Archives pour la catégorie Naomi Kawase

Still the water (Futatsume no mado) – Naomi Kawase – 2014

02. Still the water - Futatsume no mado - Naomi Kawase - 2014L’esprit des océans.

   8.0   Je suis ravi de retrouver la Naomi Kawase que j’aimais tant, celle qui m’avait tant émerveillé avec Suzaku puis Shara, enfin l’inverse, puisque j’avais d’abord découvert le second. Deux films puissants, tranchants, qui étaient traversés par le drame et/ou l’absence, et une quête de la résurrection qui s’en remettait en permanence aux éléments, au décor : Un mystérieux tunnel dans l’un, une pluie diluvienne dans l’autre.

     Still the water condense ses plus belles inspirations, c’est un enchantement qui évoque la poésie délicate d’un Miyazaki et la dimension panthéiste d’un Malick, en trouvant un équilibre fragile mais réel, miraculeux. La mort fait souvent parti du processus narratif du cinéma de Naomi Kawase et elle est souvent compensée par la naissance : L’accouchement dans Shara, mais surtout ceux de Genpin, son documentaire sur des femmes souhaitant donner naissance dans les bois, selon une procédure non médicalisée, compensent la mort ou la peur de la mort inhérente dans chacun de ses films. C’est aussi cette peur qui se logeait dans le tunnel de Suzaku.

     Dans Still the water, on assiste à une autre naissance, c’est l’éclosion du désir. Dans cet éden dangereux que forme ce village de l’ile d’Amami menacé par les typhons, deux adolescents se cherchent, tombent amoureux l’un de l’autre, se le disent maladroitement et tentent de combattre chacun une douleur intime, respective. Pour elle, il s’agit de la perte imminente de sa maman, très malade. Pour lui, c’est plutôt l’éclatement de la cellule familiale qui mine son rapport à l’amour.

     En effet, Kaito vit sur l’ile avec sa mère, tandis que son père est à Tokyo. Dans l’une des plus belles scènes du film, Kaito ira voir son papa, ils dineront ensemble et discuteront sans doute pour la première fois de cette distance, cette séparation que l’adolescent ne comprend pas. En une longue scène, Kawase offre une vraie place à ce père hors-champ, qui a ses raisons, qui répondent par ailleurs étrangement aux dires de la maman chamane de Kyoko, qui disait un peu plus tôt que le plus important n’était pas de s’acharner à vivre mais de se voir vivre à travers ses enfants. Ce papa, ému par la tristesse de son fils, finira par lui dire que le lien qui les unit, qui unit un fils et son père, ne se brisera jamais.

     C’est curieux car ces instants, qui sont des sommets de chiale, enfin pour moi, n’agissent pas du tout en climax ou en continuité logique, ce sont plutôt des interstices, des éclats indépendants, des instants que les deux adolescents vivent chacun de leurs côtés. Du côté de Kyoko on retiendra un autre moment d’une grâce inouïe, lorsqu’elle se retrouve sur la terrasse de jardin, sous l’immense banyan, la tête sur les cuisses de sa mère, qui a elle-même la tête sur celles de son mari qui plaisante de cette situation qu’il trouve désavantageuse à son égard. Ça pourrait durer des heures ces séquences-là, c’est absolument magnifique.

     Mais c’est une autre séquence qui va tout balayer. Celle de la cérémonie d’adieu organisée pour la mort de la maman de Kyoko, évidemment. Kaito et Kyoko sont par ailleurs cette fois-ci ensemble. C’est le deuxième évènement qu’ils vont affronter véritablement ensemble, après la découverte de l’inconnu noyé dans l’ouverture du film. La scène est très longue. Les regards se croisent de toute part, ceux de Kyoko et sa maman, notamment, dont on comprend qu’elles se disent adieu silencieusement : Une larme, un moment donné, coule sur la joue de la mère et son écho ne tarde pas à faire son apparition sur celle de sa fille. C’est somptueux. Mais c’est aussi parce que la scène est saturée de sons (la nature, les chants, la musique…) et de gestes qu’elle devient insolite et bouleversante ; c’est aussi parce qu’elle s’étire, dure plus qu’on ne l’aurait pensé, qu’elle touche à l’expérience partagée de la mort, quelque part. C’est à chialer des torrents. Et c’est tout le cinéma de Naomi Kawase, à son meilleur, qui est contenu là-dedans.

     C’est une merveille. Simplement, quel dommage que cette merveille soit jalonnée, en ouverture et en son centre d’une atroce scène d’égorgement d’une chèvre. Je veux bien que Naomi Kawase couche sur pellicule une pratique existante à Amami, que son rapport à la mort de l’animal revête un autre sens que celui de notre regard d’occidental, d’autant que ça fait partie intégrante du récit (l’observation de la mort, de l’esprit qui quitte l’enveloppe corporelle) mais quel intérêt de montrer la mise à mort et la chèvre agonisante au spectateur ? Le cinéma a cette force qu’il peut aisément contourner ces voies-là. Déjà, filmer cela dans un documentaire (Chez Rouch par exemple) ça me pose problème, mais si c’est uniquement pour nourrir la fiction, franchement je trouve ça abject. C’est con parce que c’est mon seul grief à ce film puissant, d’un enchantement permanent, qui sonne comme l’aboutissement de l’œuvre de la cinéaste japonaise, qui répète ses motifs habituels mais le fait ici avec une grâce absolument prodigieuse.

Les Délices de Tokyo (An) – Naomi Kawase – 2016

16425824_10154397999747106_8791527397476386341_nTrois en un.

