incompréhension quoi de mieux que le dernier Nick Cave en tête de ma désormais traditionnelle liste des meilleurs albums de l’année et la 25e et dernière étoile de Bowie pour la clôturer ? Se joignent à ces larmes une escorte de 23 compagnons, beaux voire sublimes, chacun dans leur genre. Top25 évidemment. Bonne lecture.

Nick Cave & The Bad Seeds – Skeleton tree

     Il est certes bien difficile d’entrer dans cet album sans oublier le caractère morbide de son existence, surtout quand s’ouvre Jesus alone là-dessus : « You fell from the sky Crash landed in a field » puis suit Rings of Saturn, qui sont de véritables incantations endeuillées. Forcément, l’émotion qui nous étreint durant cette élégie passe au-dessus de l’album lui-même qui joue moins des fulgurances d’un Push the sky away, mais trouve un écho terrible, une noirceur infinie dans les compositions sophistiqués d’un orchestre de génie et dans la voix d’un père brisé, errant dans l’obscurité et le silence. C’est un peu le Desertshore de Nick Cave, quoi. Dépouillé et glaçant. Un arbre squelettique qui se bat contre la tornade de la vie. Un album qui se clôt sur le morceau éponyme, springsteenien, plus lumineux même si c’est une lumière qui vient arracher les larmes : «And it’s alright now… ».

Swans – The glowing man

     Depuis son retour en 2010, la bande à Gira soigne nos frêles oreilles. Et The glowing man, qu’il s’ouvre dans un ahurissant crescendo de rugissements « force tranquille » ou se poursuive dans une tornade sonore quasi cauchemardesque ne déroge pas à la désormais traditionnelle (Et presque annuelle) règle swansienne du voyage à base de coups de pieds/poings/boule assénés deux heures durant. Si on me demande aujourd’hui de citer un groupe de rock, un seul, qui assume pleinement ce statut (Et non une banale réactivation de standards old school) je dis Swans. En fait je n’en vois même pas d’autres. Au sens rock’n roll du terme j’entends. Que celui qui traverse sans encombre les nuages de l’oubli et de l’inconnu (Les deux premières pistes, 38 minutes, bah ouai) me fasse signe. Et le reste sera du même acabit, dans une mouvance chaque fois renouvelée. Un disque féroce, démoniaque, assourdissant, orgiaque, comme les deux précédents mais autrement – La seule chose qui ne change pas : Le titre éponyme est une boucherie. Bref, l’équilibre entre plongée méditative et bourrasque de parpaings n’aura jamais été aussi beau et précaire, envoutant et violent que dans The glowing man. C’est une bombe. Une de plus. Et comme Swans semble être venu à bout de son nouveau système (Ils vont faire autre chose, sous une autre mouture) j’en profite pour parier que cette trilogie de 6h constituée de The Seer / To be kind / The glowing man marquera à jamais l’histoire du rock. De la musique, tout court.

Zombie Zombie – Slow Futur

     Moins immédiat que ceux qui l’ont précédé, le nouveau cru du trio parisien s’impose comme une véritable bombe à retardement, tellurique et flottante, du haut de ses quatre longues pistes, tantôt brutes et rythmées, tantôt aériennes et down tempo. Après s’être joués du matériau Carpenter puis du psychédélisme futuriste avec virtuosité (Rituels d’un nouveau monde) les esthètes de l’alliage synthé/percussions/saxo font la prophétie de la désintégration, de l’esprit comme de la matière entre envolées hypnotiques et rêverie dark. Une merveille absolue, qu’il faut laisser infuser plusieurs écoutes avant d’en saisir nombre de ses subtils contours.

Rebolledo – Mondo Alterado

     Découverte surprise de l’année, le deuxième album du musicien mexicain m’a poussé à écouter son premier bébé (Super Vato, 2011) qui sans être aussi prometteur que Mondo Alterado est une déflagration, annonçait déjà une minimal house raffinée, autant inspirée de LCD Soundsystem que de Matias Aguayo, nourrie de sa formation avec Superpitcher et de son expérience DJ des plages digérée avec un sens narratif aigu et une étonnante gestion de ses durées, trous d’air et tunnels de beats dansants savamment conçus. C’était un album de collaborations quand Mondo Alterado provient d’un seul homme, d’un horizon bien défini. C’est un voyage hallucinogène, fait de nappes minimalistes et percussions d’un autre temps. A ce titre, les quinze minutes très synthwave tribale de l’ouverture Here comes the warrior (Super short version) annoncent un objet insolite, aux fines textures et mystérieux enchainements, que le très carpenterien Dance warrior dance viendra fermer en beauté. L’esthétique fils à mafieux avec regard pervers, lunettes de soleil et nénette allongée sur une corvette rouge qui ornent la pochette conviait à la danse music purement rétro mais pas à cette perfection électronique, intime et sauvage, enivrante et débraillée.

Restive Plaggona – Non Serviam

     Tu aimes la techno ? Tant mieux. Mais dans ce cas accroche-toi. Car là on n’est pas chez un rigolo. C’est de la brutale. C’est Lucy qui rencontre Shifted, en gros. Un objet colossal, qui réinvente chacune de ses percussions en permanence, qui t’enquille baffe sur baffe, ferme une plaie pour en ouvrir une autre, sans jamais se dissoudre sous la facilité et l’ennui rébarbatif. On va parfois jusqu’à discerner dans ce fracas sauvage, des montées mélodieuses (Black International), des fuites dangereuses (Escape from exile), des bougonnements monstrueux (Five Sisters Against The Tsar) ou des lamentations souterraines (Complex Interplay), élans tribaux (Death Shall Have No Dominion) et relents indus bien gras (Acceptable obscenity). On en sort rincé. C’est douloureux, selon l’humeur, mais purée ce que c’est bon.

Cliff Martinez – The Neon Demon

     C’est souvent le cas, les bandes originales (vraiment originales) sont inégales. Celle de Disasterpeace pour It Follows l’an passé, c’était pareil. L’OST parfaite se fait rare ; Récemment, me viennent à l’esprit celles de Simon Werner a disparu et The girl with the dragon tattoo, de respectivement Sonic Youth et Atticus Ross & Trent Reznor. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. Les partitions de Martinez sont régulièrement passionnantes, il suffit de voir ce qu’il a su offrir comme plus-value à la série de Soderbergh, The Knick. Bref, son boulot sur The Neon Demon est sensiblement le même que sur Drive : Homérique et boiteux, envoûtant et brutal. C’est Hermann qui rencontre Moroder et Badalamenti. La brutalité se dessine dans les creux chez Cliff Martinez et son envoutement provient d’une intensité down tempo qui sait te caresser les tympans avant de t’envoyer voltiger sous une nuit de pleine lune. L’album est quasi parfait. Ses enchainement, ses variations, ses virages, ses longues suspensions. L’introduction au titre éponyme, est sidérante de perfection de bout en bout ; Messenger walks among us un puissant voyage sous les néons quand Runway entame la chute vers le macabre, dans une spirale au vertige inextricable. L’innocence est domptée, il n’y a plus d’échappatoire. Are We Having a Party constituera le sommet de cette plongée horrifique et reste à mes yeux le morceau le plus dingue de cette BO, qui dans ses percussions et ses fissures,  semble synthétiser tout l’album, tout le film. Après on pourra toujours gloser sur les deux chansons, c’est vrai. Mais quand on aime le film autant que l’album, elles finissent par se fondre dans le tout, Sia ou pas. Probablement l’album le plus écouté cette année. Et probablement l’une des OST les plus écoutées depuis toujours.

Saåad – Verdaillon

     Il est vrai que cette année, je me suis moins laissé aller à quelque aventure musicale déviante comme par le passé. Par déviant, entendre prise de risque voire saut dans le vide. J’avais vaguement entendu parler de Saåad, mais jamais écouté. Et Verdaillon peut aisément prétendre à la claque déviante de l’année. C’est une véritable bombe drone dans laquelle un orgue  de cathédrale (qui ferait flipper Hans Zimmer) vient enduire chaque paroi de son souffle humide et ses radiations tétanisantes, à peine perturbé par de lointaines giclées de flute de pan, étranges grincements, ambiances aqueuses difficile à identifier – Eternel grow semble accompagnée de percussions dont on ne sait d’où elles sortent, Incarnat III se love dans des réverbérations mystiques caressés un temps par le son d’une cloche puis par des ondes menaçantes, avant qu’on ne plonge dans le magma sidérant du final dantesque Vorde. On nous a abandonné là, dans le vaisseau d’une église. On s’y croit. Et on se prend une claque dans la gueule. Saåad a parait-il joué Verdaillon deux fois sur l’orgue de Notre-Dame de la Dalbade, à Toulouse. Je n’ose imaginer la chose.

