Archives pour la catégorie Palme d’or

Sous le soleil de Satan – Maurice Pialat – 1987

24Trop de mortifications, peu d’étincelle.

   5.0   Lors de mon grand cycle de découverte Pialat il y a dix ans, Sous le soleil de Satan est le seul de ses films qui m’avait laissé froid. Ça n’a pas changé aujourd’hui, je reconnais les qualités et l’originalité (de la langue de Bernanos mise en scène par Pialat) mais à l’instar de Journal d’un curé de campagne, de Bresson je n’arrive pas à l’aimer, je m’y ennuie. Une autre fois peut-être j’en saisirai toute la sève, cette même sève (et ce courage) que Pialat lui-même a su trouver chez Bernanos pour oser le retranscrire au cinéma. Je ne désespère pas. En l’état, difficile de faire plus austère, littéraire et bavard – Même si plastiquement c’est assez monstrueux. J’adore Pialat, hein, plus que n’importe quel autre auteur, mais là je coince.

Moi, Daniel Blake (I, Daniel Blake) – Ken Loach – 2016

23Society Life.

   5.9   Ravi de revoir Loach, 80 printemps au compteur, revenir à un cinéma plus incisif (Que les récents plus légers et anecdotiques Jimmy’s hall et La part des anges) dans la veine de Sweet sixteen (son dernier beau film ?) avec un film dépouillé, éminemment actuel et totalement à charge du système administratif anglais – mais en fait européen. Le récit d’un charpentier, veuf, qui suite à un récent AVC doit batailler (contre un ennemi numérique) pour toucher ses indemnités d’invalidité puisque les médecins lui interdisent, dans l’immédiat, de retourner travailler. Le film est une succession de rencontres, agaçantes et salvatrices, d’absurdités en tout genre, pas toujours fait avec grande subtilité (mais l’ambiguïté, Loach, connait pas vraiment) mais avec une force de l’irritation qu’il est l’un des seuls à si bien maîtriser. Surtout, il me semble que le film, aussi chargé soit-il, fait toujours les bons choix, de distance, de durée, à l’image de cette fin qui aurait été atroce ailleurs et qui chez lui s’avère simple, brutale et entièrement dans la dynamique du reste de son film. De la même manière Moi, Daniel Blake n’aurait pu être qu’un catalogue de toutes les merdes qui peut t’arriver quand tu te bats avec Pole Emploi – Ou Job Center, en l’occurrence – mais Loach y insuffle des moments d’intimité d’une pureté sidérante (Tous les passages avec les enfants, notamment). Après, est-ce que le film méritait la palme ? Je n’en sais rien. Moi je lui aurais préféré plein d’autres trucs (Aquarius eut été un représentant plus adéquat, Elle un choix plus rock’n roll) mais je ne trouve pas scandaleux d’offrir la récompense à Loach pour le film qui représente le mieux son cinéma depuis Family Life. En tout cas, je préfère nettement cette palme aux deux dernières.

Orfeu negro – Marcel Camus – 1959

13709850_10153821981792106_5289757391989921076_nHouse of the rising sun.

   5.2   C’est un film plutôt attachant mais un peu lisse et surfait. On est ni vraiment dans une relecture mythologique personnelle (Un type comme Pasolini aurait fait tout autre chose, je serais curieux de savoir ce qu’il pense d’Orfeu negro d’ailleurs) ni vraiment dans une quête naturaliste qui consisterait à faire un état des lieux du Brésil des années 50. On dirait plus que c’est le Brésil vu par un français qui n’est jamais allé au Brésil. C’est le côté factice qui ressort de tout ça, ce schématisme stéréotypé avec ce Brésil de Carte postale qui danse, fait du bruit et où leur grand cœur ne se mesure qu’au nombre de sourires. Reste que le film parvient à s’ouvrir sur des séquences intéressantes parfois mêmes hypnotiques tant elles sont longues, à l’image du carnaval ou de la cérémonie funèbre. Après si l’on est un minimum familier du mythe d’Orphée et d’Eurydice, on voit tout venir et il faut reconnaitre que les interactions fonctionnent majoritairement là-dessus, c’est sans surprise même si la dimension poétique et tendre, via notamment la bande-son composée par Bonfa et Jobim, permet au film de s’envoler un peu. Bref, palme d’or exotique, ça devait en jeter à l’époque mais le voir coiffer Les quatre-cents coups et Hiroshima mon amour aux récompenses fiche un peu le cafard, cela va de soi.