   5.5   Anecdotique au sein de la filmographie de la réalisatrice japonaise, Les délices de Tokyo ressemble davantage à un film de Kore-Eda (Un Still walking en mode mineur) qu’à ses précédents travaux. Ceci étant, j’ai raté Hanezu et Still the water. Naomi Kawase restera pour moi l’auteur de deux films merveilleux : Suzaku et Shara. Et d’un plus discret mais non moins passionnant, Genpin, qui sur des bases purement documentaire renouait avec son cinéma cyclique où toujours se côtoient la naissance et la mort. Mogari, déjà, m’avait déçu.

     C’est un film charmant, dans lequel un homme (au passé trouble, que le récit va éclairer un peu mécaniquement) gérant d’une guinguette qui vend des Dorayakis (Pâtisseries traditionnelles fourrées aux haricots rouges confits) se voit proposer de l’aide par une vieille dame de 75 ans qui va lui apprendre à faire la pâte (Jusqu’ici il ne la faisait pas lui-même) et à « écouter parler le haricot ». Elle va lui apprendre la vie, en somme. Toutes les séquences de préparations culinaires sont très belles, Kawase comme a son habitude observe les gestes, nous fait presque sentir les saveurs.

     Les délices de Tokyo aurait sans doute dû s’en tenir à cette approche hypnotique, d’une gestuelle très pure, d’un environnement minuscule – La première partie du film se réduit essentiellement à l’espace intime de cette échoppe. Dès qu’il s’en extraie, soit pour tenter de créer un personnage périphérique (la jeune adolescente) soit pour raconter une sombre histoire de ségrégation de lépreux, soit pour capter les fleurs des cerisiers, les rayons du soleil à travers les branches, le film est plus convenu dans son esthétique et sous les coutures du mélodrame.

     Et puis c’est tout un petit programme qu’on voit se dessiner bien trop clairement : On sait d’emblée que les mains de la vieille dame poseront problème, on sait aussi de par son âge qu’elle va mourir ; Quant à lui, mutique, on imagine qu’il transporte, quelle qu’elle soit, le fardeau de la douleur et de la solitude. Trois personnages, trois générations un peu à côté du monde, en somme – Dont on va appuyer l’enfermement par une apparition d’oiseau mis en cage que la vieille dame finira par relâcher, des branches de cerisiers croisées à des câbles électriques. C’est pas le plus subtil des films de Naomi Kawase, on va dire. Ce qui ne l’empêche pas d’être attachant et doux.

Genpin – Naomi Kawase – 2012

1544311_10151902306702106_1270787960_n Le cycle éternel.

   7.0   Sans doute à mes yeux (de ce que j’ai vu) le plus beau film de Naomi Kawase depuis Shara, où l’on retrouve d’ailleurs ses mêmes thèmes de prédilection et ce cycle naissance/vieillissement passés cette fois uniquement par le prisme du documentaire. Très beau film.

Shara (Sharasojyu) – Naomi Kawase – 2004

shara2_blogAvec les fantômes.   

   8.0   Mara, vieux quartiers, Japon. Deux enfants se poursuivent à travers arbres et ruelles, ils s’amusent jusqu’à ce que l’un d’eux disparaisse. Point de départ de Shara : une disparition. Cette dernière hantera le film d’un bout à l’autre. La cinéaste s’intéresse à la reconstruction familiale. Le jeune garçon a grandit, et si le fantôme de son frère (probablement jumeau) semble encore faire corps avec lui, ce n’est pas dans la mélancolie qu’on le voit sombrer. Pendant que les grands (les parents bien sûr, l’intérêt de séparer est important à mon sens) s’emploient pour l’une à s’occuper de sa grossesse, un accouchement imminent, l’autre, président d’une fête municipale annuelle, à fignoler les préparatifs concernant un spectacle dansant, le garçon, maintenant âgé de 17 ans est à l’école ou s’isole pour peindre. Mais bientôt c’est avec une fille de son âge qu’il passera du temps, et un amour, aussi pudiquement montré soit-il, naîtra. Naomi Kawase – qui joue par ailleurs la mère enceinte dans le film – a su filmer ce drame de reconstruction simple, de manière simple justement. Caméra épaule ou plans aériens, on saisit des instants, comme on cueillerait de petites fleurs. Et en même temps c’est très intense, ça ne demande qu’à bouger, à la limite de l’explosion, à l’image de cette scène de danse fabuleuse qui fait naître la pluie et la fait s’arrêter, ou encore cette longue course inutile vers une mère qui était censé être en train d’accoucher. Tout paraît stable, tranquille ou sympathique, mais tout devient inquiétant, comme un passé loin d’être enfoui. Pendant que les uns se reconstruisent (Shara commence par une mort et termine par une naissance) les autres se construisent, se parlent. De sublimes masques tombent lors d’une discussion mère/fille très forte, sur les origines, les vérités inavouables. Shara est une plongée dans Mara, comme si l’on observait un petit échantillon de cette ancienne capitale devenue fantôme, de laquelle on ressortira vers le ciel dans un final antonionien magnifique. C’est un film fort, mais pas triste, il passe au-dessus de tout ça, il montre sans cesse les belles choses, ces riens qui empêchent de souffrir constamment : une toile de peinture, un long baiser, une scène somptueuse d’un père et son fils tout sourire, une satisfaction à toute épreuve, jusqu’à cet accouchement lumineux, d’où on peut y voir des regards pleins de joie et de tristesse passée.


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