The Field – Follower

     L’une des pièces que j’attendais le plus cette année, puisque The Field c’est un peu la musique idéalement calibrée pour moi. Il y en a un nouveau tous les deux ans donc c’est chouette. J’aime la simplicité de sa musique, son humilité, jusque dans ses pochettes, toutes similaires à la seule nuance de couleur près. Je craignais beaucoup le noir je ne sais pas trop pourquoi, sans doute la peur d’un truc trop dark. Disons que c’est une musique aérienne, mais pas dark. C’est une musique de nuit mais pas crépusculaire. En fait, cet album se trouve dans la droite lignée des autres, un poil moins séduisant probablement, un poil moins puissant aussi, délivrant ses boucles sans le zeste d’émotion qui nous parcourait jusque dans l’album précédent, encore que les désormais nombreuses écoutes me font mentir. Il y a des morceaux titanesques, des envolées redoutables, comme Soft streams. Des trucs que tu entendras nulle part sinon chez The Field.

Pantha du Prince – The Triad

     Je place l’allemand Hendrik Weber (Mr Pantha du Prince à l’état civil) comme l’une des plus belles apparitions musicales de ces dernières années, dans son domaine : La house/techno. J’irai plus loin : Je considère que Black Noise (son dernier projet solo avant The Triad) est l’un des cinq plus beaux albums, tout genre confondu, depuis dix ans. Autant te dire que lorsque je lance The Triad, je bouillonne, j’exulte, donc inéluctablement je suis fébrile. Ce nouveau bébé de 62 minutes (C’est aussi la particularité du bonhomme, il fait durer le plaisir) ne vient pas renouveler ni le genre ni le travail de Pantha himself. Ok. Mais bordel, tous ces tintements, ce fin mélange de percussions diverses, cette tendance dancefloor sans cesse perturbée par un tempo distordu et des superpositions sonores inattendues, ce que ça peut être plaisant pour les oreilles quand c’est fait avec une telle densité et maîtrise de sa densité. On pourrait danser toute la nuit là-dessus – Et ce d’autant plus si les morceaux semblent s’étirer à l’infini.

Body Scultpures – A body turns to eden

     Collectif composé de cinq musiciens scandinaves (Varg, Puce Mary, Loke Rahbek, Erik Enocksson et Vit Fana) qui officient aussi chacun de leur côté, dans des courants allant de l’ambient au synth-noise, pour faire vite, Body Scultpures sort A body turns to eden, qui avait tout pour être un magma inaudible. Pourtant, de chacun de ces morceaux, qui disons-le tout net, sortent absolument de nulle part (Tu n’as jamais entendu ça, je te dis !) s’échappent des trouées incroyables, tantôt caressantes, tantôt brutales, d’étranges sirènes (comme sur Feet into soil) ou de purs boulevards de contemplation (On the flowers face), des menaces mystérieuses (The Pyre répondant brillamment au morceau d’ouverture) ou des mixtures dantesques (Turning field), bref un album de ballades qui se brisent, tout en textures cotonneuses clouées par des stridences métalliques. Un équilibre parfait, gracieux. On attendait un uppercut glacé et désaxé, on prend une douce claque, venimeuse et sensuelle, qui atteint parfois des moments de perfection franchement indécente.

Tindersticks – The waiting room

     Je me résigne parfois à penser que la grosse carrière de Tindersticks est derrière eux mais quand j’entends un morceau aussi puissant que Hey Lucinda, ça fait réfléchir. Et tout l’album est de cet acabit – Cette excellence qu’on pouvait aussi trouver l’an dernier chez Sufjan Stevens et Timber Timbre. Tindersticks ça a pour moi toujours été le cinéma de Claire Denis mais depuis quelques années, depuis leur retour, ils se sont allégés dans leur direction personnelle. Le magnifique The something rain marquait un vrai tournant que The waiting room approfondit encore davantage. Très beau disque, ample et mélancolique.

Lucy – Self mythology

     Après le sublime et éreintant Churches, school & guns (2014) on retrouve l’italien dans des motifs plus dark et minimalistes encore : Une vraie danse tribale au coin du feu, perturbée ici et là par d’étranges voix, entre cri et murmure, et une obsession pour le chevauchement de percussions, jusqu’à parfois sombrer dans un cauchemar éveillé (Les dix minutes de Samsara, incroyables). C’est anxiogène, hypnotique, autant dans ses plongées caverneuses à la limite de l’hermétisme (A selfless act), ses lentes traversées aqueuses (Le sublime She-wolf night mourning) que dans sa plus passe-partout IDM  (Meetings with remarkable entities). Moins sidérant et immédiat que le précédent, plus bancal surtout, Self mythology dévoile malgré tout d’épiques spirales d’une générosité mélodique bluffante.

The High Llamas – Here come the rattling trees

     Un bijou de raffinement quelque part entre Morricone, La Bossa Nova et Let’s go away for a while, l’un des plus beaux morceaux des Beach Boys tiré de l’un des plus beaux albums du monde : Pet Sounds. Ce court album de 27 minutes déroule 16 pistes qui peuvent aussi n’en former qu’une seule, ce qui est raccord avec le projet puisqu’Here come the rattling trees n’est autre que la bande son d’une pièce de théâtre racontant le voyage de la jeune Amy et des cinq rencontres qui vont peuplés son chemin : Bramble, Mona, McKain, Livorno & Jackie. Une pop de génie, minimaliste, d’une douceur toute caressante et d’une grande richesse dans ses enchaînements. Et dire que je ne suis pas vraiment familier des High Llamas. Je vais vite réparer ça.

Anohni – Hopelessness

     J’allais dire qu’Hopelessness était le meilleur album d’Antony Hegarty depuis le beau Swanlights, mais il s’agissait de son dernier, donc normal. J’aime beaucoup Antony & the Johnsons, depuis le début. Antony aka Anohni lance ce projet parallèle épaulé par Hudson Mohawke (Qui a officié pour Kanye West, qui aura sorti une belle bouse cette année tiens) et Oneohtrix Point Never : Un truc pas si différent du groupe dans lequel il/elle chantait, tout aussi torturé mais plus électro, où lourds beats et nappes saturées ont remplacé le piano en gros (Obama, ce morceau, purée…) et où chaque morceau décoiffe par sa richesse et son élégance dépressive. The Drone se fera probablement un plaisir de le toper dans sa shit list (comme d’hab) voilà pourquoi je suis ravi de le glisser dans mes indispensables de l’année.

Lustmord – Dark matter

     Des albums de cette liste, ce n’est pas celui qui file le plus la pêche, ni celui qui redonne un fol espoir en l’avenir sinon dans le dark ambient. Lustmord, loin d’être un puceau du genre, offre un véritable pavé pour afficionados, trois morceaux aux variations microscopiques, aquatiques et astronomiques qui rappellent certains gestes de Thomas Köner (Dont le Tiento de la luz, cette année, est relativement décevant) et nous propulse entre vents et ressac, sirènes lointaines et textures métalliques abstraites, dans un univers abandonné (D’une balise de détresse à ces cris sourds, ou plus loin des embryons d’effluves angélique façon Popul Vuh, tout semble finalement dévoré par les ténèbres contemplatives) où il est difficile de résister à s’y laisser mourir. Après oui, mieux vaut être dans une humeur adaptée, pré-sommeil, car ça dure 70 minutes.

Mogwaï – Atomic

     Mogwaï et moi c’est une grande histoire d’amour, depuis Young Team jusqu’aux Revenants, en passant par Zidane et The Hawk is howling. Le précédent, Rave tapes, était une déception. Avec Atomic, grand cru, le groupe retrouve l’inspiration de Hardcore Will Never Die, But You Will. L’album alterne le doux (Are you a dancer ?) et le drone (Pripyat), le pesant (Bitterness centrifuge) et le majestueux (Ether), l’épique (U-235) et la menace (SCRAM), montée (Weak force) et didactisme (Little boy), nonchalance (Tzar) et gravité (Fat man) avec une cohérence dans ses enchainements, archi cinématographiques en fin de compte, ce qui n’est pas un hasard puisque l’album est un soundtrack censé accompagner un documentaire sur la bombe atomique frappant Hiroshima. Aussi étrange que cela puisse paraître – puisqu’il est assez déprimant à priori – c’est l’un des albums que j’ai le plus écoutés cette année, parfois en boucle.

Kevin Morby – Singing Saw

     Je ne connaissais pas Kevin Morby avant d’écouter un peu par hasard Singing Saw. En fait il s’agit de son troisième album solo et de son neuvième si l’on compte ses débuts de carrière en groupes. Le bonhomme a 28 ans. Voilà voilà. Kevin Morby, prodige Dylano-Cohenien. Rien que ça. La beauté de cet album est insolente, avec ou sans chœurs féminins, piano ou cordes, down tempo (Ferris wheel) ou hyper énergique (Dorothy) lui permet de révéler à mesure des écoutes une profondeur insoupçonnée avec une subtilité hallucinante dans chacun de ses arrangements. Le morceau éponyme est une pure merveille. Et Black Flowers est du même acabit. Label « Album de l’année dont j’ai cru que j’allais rien en avoir à cirer, car des songwriters folk c’est pas ce qui manque, et BIM ». Très beau.

Lafayette – Les dessous féminins

     Quand on entend les dernières créations de Benjamin Biolay et Christophe y a de quoi relativiser sur n’importe quel nouveauté dandy, pourtant inutile de faire de cadeau à Lafayette, Les dessous féminins est une délicieuse friandise pop, estivale, mélancolique, entre Elli & Jacno, Katerine, Tellier, Daho et De Roubaix, en gros, dotée de supers textes. L’album s’ouvre sur un titre (Une fille, un été) dans lequel on entend « Mes repères sont sans dessus dessous, à cause d’une fille, un été, au bord de la mer (…) Elle avait cette diction si particulière (…) Les rayures rouges et blanches de sa marinière me rappelait l’héroïne d’un film d’Eric Rohmer ». Le mec m’avait déjà comblé. Après je trouve ça assez inégal dans l’ensemble. Le sublime La mélancolie française est suivi du plus anecdotique Je perds la boussole. Et puis j’ai un peu de mal avec l’autotune, j’avoue. Mais je chipote, c’est de la belle ouvrage. Dans ce registre mélancolico-rétro-futuriste et ce si tout les oppose, je préfère cet album au dernier La Femme par exemple, que j’apprécie aussi, mais qui manque de cohésion, comme c’était déjà le cas dans Psycho Tropical Berlin. C’est plus fin, plus distingué, plus harmonieux. Et puis bon, La glanda pour finir, quoi. Super découverte.

Aphex Twin – Cheetah

     Quand Autechre sort Elseq, un éreintant pavé de 4h dans lequel ils semblent avoir mis tout leur cœur autant que les innombrables possibilités musicales qui sont à leur disposition, Aphex Twin nous offre Cheetah, 33min, crée au moyen de l’un des pires synthés jamais inventés, un truc que plus personne n’utilise, si tant est qu’on l’ait utilisé. J’aime bien ce genre de défi/tentative et puis l’album est franchement super bien fichu, aussi sage que Syro mais plus condensé donc regroupant cinq morceaux (les deux autres sont de minuscules interludes, permettant de briser le doux rythme de la première partie et accélérer le tout sur les trois pistes de fin) aux rondeurs mélodiques délicieuses, aussi limpide que complexe dans la variation de ses expérimentations d’un morceau à l’autre.  Quant à CIRKLON3 : Morceau de l’année !

Eric Holm – Barotrauma

     Plus franc dans ses textures et enchaînements que le Dark matter de Lustmord, plus condensé aussi, le nouvel album d’Éric Holm (Après le sublime Andøya, qui était traversé par des beats ahurissants en plus de son ancrage dark ambient) séduit par cet alliage déconcertant entre excursions des fonds marins et ambiance mécanique qui se répète en écho dans cette immensité underground qui parfois, au détour d’étranges bourdonnements et sifflements, ou via une modification de strate, semble nous convier dans le vide spatial. Il y a des relents de Chris Watson là-dedans ! Cette impression de voyage dans le réel (quasi que du field recording) sans cesse combiné avec le plus pur élan imaginaire, cette sensation d’arpenter un trou de verre entre propulsion spatiale et plongée sous-marine crée un vertige permanent, enveloppé dans six morceaux à appréhender dans leur continuité tant ils se complètent les uns les autres. Plus mainstream que le Lustmord dans le même genre, mais tout aussi passionnant.

Moderat – III

     Je n’avais pas retrouvé un tel équilibre chez Moderat/Modeselektor/Apparat depuis l’album sorti en 2009, que j’aime en fait énormément et de plus en plus avec le temps. Il y a quelque chose de volontiers dépressif dans leur musique – malgré son côté raves berlinois assumé – qui les propulse dans une douce musique de nuit, mélancolique et/ou endeuillée. J’aime ce paradoxe chez eux, ce qui fait que d’une écoute à l’autre et suivant l’humeur on peut trouver ça relativement anecdotique ou archi torturé. J’ai d’abord fait la gueule, durant la première écoute, quand on sent l’influence Thom Yorke, qu’on retrouve très clairement dans le début de Reminder ou celle de Fever Ray (The Fool) voire celle de The Field qui s’immisce dans le planant Running, qui semble en effet être conçu pour courir . Non pas que je n’aime pas ces artistes, au contraire, mais les influences semblaient trop prononcées. Ajoutez à cela la voix très présente de Sascha Ring (Apparat) conférant souvent un esprit pop extirpant (trop) l’album des méandres du chaos, pourtant c’est dans cette alchimie que III prend toute son ambivalence et trouve ses meilleures inspirations. J’y reviens souvent. En fin de soirée, généralement. Après Ok, ça reste de la hype assez facile dans sa conception, mais quand je compare ça aux derniers horribles albums de Justice et M83, bon, y a pas photo quoi.

Plaid – The Digging Remedy

     Moins fort que le précédent, Reachy prints, qui aurait d’ailleurs largement mérité d’être dans mes indispensables 2014 si je ne l’avais découvert après la tombée des tops, le nouvel opus du groupe londonien est tout aussi addictif, arpente des contrées assez balisées (qu’on a pu entendre grosso modo chez Aphex Twin, Boards of Canada, Autechre ou Squarepusher) qu’il s’approprie pour trouver leur propre équilibre, de subtiles mélodies, autant via des bases électro torturées et crescendo (Do matter, ouverture magnifique ; CLOCK, absolument parfait) que dans de savantes plongées acid-house. Il suffit parfois d’un rien : un beat chelou, une flûte, une spirale épileptique. Gros fan de Saladore, à titre personnel. Bref, on est en terrain connu, pourtant le disque est sans cesse surprenant.

Sébastien Tellier – Marie et les naufragés

     Pourquoi ce Tellier plutôt qu’un autre ? Bonne question. Confection ou My god is blue sont des albums que j’apprécie parce que j’adore Tellier mais très objectivement ils me paraissent bordéliques et lassants. S’il est en mode mineur comparé au sublime L’aventura, Marie et les naufragés (OST du film éponyme d’un autre Sébastien, Betbéder) délivre une partition à la fois hyper légère autant qu’elle emprunte à mesure et au fil des écoutes, de fins chemins mélancoliques. C’est simple en fait : Cet album, plus je l’écoute plus il me parait fort. Discret mais fort. Quand les autres étaient plus immédiats et finissaient par se désagréger. Et puis bon, une entrée en matière comme Don II, la merveille Deux en un (Qui rivalise avec ses deux plus belles ballades que sont La ritournelle et Aller vers le soleil), l’euphorisant Fighting the darkness et Triste soirée III en guise de fin, moi, perso, je fonds. Bref, c’est inégal mais ça bascule très nettement du bon côté pour moi.

Oren Ambarchi – Hubris

     Oren Ambarchi et moi c’est souvent quitte ou double. Et cette année aussi. Sa collaboration avec Massimo Pupillo & Stefano Pilia sur Aithein m’en touche une sans faire bouger l’autre, celle avec Keiji Haino & Jim O’Rourke sur un album au titre à rallonge me procure un ennui poli. Sauf qu’Hubris renoue avec le Krautrock de Saggitarian domain, son chef d’œuvre, à mes yeux. Et de façon archi soft. Hubris 1 pourrait en fait être le parfait morceau test pour un néophyte du genre. Pour du Ambarchi c’est de l’easy listening, franchement. Hubris 3 est plus torturé, en revanche, mais tout aussi sublime. Et le doux et bref entracte guitare qui les sépare, intitulée sobrement Hubris 2, ne fait que confirmer l’élégance de l’australien, point.

David Bowie – Blackstar

     En guise d’adieu, Bowie nous aura offert un dernier cadeau : Une magnifique étoile noire. Qui s’ouvre sur un morceau fulgurant, qui à lui seul mérite l’écoute de cet album – qui est tout sauf un disque de plus – soit un curieux mélange du Bowie d’avant qui voudrait aussi évoluer dans son temps. Et tout l’album semble construit sur ce paradoxe : à la fois vieux et moderne, confortable et aventureux, new et cold wave, pop et saxo, débraillé et distingué. Jusque dans son timbre vocal, qui peut ici autant rappeler Low ou Outside et là faire écho à du Scott Walker. Un bien bel adieu. D’autant plus que Blackstar est sorti le 8 janvier. Deux jours plus tard, Bowie s’en allait.

Top 20 Albums 2015

     Riche année musicale une fois encore. Ecouté une petite centaine d’albums, en boucle (Beach House, Sufjan Stevens) ou en souffrance (Jarre, Moroder, Strasbourg) dont voici mes vingt préférés, au sein desquels se détachent assez clairement un winner, suivi de cinq merveilles ex-aequo. Ravi de sortir ces 20-là, c’est moi tout craché.

01.-beach-house-depression-cherry-1024x1024Beach House – Depression cherry

     On pourrait se contenter de n’y voir qu’un remake / prolongement du Treasure de Cocteau Twins. C’est vrai. On peut aussi être pris dans un tourbillon émotionnel tel qu’il en devient l’issue parfaite, sublime des deux précédents albums aussi étincelants et inégaux l’un que l’autre. Depression cherry est en effet à Beach House ce que Treasure était à Cocteau Twins : Son chef d’œuvre ultime. Une bombe mélancolique sans égal. Qui terrasse par chacune de ses tentatives, chacune de ses envolées. Bloom me touchait moins. Là j’ai l’impresison qu’ils renouent avec Tean dream, en plus beau, plus cohérent.

Africa Express presents… Terry Riley’s in C Mali

     Ou l’incontournable reprise du In C de Terry Riley, pièce minimaliste majeure de 1964. Africa Express, constitué d’une dizaine de musiciens maliens (joueurs de kora, soukou, flute, djembe, balafons…) nous embarque dans un morceau de quarante minutes, variant finement couleurs et tonalités, dans une danse en spirale comme échappée d’un film de Rouch, boucles infinies d’une beauté sidérale à faire danser les cadavres.

Julia Holter – Have you in my wilderness

     Dans la continuité magnifique de Loud City Song, Julia Holter parvient à l’instar de Beach House à propulser son génie en véritable art mémorial et contemplatif. Plus magnétique, plus pop, moins impénétrable et donc plus vulnérable que ses premières tentatives, la jeune californienne s’ouvre à une élégance émotive d’une splendeur sans nom, quelque part entre Nico et Dylan, clavecin à l’appui. C’est un phénomène. Une songwritrice au talent hallucinant.

Colin Stetson and Sarah Neufeld – Never Were The Way She Was

     C’est une histoire de saxo et de violon dans ce qu’ils ont de plus frêle et cinglant, dans ce qu’ils apportent de plus ténébreux à l’image de cette intro où si le premier semble s’extirper des eaux, l’autre le rejoint à ses côtés et lui imprime sa tonalité mélancolique ; ou plus loin dans ce merveilleux et crépusculaire morceau éponyme. Sans parler de In the vespers, tout droit sorti du Different Trains de Steve Reich. Et parfois, des voix résonnent ici et là, s’allient aux effluves de violons à peine audibles au sein d’un vacarme de cuivres déchirant.

Född död – Studie I närhet, längtan och besvikelse

     On peut grossièrement parlant situé ça dans un courant dark wave, quelque part entre du Tropic of Cancer sous synthé et du Cocteau Twins minimal. Album ensorcelant, qu’il soit ou non accompagné de la voix rocheuse de SARS, qui t’attire dans ses déserts scandinaves, te perd dans ses forêts enneigées et te laisse te noyer dans la nuit froide et lunaire. 33 minutes seulement suffisent aux synthés de Varg pour engloutir son auditeur dans des nappes cotonneuses dans lesquelles on aime se lover, malgré cette inquiétude tenace, chère à l’hypnose. Album hivernal ultime.

Sufjan Stevens – Carrie & Lowell

     Tout a été plus ou moins dit sur cette merveille, l’incontournable de l’année, classique avant l’heure. Moi qui me délectais de voir Sufjan Stevens investir le monde psyché qu’il avait bâti avec le superbe The age of Adz, le voilà qu’il arrive avec ce bijou d’une douceur inouï, traversé par la grâce. Fourth of july, morceau de l’année.

LAND – Anoxia

     Sorte de cousin éloigné de Shifted, Lawrence English et Tzolk’in, une fusion qui aurait mal tourné, un mélange nocif, à la fois caverneux et tribal, tout en percus improbables, apparitions métalliques et constructions labyrinthiques. Le doublé Metamorphosis / Seconds m’a complètement retourné par son génie rythmique et suffocant. Quant au triplé Transition / Anoxia / End zone, avec ses cloches folles, et ses cymbales abandonnées, c’est probablement la plus belle « fermeture de disque » de l’année.

Jim O’Rourke – Simple songs

     On retrouve le O’Rourke pop et traditionnel, chanteur compositeur, celui de Eureka et Insignifiance. Classique ? Oui, ce qui ne veut pas dire simpliste. C’est au contraire un grand disque dense et complexe, un folk en apesanteur, pour planer dans les cordes entre deux disques d’ambient hardcore. C’est un album parfait, d’une élégance précieuse. Et des merveilles comme All your love, j’en écouterais bien tous les jours franchement.

Jasmine Guffond – Yellow Bell

     Ecoute au casque impérative comme peuvent l’être celles de Thomas Köner ou Tim Hecker, le seul moyen pour en apprécier toutes les fines textures, les strates invisibles, les inquiétants crépitements, les soubresauts microscopiques.

Alva Noto – Xerrox Vol.3

     Même en guettant chaque nouveau bébé de Alva Noto, il est parfois délicat d’être au rendez-vous tant le bonhomme est prolifique, seul comme en collaboration. Si prolifique qu’une sortie moins enthousiasmante n’alarme pas puisque l’on se persuade que le prochain, forcément imminent, sera meilleur. Ce volume 3, en plus d’être le plus beau des Xerrox, s’achemine vers une des plus belles réussites de l’allemand tout court. Certains morceaux dont le sublimissime Isola (Titre aérien de l’année ?) semble être le chef de file sont touchés par la grâce. Un album magnifique donc. Une heure de pure lévitation.

Oren Ambarchi & Jim O’Rourke – Behold

     Disque d’ambient d’une richesse folle, captant l’univers des deux larrons entre fins krautrock de fond et mélodies masquées. Une seule pièce de 42min coupée en deux morceaux qui s’opposent et se complètent. C’est comme si chaque mouvement tentait de s’élever de son côté mais n’y parvenait pas ensemble, créant ainsi une symphonie en attente, hypnotique. Le second morceau en reprend la trame mais les traits fusionnent cette fois, catapultant les discrètes évolutions vers des cimes plus franches et un rythme qui te colle à la peau. Du pur Ambarchi, du pur O’Rourke. Si on aime les deux c’est banco.

Liberez – All tense now lax

     L’ouverture caresse, chatouille, berce. Puis Grateful family débarque avec ses sabots chaussés d’une cadence rugueuse à faire pâlir les plus indus d’entre nous. Album distordu tout en textures violentes, viscérales, traversé par des saillies ambivalentes, des accalmies suspectes, des crescendos flippants (le titre éponyme), des rythmiques carnassières (Grease the axles), des danses suffocantes (How much for your brother) ou des brèches que l’on enfonce avant d’en sortir meurtris. Un goût de lait puis de sang. C’est Coil qui rencontre Swans. C’est donc assez monstrueux.

WSR – Stainless

     Certes ce n’est qu’un 4 titres. Pourtant, j’ai du mal à voir plus créatif et complexe en matière d’électro que cette petite bombe d’à peine vingt minutes, cultivant un espace sonore assez inédit, entre une ouverture modern classical carré, parfaite ouvrant bientôt sur des morphismes rugueux croisant le violoncelle, puis sur la véritable météorite à rythme que constitue No horizon jusque dans ce drone final libérateur aux stridences inouïes. Petit mais grand.

Orso Jessenska – Effacer la mer

     « J’ai plongé dans mes rêves d’émotions oubliées, mais ne reste que cendres et la beauté qui tremble, pourquoi courir après » Une fusion improbable et sublime entre Dominique A et Bertrand Belin imprime ce disque fraternel, lumineux, apaisant. Une voix mise à nu, susurrée, caressée d’un écrin musical tout aussi rêveur, entre guitares discrètes, pianos hypnotiques et ambiances jazz ouatées. Un album tremblant, qui convoque les éléments pour émettre son chant d’espoir et solaire. « Evidemment, l’ombre descend et nous avons perdu du temps, évidemment, l’ombre descend et nous avons perdu du sang ».

Godspeed You ! Black Emperor – Asunder, sweet

     Comme le précédent, c’est une reproduction de morceaux joués live, certes moins intense que leurs débuts fracassants mais ça vaut largement le détour. D’autant que cette fois il y a comme un semblant de virage : Une entrée volontiers dans le drone, débarrassé intégralement des habituels field recordings. J’ai d’abord beaucoup rejeté ce nouvel album, puis je suis allé voir leur concert au Bataclan. Du coup, il a fini par s’imposer, me faire léviter dans ses nuages gras du volume, ses crescendos fantaisistes, ses poussées violentes gorgées d’ivresse. Je suis secrètement persuadé que l’enchainement Asunder, sweet et Piss crowns are trebled est ce qu’ils ont offert de mieux depuis longtemps.