Dheepan – Jacques Audiard – 2015

568270.jpg-r_640_360-f_jpg-q_x-xxyxxEtat des lieux.

   4.3   J’y allais vraiment à reculons. Pour ce qu’il a traîné derrière lui comme polémique depuis Cannes, d’une part, mais aussi parce que De rouille et d’os m’avait poliment gonflé. Je suis assez mitigé. J’aime des choses, je ne vais pas le nier, mais d’autres m’agacent tellement. Cela dit, bien qu’il faille se farcir la mise en scène toujours trop stylisée d’Audiard, tout le début fonctionne plutôt bien. Dès l’instant que le film se pose dans le HLM de Poissy où Dheepan en sera le gardien, j’apprécie ce que crée le cinéaste au sein de la cellule faussement familiale, notamment la naissance du désir, la crainte de l’apparence, les relations avec l’enfant, mais aussi ce que le film raconte de l’entourage ; ça pourrait être hyper schématique mais les personnages qui semblaient à priori entrer dans des cases révèlent leurs nuances, tandis que ce sont ceux qui dans ce type de film, qui sont généralement les catalyseurs des futurs drames, à savoir les guides (ici l’interprète tamoul ou plus tard le type à tout faire dans la cité) sont ici les plus bienveillants. J’aime à ce titre beaucoup la séquence des boites à lettre. Elle est sans équivoque, c’est très beau. Mais le film prépare son virage. Il y a d’abord ce rapprochement un peu trop bisounours entre Yalini (la femme de Dheepan) et le gros caïd du coin, Brahim – Excellent Vincent Rottiers, comme d’hab. Puis lorsque Dheepan se retrouve à nouveau confronté à son passé, le monde des armes, en croisant son colonel en chef de longue date au Sri Lanka. Le lieu fermé dans Un prophète permettait à Audiard de préserver sa ligne de conduite et son intensité de bout en bout. Là non. Il faut ce carnage. Façon Travis Bickle. Mais Audiard n’est pas Scorsese loin s’en faut et cette montée en enfer, comme si Dheepan remontait son passé, est assez grossière. Sans parler de cette dernière séquence absolument minable, même pas maladroite ou ratée, non, minable. Allez si parlons-en : Londres est ensoleillée, accueillante, estivale ; Les arbres bourgeonnent, les rues sont désertes, un bébé est là, on se passe la main dans les cheveux sur un canapé dans un jardin luxuriant, en pleine barbecue party. Au secours. On pourrait citer une autre scène symptomatique d’une réalisation lourdingue : la double séquence Eléphant, inutile, sinon présente pour satisfaire le public bobo qui a besoin de ce détachement pseudo onirico-spirituel. Dommage, vraiment car dès qu’il y a deux personnages dans le plan, Audiard saisit quelque chose et prouve qu’il est capable de le faire même si très souvent il ne lui laisse pas le temps d’éclore.

Winter sleep (Kış Uykusu) – Nuri Bilge Ceylan – 2014

winter-tt-width-604-height-401-crop-0-bgcolor-000000-nozoom_default-1-lazyload-0L’attente des hommes.

   4.3   Il aura fallu attendre la présidence cannoise de Jane Campion, palmée il y a vingt ans pour son plus mauvais film, pour voir remettre enfin la distinction suprême à Nuri Bilge Ceylan, pour son moins bon film. Cqfd. J’exagère à peine tant je trouve (au moins durant deux heures) le film ampoulé, emprunté, hyper écrit. Winter sleep n’est que longs tunnels de dialogues mis en scène à la festivalière. Franchement on dirait parfois presque un film de Farhadi, un cinéma de scénario en somme plus qu’un nouveau voyage à la Uzak. Alors je n’enlève pas le savoir faire du cinéaste turc principalement dans l’étirement, ce qu’il fait de mieux, mais pour la première fois je le trouve mal intentionné dans sa gestion temporelle, ses crescendos ainsi que dans la mise en place du silence. C’est trop contrôlé, trop pensum, il n’y a pas d’exaltation. Je crois surtout qu’il y a trop de dialogue, point. N’est pas Bergman qui veut – On pense beaucoup à Scènes de la vie conjugale. Paradoxalement, la plus longue séquence du film est la plus réussie car tout se joue sur un lent et subtil glissement vers le malaise. Mais impossible d’occulter le reste. J’ai trop souffert. Car si je tenais à ce cinéaste (mais Les trois singes avait déjà tiré l’alarme) c’est avant tout pour la moiteur, l’agonie, tout en subtilité de ces voyages qu’il s’appropriait. Istanbul sous la neige, une plage de la cote, des routes anatoliennes nocturnes, chaque fois, chaque lieu était investi d’une telle volonté de construire un récit parfaitement en adéquation avec son ambiance. Là ça ne marche plus très bien, déjà les trois quarts du film sont en intérieur, je ne crois pas que c’est ce qui lui sied le mieux. Pourtant au départ, Ceylan, la steppe, 3h15, j’étais plutôt confiant. Mais honnêtement et ça me coûte de le reconnaître, il ne m’en restera rien sinon l’ennui procurée par cette projection qui m’a semblée deux jours. Je pense que Ceylan pense autant à la palme qu’Angelopoulos quand il fait L’éternité et un jour. Il veut embrasser la fresque : Raconter l’amour, raconter l’argent, le couple, la solitude. Le film semble parfois être un remake de L’argent de Bresson mais devrait s’appeler Argent, comme Haneke avait fait Amour. Ce n’est pas nul mais c’est surfait, très palme avant l’heure, ça impressionne plus que ça n’embarque. Et puis les personnages sont insupportables. Le personnage central encore plus que les autres et l’acteur est exténuant, sorte de fusion entre Laugerias et Arditi que tu voudrais baffer chaque fois qu’il parle ou sourit. Immense déception, donc. D’autant plus pour les Dardenne, qui méritaient plus que n’importe quelle autre fois et plus que ce gros machin impersonnel, la haute récompense.

La vie d’Adèle – Abdellatif Kechiche – 2013

La vie d'Adèle - Abdellatif Kechiche - 2013 dans * 2013 : Top 10 le-bleu-est-une-couleur-chaude-photo-519617379de48-300x168Le parti pris des choses.

     9.7   Voilà soixante-douze heures qu’il s’est imposé à mes yeux, a jaillit, m’a happé comme peu d’autres auparavant. Trois jours à (ne pas vraiment) me remettre de ces trois heures afin de pouvoir écrire quelque chose, tenter tout du moins. Je reviens d’un week-end où chaque instant, chaque pensée convergeaient naturellement vers le visage de cette jeune femme, Adèle, ce portrait sublime, colossal, ces nombreuses longues séquences qui ne me quitteront jamais. Il m’est encore difficile d’en parler tant l’émotion est restée palpable, à un point extrêmement rare (il faut remonter à L’Apollonide, de Bertrand Bonello, autre portrait, de femmes cette fois) aussi je vais d’abord tenter de parler de la mise en scène d’Abdellatif Kechiche, les idées formelles qui traversent le film, sa construction car tout cela me semble incroyablement riche et passionnant, ainsi peut-être que naturellement j’en viendrai au fond, à cette histoire, cet immense portrait de femme comme jamais on avait pu en voir jusqu’alors, à Adèle, bouleversante Adèle, merveilleuse Adèle Exarchopoulos.

     Le cinéma de Kechiche est un flot continu de séquences manifestes, étirables à l’infini dans lesquelles il scrute et creuse l’émotion, jusqu’à l’épuisement, parfois non sans malaise. Outre sa prédestination pour les gros plans c’est ce qui frappe dans un premier temps. La saturation recherchée provient finalement moins de cette focalisation au plus près des corps et des visages que par la durée avec laquelle les séquences s’inscrivent dans une réalité que le film et le cinéaste ne cesse de rechercher ad aeternam. Il faudra un nombre incalculables de rushs (inutile de donner des chiffres) pour arriver à ce résultat amputé, de trois heures quand même diront certains, seulement trois heures penseront-nous, qui sonne finalement comme une version courte de la vie d’Adèle, au travers de multiples moments décisifs étalés sur plusieurs années, jusqu’à l’âge adulte. Pas un portrait purement exhaustif mais une construction séquentielle où tout se dirige inévitablement vers Emma, puisque c’est de cet amour-là dont le film semble raconter les émois fusionnels et douloureux d’Adèle. La séquence chez Kechiche a toujours été de mise, parfois proche de l’insoutenable comme c’est le cas durant le contrôle de police dans L’esquive, étouffante d’ignominie durant la danse de la Vénus noire ou éprouvante d’incertitude quant à son issue dans La graine et le mulet.

     L’idée est donc de suivre le trajet d’une passion amoureuse, aux crochets d’un personnage central qui sera de chaque séquence, quoi qu’il advienne. Leur longueur varie mais Kechiche s’en va parfois chercher l’excès via un étirement du réel comme c’est le cas lors de leur toute première rencontre dans un bar où beaucoup passera par le regard, le cinéaste préférant laisser venir, laisser émerger. Et plus loin il y a cette scène de sexe où la passion est saisit au corps à corps, en les observant, les caressant, ne faisant aucun compromis avec ce qu’il y a de possible à montrer à l’écran. Le double dispositif (avec L’ellipse, j’y reviens) n’est pas trahi : le film suit, trois heures durant, les convulsions de cette éducation sentimentale d’un bout à l’autre de cette histoire d’amour, d’un jeu de regard banal et sublime dans la rue jusque dans cette séparation équivoque finale.

     Ce qui anime l’être humain dans le cinéma de Kechiche c’est sa capacité à dévorer. Ce type de personnages mordant à pleines dents, la vie comme les aliments est une donnée récurrente chez lui, une signature. On se souvient principalement de ces bouches goulument comblées dans les scènes de repas de La graine et le mulet. Les mâchoires y sont bruyantes, le plaisir de manger indéniable. La vie d’Adèle s’ouvre presque sur une scène de diner familial où l’on mange des spaghettis avec un appétit certain. Pates aspirées, sectionnées, tombantes, sauce tomate plein les dents, les lèvres et le menton, la caméra saisit impudiquement l’action que l’on aurait coupé ou enjolivé ailleurs. C’est que d’emblée le film se cale sur son héroïne, apprivoise ses humeurs, ses doutes, son appétence, ses désirs, bref dompte son quotidien. C’est un film de chair et de peau. Kechiche filme les soubresauts des corps, la moindre de leur déformation, le suintement et les sécrétions. Toute particularité physique est passé au peigne fin à tel point que ce visage, ce regard nous hanterons longtemps encore après la projection. C’est une fossette sur la joue droite, un regard en fuite permanente, une chevelure massive accablante, un flot de sécrétions, une bouche toujours entrouverte. Le cinéaste aime voir ses actrices manger, pas pour rien qu’au casting il a choisi la belle Adèle sur sa manière d’engloutir une tarte au citron.

     L’alimentation quelle qu’elle soit devient un fil rouge, caractérisée aussi bien en tant que mœurs, invitation ou épreuves diverses. C’est une huitre citronnée que l’on apprend à aimer ici, un Balisto enfermé dans une boite intime qui vient combler une tristesse là. Tu ne manges pas la peau, demande Adèle à Emma, lors d’un pique-nique. Moi je mange tout, je pourrais manger toute la journée, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Cet appétit démesuré englobe sa personnalité et il n’aura de cesse de contaminer chacun de ses désirs, d’une impulsivité exagérée lorsqu’elle affronte les moqueries de ses camarades à une obsession amoureuse et sexuelle qu’Emma va provoquer en elle. Il y a aussi une belle séquence sans suite où la jeune femme découvre cette attirance qui jusqu’ici couvait, lorsqu’une amie l’embrasse soudainement, gratuitement sans que ça ne puisse aller plus loin. Elle tombe amoureuse à cet instant du corps féminin, premier écho à ce rêve nocturne du début du film et vit douloureusement l’unilatéralité de ce sentiment, se faisant jeter aussi brutalement que fut cette impulsion de baiser. Adèle ne cache rien, tout éclate, gicle et jaillit d’elle à l’image d’une propension aux flots de larmes, de bave et de morve.

     Un peu plus tôt, il me semble, Adèle avait été séduite par Thomas, sans doute plus par conventions que désir pur, elle était qui plus est poussée par ses amies qui l’aimantaient invariablement vers lui. Quelque chose se noue dans le dialogue, les deux adolescents concrétisent cela sexuellement. Le garçon n’irradie jamais l’écran comme le fera plus tard Emma, il est souvent caché derrière elle, apparaît parfois derrière son épaule. La scène ne dégage rien d’érotique, elle est un peu mécanique, sans passion. « C’était trop bien ! » répond Adèle à Thomas qui s’inquiète de ce regard fuyant après qu’ils aient fait l’amour. Ces quelques mots ont une résonnance tragique si on les découpe : C’était trop bien, pas génial ni extra mais bien, trop. Le regard avide fuit, le corps lui-même semble vouloir s’extirper seul du lit, l’appétit fait rage, cette bouche voluptueuse n’est pas rassasiée, Adèle n’a encore de préoccupation que la problématique et la quête de sa normalité. Ce n’est que plus tard que l’érotisme se dessine lors de la rencontre avec Emma à la tournure quasi fantasmatique : le plan se fait nettement plus lumineux, il y a une convergence dans les regards, on sentirait presque Adèle trembler. La deuxième fois, dans le bar lesbien, la séquence est hyper sensuelle là-aussi, jouant énormément avec les lignes tracées par le regard d’Adèle, en quête d’un fantôme, avant que la chevelure bleue ne finisse par apparaître derrière elle, envahir le cadre, tel un spectre avant que le rapprochement ne s’érige vers une double posture archi séductrice.

     Une autre constante du cinéma d’Abdellatif Kechiche c’est l’ellipse, évidemment. On se souvient forcément des dernières images de L’esquive, post contrôle de police, détachées de l’ossature. Ainsi, le récit peut sauter quelques années et s’affranchir de situations obligées qu’un cinéaste moyen aurait adoré montrer. C’est le cas de la confrontation avec les parents d’Adèle. Cette confrontation n’aura pas lieu. Enfin si, probablement, mais hors champ, intégralement. Il y aura bien la présentation mensongère d’Emma, lors d’un repas, comme une amie qui l’aide pour ses devoirs de philosophie mais à aucun moment nous n’assisterons au dévoilement de son homosexualité car le récit la retrouvera bientôt adulte, indépendante, quelques temps plus tard. Adèle est au lycée dans les premières séquences du film qui s’applique à apprivoiser son quotidien d’adolescente en 1èreL. Elle sera institutrice en CP dans l’une des dernières. Aucun repère, aucune date ne nous seront offerts, c’est que quelque part selon le cinéaste, ce n’est pas important dans le cheminement identificateur. L’ellipse permet deux choses : L’équité avec le spectateur et l’amplitude naturelle du récit.  Le tout est de se jumeler avec le personnage, au rythme de ses humeurs et de sa respiration – ce n’est pas pour rien que le cinéaste multiplie les plans vides où Adèle est en train de dormir. Ne jamais avoir d’avance sur Adèle de manière à appréhender et ressentir son présent en même temps qu’elle. Sans l’ellipse on finirait par étouffer. Le procédé permet au film de rebondir à plusieurs reprises. Et le léger retard en début de raccord d’ellipse permet de replonger instantanément dans le vif, comme on le ferait dans le chapitre d’un roman. Respirer sans sortir.

     Qui dit portrait appelle inévitablement à faire le tri et le récit de Kechiche est si ample qu’il impose de volontairement se séparer de certaines pistes entamées ci et là pour se concentrer sur l’histoire d’amour, dont le cinéaste scanne bibliquement tous les soubresauts de sa naissance à son extinction. La construction du film est une merveille, d’un tel culot quand j’y repense. Cette façon d’opter pour des cuts et des ellipses improbables comme lors de la séquence du premier baiser qui se dessinait lentement avant que le plan suivant ne mette en scène les deux femmes, nues, prêtes à faire l’amour, dans une séquence incroyable, interminable, aussi puissante que gênante. Encore une fois on peut se demander si cette scène d’amour correspond ou non à leur première fois à toutes les deux, rien ne sera vraiment précisé. La scène n’est rien d’autre qu’un amour consumé pleinement, qu’il s’agisse ou non d’une première fois. Kechiche procède de la même manière qu’il filme les repas, il filme tout, ne se disperse pas : les cris, les gémissements, la sueur, le bruit des langues et des muqueuses, les bouches qui se dévorent, les corps qui s’enchevêtrent, la répétition des positions, les muscles qui se tendent. La séquence est centrale et vient casser la dynamique initiatique comme pour fermer un chapitre. Je pense que Kechiche adopte ici une représentation fantasmée de l’étreinte homosexuelle, sa propre vision du coït en tant qu’hétérosexuel. Ça n’a donc jamais la vocation de représenter l’amour lesbien comme il se doit d’être représenté dans la réalité. C’est une des plus belles idées de cette séquence parce que le cinéaste ne se plie jamais aux conventions que la situation pourrait imposer, il la filme comme il se la représente, dans son excès et sa volupté et c’est sublime alors que c’est une séquence incroyablement complexe à écrire et à mettre en scène.

     La très belle séquence de l’anniversaire illustre à merveille le protocole de Kechiche pour raconter les variations de cette histoire d’amour. Le caractère festif de la situation (anniversaire surprise) existe moins comme bulle passagère dans sa représentation la plus banale d’une adolescente qui grandit que comme pur produit du temps qui passe, fin d’un âge, de son épanouissement et ses limites. A cet instant, Adèle semble davantage fêter le départ d’une nouvelle vie, plus confidentielle, plus adulte, au sens secret du terme. Outre la présence de ses parents, il y a aussi celle de son meilleur ami, qui aura traversé le temps plus que ses camarades féminines de classe de première. Nous ne verrons dès lors plus ni les uns ni les autres, comme la fin d’un cycle. Restera le souvenir d’un anniversaire refermant définitivement sa vie d’avant.

     Comme toujours, le parallèle avec les héros littéraires est une récurrence du cinéma de Kechiche. Les personnages de L’esquive répétaient un passage d’une pièce de Marivaux, Le jeu de l’amour et du hasard. Ici, Adèle étudie en cours La vie de Marianne, toujours de Marivaux. La vie d’Adèle ; La vie de Marianne. Un titre qui se juxtapose d’emblée et associe les tourments des deux jeunes femmes et leur détermination face aux épreuves. A travers le canevas classique du roman d’apprentissage, le film permet une fois de plus à Kechiche de revenir à ses amours : la salle de classe et la littérature. Les commentaires de textes auxquels Adèle se projette plus qu’elle n’y participe deviennent les commentaires de sa personnalité, épousant ses propres expériences. Ce n’est que bientôt qu’elle rencontrera son Emma, sa Bovary. Marivaux ne sera pas l’unique représentant de ce perpétuel parallèle jusqu’à l’éclosion : Seront aussi évoqués La Fayette et sa Princesse de Clèves, De l’eau du poète Francis Ponge. La rencontre amoureuse brisant les barrières sociales et l’acceptation du vice comme affirmation de soi. Tout un programme.

     Certains se sont empressés de voir en ce portrait une étude sociologique un peu balourde, avec des oppositions et des divergences surlignées. Il serait difficile de nier que le film dresse le portrait d’une différence sociale, mais il se place davantage du côté de l’initiation, plutôt en tant que chronique qu’en tant que parabole sociale. Kechiche n’est pas du tout dans la satire mais dans le réalisme et ce réalisme recherché tend à partager cette histoire d’amour entre curiosité et douleur face aux antagonismes culturels, il est donc moins question d’éducation que de choix personnels dans la chute de cette relation. On constate par ailleurs que les parents sont les grands absents du film – Une séquence pour ceux d’Emma, deux tout au plus dans le foyer d’Adèle. Le film étale donc une conception contradictoire de l’amour où chacune dans la famille de l’autre se plie à son champ d’appréciation. Compromis qui fonctionne dans nombreux couples mais qui finira par conduire celui-ci à sa perte. Adèle y mange des huitres (Francis Ponge aussi s’était intéressé à l’huitre) alors qu’elle déteste tous les crustacés et Emma se plie au mensonge imposé par Adèle qui la présente comme une amie qui l’aide pour ses devoirs de philosophie. Aimer l’autre c’est aussi réussir à sortir de ce champ d’appréciation là, fondement d’une rencontre, passage obligé, mais le couple n’en sortira pas pour la simple et bonne raison que le malaise est trop grand, éparse, c’est un cancer qui le tue à petit feu. Adèle est épanouie par le corps, la chair, elle veut construire un cocon, un journal intime inachevé. Emma s’épanouit de sa prestance artistique, elle veut mettre en avant sa réussite et son bonheur, son couple est une toile dont elle ferait bien le vernissage. Adèle est une femme secrète, ses parents ne sont jamais dans la confidence et plus tard ses amis et collègues non plus, ils finissent d’ailleurs tous par disparaître du film. Non qu’elle craint l’image qu’elle renvoie mais elle préfère garder intact son jardin secret – prolongement de la boite intime cachée sous le lit. Emma en a fait sa muse, le modèle de ses toiles, le corps nu, qu’elle expose devant ses invités ou dans des galeries d’art. L’épanouissement de l’une est étranger à l’autre. Emma voudrait qu’Adèle écrive, mette à profit ses talents cachés de romancière ou de nouvelliste, l’épanouissement personnel passant pour elle par la créativité. Adèle aimerait qu’Emma s’offre davantage, qu’elle soit plus présente auprès d’elle, dans un quotidien où elle ne la sentirait pas s’échapper. Quelque part, le bonheur d’Emma est celui d’un élève qui ne connait pas encore la recette de son épanouissement personnel : lors de leur première rencontre dialoguée dans le bar, c’est elle qui boit un lait fraise. L’astuce est géniale parce qu’elle permet un décalage entre l’apprentissage d’Adèle et la sérénité d’Emma, alors que la boisson entrevoit déjà la suite sans qu’à cet instant nous le sachions. La dispute inévitable et éprouvante ne relève donc pas seulement de l’adultère (Adèle finit par reconnaître qu’elle a couché deux ou trois fois avec le garçon) mais d’une somme de désaccords dont nous resterons relativement étrangers mais dont on conviendra de les englober dans le processus de déséquilibre qui déjà prenait place un peu plus tôt dans les divergences d’épanouissement au sein du couple.

     Si la scène de dispute est très forte, d’une violence sans nom (Léa Seydoux y est particulièrement impressionnante, on ne l’avait jamais vu ainsi) dans cette façon de  faire collisionner le désespoir d’une femme trahie et celui d’une femme honteuse et médusée par la violence disproportionnée qui la punit, c’est bien celle des retrouvailles quelques mois/années plus tard qui emporte tout, dans la représentation bouleversante d’un bonheur passé qu’elle convoque. Après une discussion coincée mais triviale sur leurs destins respectifs, Adèle finit par lâcher qu’elle n’a cessé de penser à Emma chaque jour depuis leur séparation. Emma ne lui répondra pas grand-chose mais les émotions qui envahissent les traits de son visage, la profondeur de son regard ne rend pas dupe, elle a préféré à la passion dévorante cette histoire d’amour normée avec Lise, sans doute plus confortable pour ses ambitions créatrices. Kechiche  voit en Emma une marginale avant tout, enfin l’apparence d’une marginale, image qu’elle aime représenter, un masque de conscience qu’elle porte, trop idéal pour se laisser happer, à s’y perdre, par le désir sexuel. Le film dit alors que dans toute marginalité se trouve une norme, à laquelle n’échappe pas Emma. Lors de leurs retrouvailles, elle ne répondra pas aux questions d’Adèle l’interrogeant sur sa sexualité d’avec Lise. Sous les coutures d’une norme accablante, qu’il s’agisse du milieu modeste de se parents ou de ses connaissances scolaires de l’art (On dit peintre, elle pense Picasso) Adèle se révèle nettement plus instinctive, en phase avec ses désirs. Je ne pense pas que l’on puisse faire de constat social en observant les deux familles et plus particulièrement les deux repas. On ne mange pas des huitres parce que l’on est riche d’un côté, des spaghettis bolo parce qu’on est pauvre de l’autre. Non, je pense au contraire que le repas épouse d’emblée les divergences culturelles, qu’il est un élément abstrait de leur future perte : le confort des féculents ici, le raffinement des fruits de mer là ; le gîte ici, le péril là ; la transmission et l’autisme. Les deux mamans s’indigneront d’ailleurs poliment des choix de carrière de l’amie de leur fille. Il y a forcément quelque chose qui se joue sur une différence culturelle dans leurs aspirations personnelles.

     Bien que ce soit Emma qui mette fin au couple, c’est paradoxalement elle qui semble ne pas grandir, coincée à jamais dans une représentation d’étudiante bohême que l’on prend en charge alors qu’Adèle de son côté paraît plus mature, expérimente. A la toute fin du film, elle se rapproche d’une connaissance d’Emma, un garçon qu’elle avait rencontré à une soirée lorsqu’elle était en ménage, encore sous le choc de la séparation définitive, de cette toile accrochée sur ce mur comme dernière trace de leur amour, la discussion tourne court mais c’est le début d’autre chose, l’esquisse d’une libération. Le garçon a lui trouvé une alternative à son épanouissement : il dit avoir arrêté le cinéma car il détestait l’hypocrisie qui y régnait et ne supportait pas de mêler tout cela à sa passion, préférant travailler dans une agence immobilière où il sait clairement ce qui l’attend. Il conseille à Adèle de faire un voyage à New York, c’est peut-être ce qu’elle fera. Maintenant c’est réglé, le lien qui l’empêchait de véritablement avancé est rompu à tout jamais. La musique de la rencontre jaillit dans ce dernier plan comme pour refermer cette parenthèse, cette histoire d’amour de passion démesurée et de solitude lancinante.

     Un mot pour finir tout de même : J’ai pensé à Truffaut. Moins dans la forme que dans l’envergure narrative, pas un remake de L’histoire d’Adèle H. (Je reconnais qu’elle était facile) mais une épopée à la manière de la trilogie Antoine Doinel. