Archives pour la catégorie Nanni Moretti

Mia madre – Nanni Moretti – 2015

Shots from "Mia Madre"À demain.

   8.0   Un mois sans mettre le pied dans une salle de cinéma, il me fallait au moins cette merveille. Si ça pouvait toujours être comme ça. La merveille c’est donc le dernier Moretti. Un grand film sur la mort, parmi les vivants. Un grand film de deuil, tout en dérision. Ce qu’a souvent été le cinéma de l’italien : grave et bouffon. Habemus papam, son dernier en date avant Mia madre, en était la plus fidèle illustration. Il faut savoir que lorsque Moretti se lance dans ce nouveau film, il vient de perdre sa maman. Un détail qui a au moins autant d’importance que de l’y reconnaître au sein de ses propres films, depuis ses premiers essais. Pas systématiquement mais presque.

     Mais que faire sinon douter ? Comment continuer à faire le cinéma qu’on aime ? Etre soi. Pour Moretti, être soi, c’est capter la bonne distance pour se raconter, pour témoigner de sa douleur. Le film s’ouvre sur une révolte d’ouvriers face à leurs licenciements et l’on découvre alors qu’il s’agit du tournage d’un film, dans lequel la réalisatrice semble dans un premier temps obsédée par la distance de plan, s’en prenant à un cadreur qui filme de trop près, pour lui dire que le spectateur ne doit pas détourner l’œil.

     Son cinéma a toujours été le reflet de son intimité, ses craintes profondes, ses traversées endeuillées. Là-dessus, Mia madre rappelle beaucoup La chambre du fils. L’autarcique lunaire, politique et rêveur qu’il était s’est mué dans un vieillissement intime et douloureux et c’est donc tout naturel de le voir ici sans pourtant en être le personnage principal. Mais il l’est d’une certaine manière. On pourrait dire que Margherita, en plus d’être la sœur de son personnage opaque et bienveillant, n’est qu’une projection maternelle de lui-même. Une mère qui s’incarne d’ailleurs en trois générations. Trois reflets : Ada, Margherita, Livia.

     La présence lumineuse de la fille de Margherita, fascinée et empoisonnée par l’apprentissage du Latin, qui est sa passerelle intime vers sa grand-mère et lui permet d’y trouver un réconfort, de s’y blottir et lui offrir les confidences qu’elle ne peut offrir à sa propre mère, élève le film vers un tragique qu’on n’a peu vu dans le cinéma de Moretti. Le latin serait cette langue morte qui continue de vivre dans le présent et l’on comprend un peu plus tard que c’était l’enseignement de cette grand-mère mourante, qui vivra aussi dans le souvenir de ses élèves. Le latin ici, le fossile dans La chambre du fils, le mausolée de PPP dans Journal intime : Dans chaque cas il s’agit de faire des ponts, de relier le passé au présent, la douleur et le devenir. L’obsession de Moretti semble être de se projeter dans l’avenir. Les derniers mots du film sont cinglants.

     En parallèle à cette difficulté d’appréhender la mort lente de sa mère, Margherita (et donc Nanni Moretti lui-même) poursuit son chemin, en tant que cinéaste engagée mais aux désirs au moins aussi ambigus que celui de prendre un acteur de renom dans son tournage en espérant qu’il soit convaincu de son personnage tout en y restant de côté, dès chaque clap action. Du réel dans le jeu, en somme. Cet acteur américain est joué par le génial John Turturro, qui outre son potentiel burlesque et sa présence forte dans le cadre doit jouer la star capricieuse, exubérante et malade, qui oublie tout (jusqu’à ses lignes de texte) et transporte avec lui les photos de chaque membre du tournage. C’est inattendu, très beau.

     Cette dimension un peu folle se poursuit plus loin dans une danse endiablée assez géniale, qui vient comme tout le reste (un repas, un trajet bagnole, un souvenir) désamorcer le drama bien lourd, qu’on charge par du Arvo Part et que l’on agrémente par des flashs. Ces flashs, d’ailleurs, auraient pu sentir la naphtaline mais Moretti d’une part ne s’appesantit jamais sur une forme ostensible pour nous les offrir, mais surtout il les mélange avec des rêves sordides, divagations et autres visions dont on ne sait plus si elles s’échappent ou non du réel – Le dégât des eaux, sublime. L’un des plus beaux moments voit Margherita sortir d’un cinéma, marchant aux côtés d’une file de personnes, qui évoquent son intimité, jusqu’à y croiser sa propre mère dans la foule. Le film est parcouru de trouées sublimes, simples comme Giovanni faisant le geste de s’endormir, bienveillantes comme ces douces trajectoires de scooter, funestes comme cet amas de cartons dans un couloir. C’est ce Moretti-là qui me touche infiniment. Celui de La chambre du fils et donc celui de Mia madre. J’en suis sorti dévasté.

Habemus papam – Nanni Moretti – 2011

HABEMUS_PAPAM_IMG_0325webTempête sous un crâne.

     6.7   C’est l’attente de tout un peuple suspendu à la simple bénédiction/présence au balcon de la basilique Saint-Pierre d’un homme face à ses doutes, qui pousse un cri du désespoir avant d’aller s’enfermer dans ses appartements. C’est l’effondrement même d’une institution inébranlable parce qu’un homme n’a pas respecté un fondement à priori inaltérable. Cette attente qui suscite systématiquement un avènement, remise en question puisque l’homme en question, choisi de dieu selon les rites ancestraux de l’élection pontificale, est en proie aux sentiments les plus nobles et humains : le doute, la peur du Pouvoir ou la remise en cause d’une responsabilité, l’inquiétude face au poids qu’elle représente et le besoin soudain de se sentir vivant.