Sidony Box & Gianluca Petrella – Here comes a new challenger

     Si je connais le nantais depuis l’album au chien rose, Pink paradise, que j’aime beaucoup, son comparse tromboniste m’était lui inconnu jusqu’à cette collaboration éclatante. Il y a une construction étonnante dans leur musique, qui peut s’ouvrir dans le calme avant de libérer son atmosphère free jazz qui cogne. Certains ilots de mélodie apparaissent parfois au détour d’une écoute plus attentive que la précédente, l’univers se déploie sans cesse, les couleurs se mélangent. Un album live, cette fois, plus jazz mais plus pop encore doté de deux longs titres foisonnants desquels on entrevoit les rives d’un jazz nouveau, infini, indomptable et ça fait du bien.

Jose Gonzalez – Vestiges & Claws

     Un album d’une élégance folle qui m’aura accompagné toute l’année. Bonbon, passe-partout, classe intégrale. Solaire et pluvieux. C’est de la belle ouvrage comme on dit. A consommer sans modération.

Moon Duo – Shadow of the sun

     Très bel album, dans une mouvance Tame Impala / MGMT (Wilding rappelle beaucoup l’ouverture de Congratulations) assez stimulante, qui n’aurait quoiqu’il en soit pas vraiment sa place ici (inférieur à ses modèles, je pense) s’il n’était doté d’un des plus beau morceaux écoutés (en boucle) cette année, j’ai nommé : In a cloud, sorte de titre tombé du ciel, leur Siberian breaks.

Blanck Mass – Dumb Flesh

     Avec une ouverture pareille « Loam » quasi digne de celle qui ouvrait Street Horrrsing, ce nouvel opus d’une moitié de Fuck Buttons m’avait déjà dans sa poche, en quatre minutes. A l’image de Slow Focus, l’album est relativement inégal, pas suffisamment inspiré pour provoquer le béat de Tarot Sport, mais bordel, tout de même. Quel pied ! Certes moins de boucles enivrantes à faire décoller et nappes de synthés jusqu’à épuisement. Bref, c’est moins sauvage mais toujours aussi torturé si on s’y penche. Les débuts de morceaux laissent parfois circonspects puis déraillent d’un coup à l’image de Cruel sport ou de Detritus, ultime pièce au démarrage bien trash. Dead format flirte avec une électro hype mais nettement plus tarabiscotée ; No lite on se croirait dans une version club d’un film de Carpenter ; Atrophies évoque de loin nos Zombie Zombie d’amour ; Lung réactive un peu de Boards of Canada. Bref, ça n’invente rien mais c’est un chouette album de puriste.

Beach House – Thank your lucky stars

     Un album en ouverture de top et l’autre qui le ferme. L’année Beach House. Je n’attendais pourtant pas grand-chose de celui-ci arrivant quasi dans la foulée de l’autre avec la dure tâche de ne pas faire parenthèse, de ne pas se faire écraser. Surprise d’autant plus grande puisque c’est un superbe album, assez proche de Tean dream, une friandise donc, mais une délicieuse, offrant des miracles comme One thing ou Somewhere tonight. Avant, c’était « Chouette, du Beach House » maintenant c’est « Nom de dieu, Beach House » Mes chouchous.

Godspeed You ! Black Emperor – Bataclan – 23/04/15

GODSPEED YOU! BLACK EMPERORAsunder, sweet.

     C’était l’un de mes doux rêves depuis plusieurs années, les ayant découvert sur le tard, durant leur longue traversée du désert : Me confronter à la musique de Godspeed en live. Post rock esthète qui embrasse à peu près tout ce qui m’excite, me transporte, m’émeut musicalement (des souvenirs d’écoutes ahuries dans le train se bousculent dans ma tête) et ce bien que leurs deux derniers albums, qui sont en réalité des reproductions studio de versions live (Behemoth ou Albanian) jouées lors des tournées assurées après leur reformation il y a quatre ans, ne soient pas à la hauteur de l’intense (3 albums et 1 Ep de légende) discographie offerte entre 1997 et 2002. Dix ans de disette et des bouleversements au sein du groupe, ça peut laisser des traces.

     Me voilà donc accompagné de Boris (Rien à voir avec le groupe de Drone métal, quoique) – mon partenaire éternel pro Godspeed – attendant que nos héros foulent les planches du Bataclan. Quelques bières et une première partie fort passionnante : Carla Bozulich : sorte de crossover entre du Swans et du Dead can dance, aux effluves godspidiennes. Entre rock dégénéré, folk hypnotique et drone carnassier (j’étais aux anges) nous affrontons un set d’une classe absolue, dans lequel s’immiscent d’ailleurs deux membres de Godspeed. Beau moment de lévitation. On reste un peu abasourdi par ce qu’on vient de voir et d’entendre, bel effet de surprise quoi qu’il en soit. Bières, phase trois, puis nous voilà reprenant nos places en pleine fosse, salle quasi comble, attendant nos petits canadiens d’amour.

     Quelques réglages instrumentaux et un gros drone d’attente en guise d’apéritif. Pourquoi pas. C’est raccord avec leur dernier album (que je n’aime pas beaucoup, mais passons). Ils sont huit et débarquent sur scène plus ou moins séparément, sans cérémonie, sans salutation, sans un mot, s’installent chacun à leur place, l’un caché derrière sa tignasse, l’autre tournant le dos à la salle, tous plongés dans leurs instrument. Je savais le groupe peu enclin à la démonstration scénique, mais à ce point autiste, tout de même, c’était violent. Les nappes habituelles bien volumineuses de Godspeed allaient vite infecter toute la salle et le traditionnel HOPE faisant son apparition progressive sur la toile où allaient se projeter un flot d’images en noir et blanc (péloche à l’esthétique proche des couv des albums du groupe : immeubles délabrés, montages de déchets, rails de chemin de fer, villes fantomatiques…) pendant toute la durée du set rappelait, non sans émotion, le credo du groupe, pour ne pas dire sa signature, depuis presque vingt ans. L’entrée sur Hope drone allait en effet donner de l’espoir et autant de craintes (une ouverture bien grasse, à l’image du dernier album) mais l’enchaînement sur Rockets fall on Rocket falls, le plus beau morceau de GY!BE à ce jour, issu de Yanqui UXO le plus bel album de GY!BE allait me foudroyer, évincer tous mes doutes, libérer mon euphorie. J’en avais les larmes aux yeux.

     Qu’importe la suite finalement, le voyage était lancé, sans escale. Regard voguant entre les projections doubles, immenses, hypnotiques et les huit avortons chacun dans leur bulle, je planais sans mesure. Ça aurait pu durer des heures. J’avais perdu toute notion de temps, comme je l’espérais secrètement, comme ils nous faisaient régulièrement perdre tout repère lors de nos innombrables soirées Bières/Godspeed. Ouai, Boris et moi réunis là pour un concert de Godspeed, j’ai encore du mal à y croire. Depuis le temps qu’on en parlait, nous les deux plus gros fans de GY!BE de la Terre. Oui je m’emballe. A siroter notre cerveza devant une prestation live de Rockets falls on rocket falls et à s’envoyer quelques sourires béats ci et là. Nom de dieu de bordel de merde. Ils auront joué un tiers de Yanqui UXO n’empêche, rien que de l’écrire j’en ai des frissons. Bon, je vois bien que je suis submergé par l’émotion donc je ne vais pas trop m’attarder. Je voulais juste dire que l’album suscité fait parti de mon top 5 all time. C’est un peu comme redécouvrir Shining en salle, en somme.

     Un moment donné, après un set de 40 minutes sans interruption, représentant la totalité du tout dernier album (plus drone qu’auparavant et surtout sans aucun field recording) Asunder, Sweet And Other Distress, nos huit compères s’en vont, là aussi sans cérémonie. Une longue nappe sonore demeure néanmoins. Fini, pas fini ? Les lumières se rallument, certains quittent la salle, la plupart se lance dans un tonnerre d’applaudissements. Dix minutes. Les musiciens reviennent pourtant, discrètement, presque clandestinement, chacun à leur place. Pour jouer dix minutes. Pour nous offrir Moya. L’une de leurs plus belles pièces. J’ai cru mourir tellement c’était beau.

     Salutations et remerciements brefs, modestes, mais avec beaucoup de chaleur dans le regard et standing ovation hallucinante dans la foulée. Ok, ce ne sont pas des généreux de la scène, mais je crois que c’est cette discrétion, cette humilité qui me touchent beaucoup. Un fin sourire ici, un délicat geste de la main là. Ça fait partie de Godspeed. Les images qui les accompagnaient aussi. Sorte de ciné concert sans égal, en gros. Inutile d’évoquer mon état au sortir de la salle. J’étais plutôt bien. Conquis. Plongé dans une douce liquéfaction.

Top 25 Albums 2014

J’ouvre une nouvelle page concernant les albums qui m’ont le plus marqués durant cette année 2014. Je m’en tiens à 25, qui me satisfont pleinement. Très belle année musicale. Même si je n’ai pas vraiment un disque qui se détache. Disons que les quatre premiers, dans leur genre, sont ex-aequo.

Thurston-Moore-The-Best-DayThurston Moore, The best day
L’acoustique Demolished thoughts déjà, avait été un monument il y a deux ans. C’était un album insondable, tout en indécision. Thurston Moore récidive et enfonce le clou dans ce sublime album libérateur, retour de mélancolie en forme de spin off de Sonic Youth, dont on y retrouve atmosphères et sonorités. Moore est en terrain connu, il a bientôt soixante ans et s’abandonne à nouveau à ses première amours, alliant perfection rock, dérive post punk, instrumental dégénéré et voyage mélodique d’une classe de légende.
 
Pjusk, Solstøv
Epais brouillard tout en textures fragiles. Une affaire d’échos distendus, d’apparitions de trompettes, de voix qui nous extirpent parfois de l’immensité pour mieux nous y engloutir ensuite. L’ambient proche de la perfection, avec ses infimes variations, ses crépitements inattendus (Blaff tient du génie pur). L’enchainement final Glod/Skimt est probablement ce que j’ai entendu de plus beau et vertigineux cette année, quelque part entre Mogwaï et Mountains, à leur meilleur.
 
Sunn o))) & Scott Walker, Soused
Association rêvée entre les cris gutturaux de l’un et le drone tellurique des autres, Soused est un gros magma lugubre, épaisse mélasse combinant un lourd métal ambient et des collages vocaux magnifiques, qu’Argento aurait rêvé en bande son. Le climat est oppressant et saturé à souhait et les élans de Walker crispants. Le mélange de boucles aliénées (Lullaby) et d’expérimentations abstraites (Fetish) font de cet album un brulant objet sans égal ni précédent.
 
Swans, To be kind
Un Swans gros calibre ! Une machine infernale de deux heures, vrai rock de taulard bien viscéral. Moins parfait et immédiat que The seer, mais plus fou et torturé. Plus inépuisable aussi je pense. Preuve est qu’à chaque nouvelle écoute j’ai l’impression d’entendre un album un peu différent. Ovni monstrueux. Et violent.
 
Valentin Stip, Sigh
Les lumières s’éteignent lentement. La nuit enveloppe tout, caressante. Léthargie gracieuse et enivrante. Le voyage va être doux, sensuel, mystique. C’est une douce plongée sous hypnose voguant entre le cinéma d’Herzog et celui de Kiarostami, perdus entre les berges et les déserts, l’enlisement et le sillonnement. Ça pourrait durer des heures.
 
Timber Timbre, Hot dreams
Petite (43min) chamber pop d’une élégance continue, reléguant Tindersticks (dont le dernier album Yprès n’est guère passionnant) au placard. Bulle down tempo brillante sans fausse note, en perpétuelle évolution, où la moindre variation relance tout l’album, qui ne se repose jamais sur un tracé attendu. La piste centrale Grand canyon m’y fait presque visiter ses grottes et cavernes.
 
Lucy, Churches schools & guns
Dark techno grasse et généreuse, bombe rythmique transcendantale, quelque part entre Reznor, Tzolkin et Monolake.
 
Francesco Clemente & Heinrich Dressel, Il faro
Entre fines nappes ambiantes à la Eno et ritournelles à la Tangerine Dream, de Fog à Sorcerer, en passant par des dérives cauchemardesques tendance Cronenberg pour s’achever dans les rivières d’un Fitzcarraldo, Clemente atteint le sublime. La partition de Dressel est plus opaque, enfouie à la fois dans le fantastique 80’s et le film d’horreur rêvé, avec ces nappes d’épouvante aux sons de cloches dans une grotte, avant de s’élever vers les cimes cosmiques nous invitant brièvement dans le Interstellar de Nolan dans lequel on aurait ôté l’orgue à Zimmer. La dérive finale dans des eaux glaciales achève de rendre cet album incontournable et d’en faire l’un de mes gros coups de cœur de l’année.
 
Yom, Le silence de l’exode
Alchimie exaltante, épique et solaire fait de clarinette, contrebasse et violoncelle (qu’on n’a jamais entendues ensemble ainsi), de percussions étonnantes, de respirations pleine de souffrance, qui donne envie d’accompagner Daenerys et ses dragons dans leur long périple désertique vers Westeros. A l’origine c’est une commande, à la fin c’est un pur album aventurier, une traversée divine où même Moïse serait en pleine transe.
 
Lawrence English, Wilderness of mirrors
D’habitude on a Tim Hecker, cette année c’est Lawrence English, qui nous offre un drone métallique, qui te catapulte dans les ténèbres ou sous la glace, au choix, avant de t’étreindre dans une dernière piste interstellaire d’une terrifiante beauté.
 
Sébastien Tellier, L’aventura
J’avais un peu laissé Tellier de côté sur les deux derniers albums sans avoir quoi que ce soit à leur reprocher par ailleurs, simplement c’était un peu moins pour moi quoi. Là je retrouve celui de Sexuality. C’est beau, ça donne envie de danser, de plonger dans les vagues, de prendre la voiture. C’est d’une élégance sans bornes. Un vrai bonheur. Qui contient l’un des plus beaux titres de l’année, dans la lignée de sa ritournelle. Idéal avec le beau temps,  pour accompagner la coupe du monde, avec sa tendance brasilou.
 
Damien Jurado, Brothers and sisters of the eternal son
Véritable rêverie folk aux accents psychédéliques, nuage métallique en forme de retour de Maraqopa, assez différent, sans saison, incantatoire, accidenté. Album hallucinogène et cosmique dans lequel je m’y sens comme dans mon lit.
 
Butterfly in the snowfall, Butterfly in the snowfall
La voix de Chauveau et le génie harmonique font de ce folk ambient sublime une sorte de rêverie lunaire en solitaire ou un abandon dans un western sauvage. Album de l’ascète parfait. La deuxième piste, End of silence, est l’une des plus belles choses écoutées cette année.
 
Beck, Morning phase
Songwritting mélancolique, reprenant les traits de Sea Change, en plus lent et plus folk, donnant envie d’enfiler un plaid en se blottissant à deux au coin d’un feu. Pépite sublime aux relents d’un Neil Young 70’s en pleine réincarnation.
 
Francis Harris, Minutes of sleep
Deep-house jazzy down tempo d’une délicatesse infinie. A la fois triste et joyeuse, riche et rudimentaire, l’écoute peut tout aussi bien glisser sans éveiller quelque attention ou s’immiscer durablement, avec sa rythmique fine en bouche qui fond sous le palais, ses trompettes et violoncelles ci et là qui élèvent le tout vers des cimes cotonneuses, d’une pudeur et d’une fragilité extraordinaire. Tout est posé, sans forcer, ce ne sont que boucles et petites touches aériennes qui s’échappent de nulle part. Parfait pour les fins de soirées trop arrosées, comateuses, disque d’été pour s’enivrer des étoiles, flâner dans les rues, écumer les dernières bières sur sa terrasse, s’endormir là sur une chaise longue ou sur une plage.
 
Sunn o))) & Ulver, Terrestrials
Album charbonneux tout en cuivre, atonal. Matière grinçante, hypnotique, dévoilant de vastes paysages apocalyptiques plein d’angoisse et de douceur funestes mêlées. La superbe libération vocale finale n’est qu’un leurre, disparaissant progressivement dans le retour d’une pesanteur terrifiante.
 
Shxcxchcxsh, Linear S decoded
Moins tétanisant et hypnotique que le précédent qui était d’une violence sans nom, ce deuxième essaie révèle une techno plus aguicheuse, éclectique et dense, sans pour autant que le groupe ne renie ses racines bestiales dans une avalanche rythmique chevronnée et mélancolique. Quiconque cerne un minimum mes sensibilités dans le genre sait que c’est un album pile poil pour moi. Inégal certes, mais bordel ce que ça déboite !
 
Andy Stott, Faith in strangers
Le morceau d’ouverture ainsi que la pochette évoquent le Tzolkin de l’an passé, on s’attend donc à encaisser du tribal à gogo. Mais hormis quelques légères stridences au sein de l’épaisse brume qui enveloppe le morceau, le tempo attendu se meurt puis s’englue ailleurs. Du pur Andy Stott, en somme. Les voix surgissent de l’effroi, muraille de sons tout droit sortis d’un Portishead sous MDMA, avant que Science and industry ne brise soudainement tout, revisitant à sa façon un post punk à la Tropic of cancer. En fait ça pourrait presque être du club si les morceaux n’étaient pas aussi étirés et distordus. Idem sur No surrender dont on a l’impression qu’elle s’en va chevaucher les plates-bandes des Chemical Brothers avant de fuir à toute berzingue vers une sorte d’Amon Tobin. C’est un album difficile à définir, sans cesse surprenant. J’aime un chouia moins sa seconde partie, trop dark par rapport au reste peut-être bien que l’avant dernière piste clubesque fasse un bien fou.
 
The pains of being pure at heart, Days of abandon
Un troisième album remarquable, tout en cohérence et en retombées cotonneuses. Moins shoegaze que pop la partition est néanmoins très fine et se révèle un parfait accompagnant pour quitter la fraicheur printanière. C’est doux, c’est rond c’est idéal pour la voiture. Un album à l’image du titre de sa plus belle piste, de corail et d’or.
 
Lee Gamble, Koch
Nécessite un nombre considérable d’écoutes pour en balayer tous ses recoins, en ouvrir ses nombreux tiroirs – Ne serait-ce que pour saisir le moment d’écoute idéal. Mais une fois en condition, c’est un album techno plus que savoureux, partagés entre pures pépites clubby pour défoncés et expérimentations sonores mélodico-psychotiques. C’est parfois un peu long, un peu fort de café, mais la liberté qui s’en émane me fait presque autant de bien que le Black noise de Pantha du Prince. Mixture dans la mixture : un combo Oneiric contur/Jove Layup/Frame drag (oui, dans cet ordre) vous procurera frissons de terreur et apaisement hypnotique soit un bel aperçu de sa démesure.
 
Quentin Sirjacq, Piano memories
Quentin et son piano m’emmènent où ils veulent, quand ils veulent. Je les suis les yeux fermés, dans les souvenirs presqu’autant que dans la chambre claire.
 
Aphex Twin, Syro
Assagi le garçon ce qui ne l’empêche pas de livrer un album de grande classe, d’une richesse débordante.
 
Richard Pinhas & Oren Ambarchi, Tikkun
Probablement le truc le plus sale et éprouvant entendu cette année. Trois morceaux. 1h10. Une boucherie. Evidemment, mieux vaut être d’humeur mais si c’est le cas, tu en prends pour ton grade.
 
Baxter Dury, It’s a pleasure
Petite douceur pop d’un raffinement infini. Oui, j’aime aussi ce qui est soyeux. Et chanté.
 
Positive Centre, In silent series
Tu aimes la techno et tu la veux pure, pas coupée ? De la méthamphétamine bleue cuisinée par Walter White, éthérée à 97% qui t’envoie sur Saturne ? Pour te perdre dans un volcan au cœur du magma ? Je te prescris cette écoute, tu verras, c’est plutôt efficace. Mais faudra pas venir te plaindre des effets secondaires.

Oren Ambarchi – Sagittarian domain – 2012

FRONT

Bourrasque sonore.

     On entre dans ce disque comme dans une course dans un tunnel infini. C’est d’abord le tempo entêtant d’une longue marche dans des rues sombres, balade céleste de treize minutes, une dose qui n’a pas encore l’effet ravageur attendu, repoussant systématiquement la plongée en apnée. Quelques superpositions sonores ci et là mais rien qui n’attaque véritablement les tympans. Un Krautrock parfait. Sorte de Neu ! allié à du Zombie Zombie, poussés dans leurs retranchements. Au fin fond de ces douces minutes écoulées, transe à boucles interminables ayant pour but d’hypnotiser son auditeur, de le conduire dans une lévitation à spasmes, on sent soudain une légère bousculade, les superpositions se font plus douloureuses, progressivement, un premier tourbillon embrase la mécanique, ça ne dure que quatre-vingt-dix secondes mais c’est puissant. Puis rechute. Retour sous hypnose. Mais à mesure, la rupture approche, on la sent venir, tout est plus fragile, tout peut basculer à chaque instant. La dix-huitième minute sera ce basculement, armée de guitares et de cuivres. L’entrée dans un trip total de dix minutes, boucherie auditive à la limite de l’insolence, où l’on est comme rongé de l’intérieur, on se désagrège. Quand on croit arpenter les dernières recoins de souffrance, certains sons s’ajoutent encore, on croirait retrouver un peu du Autobahn de Kraftwerk, version trash et vitraux de cathédrale. On en sort épuisé, mais on va léviter une dernière fois. Tout s’étouffe progressivement, la tension retombe doucement malgré la présence encore du bruit strident des cordes. Vingt-huitième minute : La guitare nous quitte, le violon la remplace. Accompagné du violoncelle. Le rythme cardio disparaît, les cordes caressent. Nouvelle extase. Une autre extase. Le pattern se meurt, les cordes s’adoucissent avant de disparaitre dans la pénombre et de clôturer ces trente-trois sublimissimes minutes.

Fuck Buttons – Slow Focus – 2013

Fuck Buttons - Slow Focus - 2013 dans Fuck Buttons itemLa passe de trois. 

     Eureka, le voici ! L’album le plus attendu de l’année, le plus attendu depuis quatre ans : Slow focus, le dernier bébé de Fuck Buttons. Déception ? Forcément. Les deux précédents étaient bien trop puissants, fourmillaient d’inventivités. Le second surtout, claque magistrale, il créait une embardée cosmique d’une heure sans aucune baisse de régime et soignait nos tympans à sa manière : c’était à la fois douloureux et exquis.

     Après quatre écoutes en moins de vingt-quatre heures, et toutes différentes (en bossant, en voyageant, en ne faisant rien, de jour, de nuit, dès le lever, peu avant le coucher…) je dois bien avouer que passé une première écoute m’ayant rendu quelque peu sceptique (décevante pour du Fuck Buttons, efficace pour n’importe quel autre groupe) je trouve dorénavant cet album superbe, autant dans ses agencements (on regrettera néanmoins les folles transitions de Tarot sport, moins travaillées ici) que dans sa générosité à étoffer ce beau voyage.

     Hasard ou non, j’ai beaucoup réécouté Street horrrsing ces derniers jours, le premier de leurs, désormais, trois albums. Et c’est un album très difficile. Fort et inventif (surtout pour un premier essai) mais tellement éprouvant dans sa mixité de sonorités, poussant le drone à un point de saturation tel qu’il m’arrive parfois de poser le casque deux minutes au milieu d’un morceau – Race you to my bedroom / Spirit rise, neuf minutes éreintantes. Tarot sport était l’album parfait, celui qui allait réconcilier ceux qui en voulait encore davantage et ceux qui en voulait nettement moins car il remplaçait le déluge sonore par l’étirement hypnotique, le drone par le shoegaze, l’immersion ténébreuse par l’envolée astrale, l’étouffement par l’exaltation.

     Slow focus démarre sur des percussions de bidons métalliques, à un rythme indécent, ambiance d’emblée caverneuse et le morceau, Brainfreeze, va s’envenimer neuf minutes durant autour de cette tonalité aussi jubilatoire qu’effrayante. Year of the dog opère alors en transition tout en synthétiseur, je pensais tout d’abord que c’était le morceau le plus faible mais son air de rien me fascine, cette espèce de boucle évanescente prépare gentiment le morceau suivant, The red wing, qui adopte un rythme nettement plus down tempo même si l’on s’apercevra, à mesure, que ces huit minutes quelques peu inattendues sortent bel et bien des instruments de Fuck Buttons. Ensuite, je suis archi fan des six minutes de Sentients, je ne peux vraiment dire ce que j’y entends mais ça m’emmène loin. Prince’s prize me parle moins mais il introduit à merveille les deux morceaux phares, Stalker et Hidden XS, deux voyages de dix minutes chacun, down tempo (tendance Zombie Zombie) pour l’un et littéralement stellaire pour l’autre, qui clôt l’album sur un trip proche de Flight of the Feathered Serpent dans le précédent album. Du pur Fuck Buttons, en somme.

     Ce n’est probablement pas un album surprenant au regard de la stupéfaction qui arpentait le premier album et de la perfection qui couvrait le précédent, qui était un pur chef d’œuvre. C’est le moins bon album de Fuck Buttons comme l’était le Godspeed You ! Black Emperor l’an dernier, qui restait malgré tout l’une des plus belles écoutes musicales de l’année, tournant aisément en boucle. Slow Focus tournera aussi en boucle (c’est déjà le cas) tant il canalise tellement ce que j’aime, ce qui me déconnecte instantanément de toute réalité, qu’il restera pour moi un haut fait de l’année, assurément.

Swans – Concert Le trabendo – 19/11/2012

Swans – Concert Le trabendo – 19/11/2012 dans Musique 8203431707_7493547c4d_z-300x200

(Une fois n’est pas coutume, ce n’est pas de cinéma dont je parlerai aujourd’hui. Mais ça me démangeait de partager cette expérience extrême…)

Chronique d’un uppercut.

Fin de la première partie. Le temps de sortir fumer une cigarette. Franck est toujours introuvable. Une légère appréhension quant à mes capacités d’encaissement auditif jaillit à nouveau, mon oreille gauche qui se trouvait non loin de l’enceinte pendant la performance de Richard Bishop me met en garde : le mec était seul et tout à l’heure ils seront six et ne joueront pas comme s’ils étaient dans leur salon. Comme s’il avait parcouru mes pensées, Fred se demande s’il ne faut pas mieux choisir une place un peu plus stratégique que celle que nous avions lors de la première partie. C’est décidé : ce sera dans la fosse mais judicieusement placé à distance équitable des deux plus grosses enceintes. Si on doit être sourd, autant l’être des deux oreilles. Nous nous frayons un chemin, sans difficulté, tout en jetant encore un œil aux alentours afin de détecter l’éventuelle présence de Franck, en vain. Une place parfaite, ne reste plus qu’à attendre. On parle musique, on parle ciné, au milieu d’un brouhaha général.

Les membres du groupe s’installent sur la scène, je discerne ce que je peux discerner, tentant de glisser mon regard entre une épaule et une tête. Thor Harris est déjà torse nu. Phil Puleo, pas encore. Michael Gira n’a pas de chapeau, il arbore une longue chevelure poivre et sel. Les premières notes se font entendre, elles se meuvent au travers de la salle comme autant d’effluves vampiriques. L’oreille n’est pas encore malmenée, c’est déjà fort certes, mais comme une vague qui pénètre l’ouïe avec amour, sorte de ressac qui s’abat contre le bord d’une falaise. Les instruments ne s’accumulent pas encore, la guitare est absente. Quel est donc ce morceau d’intro ? Ne connaissant que leurs deux derniers albums j’espère en mon for intérieur qu’ils joueront un maximum de morceaux qui ne me sont pas étrangers, une manière sans doute de me rassurer car malgré tout je ne suis pas vraiment confiant, je pourrais même dire que depuis que je me suis résolu à ne pas endosser de bouchons d’oreilles, je suis terrifié. Je ne le sais pas encore mais je ne vais pas avoir beaucoup plus le temps de cogiter. Je l’apprendrais le lendemain, le morceau en question se nomme To be kind, apparemment c’est une nouvelle chanson, non enregistrée. Michael Gira donne de la voix, le son des instruments s’intensifie derrière lui. Ce ne sont pas ces derniers qui perturbent provisoirement mon champ auditif mais bien cette voix, entêtante, hypnotique qui vient transpercer mes tympans et se frayer un tunnel dans mon cerveau. A mes côtés, un garçon plaque ses mains sur ses oreilles. En un sens je suis rassuré. La voix s’installe définitivement, je plane déjà. Sa présence garantie cette ivresse agréable, c’est quand elle disparaît que l’inquiétude refait surface, un peu comme lorsque l’on est dans le wagon d’une montagne russe : il y a l’adrénaline de la montée, cet état si singulier où convergent toutes les sensations puis il y a cet entre-deux, lorsque l’on ne peut grimper plus haut, qu’il ne reste qu’à descendre et c’est imminent. C’est ce que j’ai ressenti à l’extinction de cette voix, certes au niveau sonore extrêmement élevé mais qui me préservait finalement de la décharge qui allait suivre. Première déflagration : tous les instruments ensemble comme un cri, venu d’outre-tombe. Mes jambes se raidissent, le sol tremble. Il me faut lutter pour ne pas me laisser convaincre de reculer d’un mètre. Quelqu’un devant moi, sans doute un poil plus surpris, effectue ce pas de recul et marche sur mes chaussures et s’en excuse. Je vois de la peur sur son visage. Je dois avoir sensiblement le même. Quinze, vingt déflagrations suivront celle-ci, toutes précédées d’une nappe sonore decrescendo qui envahit la salle. Gira commande chaque détonation. Le rocker effectue un mouvement en avant comme un bûcheron hachant ses bûches. Puis il se relève, marche un peu, nage dans le remous qu’il provoque pour le reproduire ad eternam. L’avantage de ce premier morceau c’est qu’on est déjà à bloc, il n’y a pas eu de round d’observation. Ce n’est pas ce qu’on va entendre ce soir de plus fou ni de plus éprouvant mais c’est déjà ce qu’on aura de plus fort. En gros, après To be kind, les tympans sont immunisés.

swans-flyer-paris-214x300 dans Swans

Ma découverte de Swans n’a qu’un mois. Une écoute de The seer, le dernier album, un lundi matin ne faisait qu’entamer de longues heures d’écoute, de longs voyages violents et sensoriels. Voilà donc seulement quelques semaines que je ne peux me passer de Swans, The seer tout particulièrement et à l’intérieur de The seer, ce fut avant tout de l’ouverture, Lunacy, dont il me fallait ma dose quotidienne, en sortant du boulot, essentiellement, où ces sept intenses minutes participaient à ce lâcher prise et me faisait entrer en transe. Puis ce fut Avatar, puis le morceau qui porte le nom de l’album. Aujourd’hui c’est The apostate. Ce morceau me dévaste à chaque fois, il est d’une richesse colossale. C’est un monstre. Mais un album tout propre que l’on écoute au casque et une prestation scénique n’ont absolument rien à voir, m’avait-on prévenu. Confirmation. Exit les balades country, la reposante voix de Karen O ou les ambiances hypnotiques de crépitement d’un feu de bois ou les ruptures nettes de ton. Les si importantes interludes échappées de l’album ont disparu, ne reste qu’un concert à l’énergie, au forceps. La tracklist révélée le lendemain du concert laisse entrevoir huit morceaux, j’ai l’impression d’en avoir entendu seulement cinq, peut-être que certains ont fusionné ? Il m’avait bien semblé reconnaître The seer et The apostate, mais de façon tellement étirée et transcendée – sans compter l’état dans lequel j’étais plongé – que je n’étais plus sûr de rien, j’en avais perdu mes repères. Le dernier morceau qui doit être une sorte de Mother of the world fondu dans The apostate m’a littéralement anesthésié. Quarante-cinq minutes ? Une heure ? Je ne sais pas sur combien de temps il s’est étiré. Les mecs ne se sont pas foutu de notre gueule. Evoquer le concert dans son intégralité, soit deux heures et demie, est mission impossible. Dans ces moments là on est loin, trop loin pour distinguer l’écoulement du temps et pour l’installer durablement dans notre mémoire, c’est un trip, un trip total, sur l’instant, un voyage dans une autre sphère, le paradis ou l’enfer, je ne suis plus sûr de rien, un état proche de l’absolu.

J’ai pourtant eu une période de doute (traduit par un mal de hanche phénoménal) et je crois que mon point de rattrapage fut de regarder Thor Harris. Jusqu’ici, sans doute qu’une tête m’empêchait de l’observer aisément. A cet instant je me souviens qu’il était le centre vers lequel gravitait mon champ de vision. J’avais mal et le morceau me terrifiait, par sa durée, ses baisses de rythme qui n’en finissaient pas de rebondir. J’ai bloqué sur Harris. J’étais fasciné par ses grimaces, sa manière de bouger et de manipuler ses planches et ses cylindres. La transe totale s’est emparée de moi à nouveau.

Et un mot sur le final, enfin disons l’après concert, lorsque chacun s’est levé pour saluer la salle. Six silhouettes rincées, dont deux le torse nu, ou tatoués, ou poilus, cheveux en bataille, barbe luisante, tels de vieux taulards dégoulinant de sueur qui lèvent les bras et secouent les mains au-dessus de leur tête juste avant de saluer. C’était très émouvant et chaque fois suivi d’une denrée d’applaudissements supplémentaires. Ils ont répété le mouvement à plusieurs reprises, cela devenait presque inquiétant, je me demandais s’ils allaient saluer comme ils jouaient, jusqu’à saturation ? Et puis Michael Gira a remercié le public en anglais d’abord, puis en français ensuite avant de nous convier au stand de Cd et T-shirt où il serait dix minutes plus tard. Six mecs de tout âge, plutôt costauds mais qui donnent une apparence de nounours, là, alignés devant nos yeux ébahis, esprits lessivés. C’était beau. Et extraordinaire de voir le regard de Gira, adouci, avec le sourire, alors qu’il donnait auparavant l’impression, cent cinquante minutes durant, qu’il voulait liquider toute la salle, engueulant parfois les membres du groupe à la sortie d’un son qu’il ne souhaitait pas, menaçant une personne dans le public qui abusait de l’appareil photo ou se crachant dessus à répétition dans la transe éternelle du morceau final. Et pourtant, paraît-il qu’il a par le passé été bien pire. Quelqu’un dans la salle a crié, à la fin du deuxième morceau : « You’re fucking sexy Michael ! » Il a ri, ça a dû le détendre. Pas moi. Ce rire discret, quasi diabolique, sur ce visage marqué par cette prestation de guerrier m’a fait plus flipper qu’autre chose.

C’était puissant. Je croyais m’être suffisamment préparé psychologiquement, je pensais qu’en imaginant le pire, en me projetant souffrant le martyr l’expérience passerait plus facilement justement parce que je n’avais pas négligé sa force. Mais non, c’était encore au-dessus de ça. C’était un voyage cosmique. Ou plutôt dirais-je, un voyage limbesque. A la fois purgatoire sonore, tourbillon orgasmique, danse terrifiante et ascensions apocalyptiques. Et j’ai survécu.

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silencio


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