     Bien qu’il aborde un sentiment de désespoir ultime, Habemus Papam est au contraire le film le plus vivant qui soi. Le cardinal Melville souhaite vivre, c’est justement pour cela qu’il éprouve une profonde tristesse qu’il n’arrive pas à exprimer, liée à ce nouveau statut hors norme qu’il ne peut supporter – quoi de plus terrifiant que d’être élu pape quand on sait que c’est pour la vie ? On parle beaucoup de dépression (les cardinaux), de refoulement (le psy) et de carence de soins (la psy), mais le film nous place définitivement du côté du pape élu, qui en pleine incompréhension, pense n’y voir qu’un simple doute existentiel concernant le choix de sa vie, qu’il souhaite mettre au clair, en échappant à ses gardes du corps, qui l’accompagnaient chez cette psychothérapeute en plein quartier romain – Auparavant, il lui était bien entendu impossible de quitter l’enceinte de la basilique, au même titre que tous s’y trouvant, cardinaux et psy compris, afin qu’il ne soit en aucun cas divulgué quelconque information dehors concernant l’élection, avant la présentation du pape au balcon.

     C’est en partant de ce principe là que Habemus Papam est un film extrêmement drôle, parfois même à en pleurer, dans ses enchaînements, ses innombrables idées et ce montage alternatif merveilleux. Et le film de Moretti, avant de séduire via l’absurde, se révèle intéressant dans le regard qu’il porte sur l’Eglise et le groupe. Jamais il n’y a condescendance ni cynisme, et s’il y a ne serait-ce qu’une once de satire elle se situe dans les mots de ce nouveau personnage (Nanni Moretti lui-même) à savoir ce psy que l’on a fait entrer pour tenter de comprendre et d’écouter le cardinal Melville, mais elle n’est pas virulente, simplement comique. La scène d’entretien est hilarante mais j’aime beaucoup comment Moretti désamorce sa critique en s’affublant d’un personnage aux abords pas forcément érudit, un brin caricatural. Le film évoque donc le terrible vote des cardinaux (tous prient pour ne pas être élu dans une séquence où au silence général se substitue le brouhaha de leurs angoisses respectives) pour le choix du successeur après la mort du pape, le milliard de personnes dans le monde attendant le discours, cette fumée noire qui devient blanche, cette expression latine citée dans le titre. On est dans un truc tellement gigantesque que c’est déjà absurde. Moretti a beau ne pas faire de critique anticléricale, d’une part c’est un film entièrement dans son temps, l’inquiétude de l’individu, l’imminence d’un effondrement, la crise de la foi et le refus du pouvoir. D’autre part, il choisit de mélanger le réalisme et l’absurde ; d’un parti pris quasi-documentaire concernant le déroulement de l’événement, il dérive vers un récit utopique, où des cardinaux attendraient leur nouveau souverain pontife en jouant au volley-ball. Plus qu’une fable tragi-comique, Habemus papam devient le témoin d’une société en crise, en pleine réflexion sur sa propre liberté, ce que l’on aurait aimé faire, ce que l’on refuse de faire. C’est drôle autant que c’est terrible.

     Certains instants du film me resteront gravés à jamais : ce tournoi de volley-ball évidemment, que Moretti n’hésite pas à orner de musiques ou ralentis en tout genre (fait assez rare chez lui) et pourtant je ne suis gêné à aucun moment, au contraire j’adore l’énergie qui se dégage de cet ensemble, c’est une énergie vaine (puisque les cardinaux jouent en attendant, afin de s’occuper, mais aussi pour leur pape, afin de lui redonner le moral, tandis qu’il ne s’est pas, comme ils l’imaginent, réfugié dans ses appartements…) mais une énergie communicative, collective, qui offre un visage à la fois enchanteur et vivant à l’absurdité de la situation. Avant cela je suis resté émerveillé devant toutes ces séquences d’explication des équipes, des règles (mon plus gros fou rire au cinéma cette année) et les apparitions de ce garde suisse improvisé marionnette, qui se doit de remplacer le cardinal Melville dans ses appartements (marcher devant les fenêtres, gesticuler les rideaux de temps à autres, écouter de la musique…) pour témoigner de sa présence.

     Et ce n’est pas du tout cet état d’esprit que l’on retrouve dans ces instants passés en compagnie de Melville, égaré dans la capitale italienne – au restaurant, dans le métro, quoiqu’il en soit au milieu de tous qui attendent son apparition – qui redécouvre sa passion pour le théâtre. Ce sont des instants plus suspendus, de renaissance, comme s’il cherchait un sentiment, à trouver une voie, comme s’il courait après un souvenir, c’est différent, plus errant et mystérieux, j’aime beaucoup ce passage qui le montre à cette pièce de La mouette de Tchekhov, qu’il connaît par cœur, avec cette envie ou ce besoin de la jouer, afin de se sentir exister comme jamais. A ce titre, le discours de refus final, alors que l’on pense que le film peut, d’un coup d’ardoise magique, anéantir ce qu’il vient de créer, est une merveille, quelque chose de bouleversant, qui marque, davantage qu’un désespoir (ce que les mots semblent vouloir dire : « Je demande pardon à dieu mais je ne peux pas remplir la tâche qu’il m’a confiée ») un besoin de se sentir vivant, le courage de tout refaire, d’aller de l’avant, d’entrevoir une nouvelle jeunesse, un nouveau monde, qui me permet parallèlement d’être complètement confiant dans le devenir de cet immense cinéaste, qui signe avec Habemus papam, l’un de ses plus beaux films.


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Auteur:

silencio


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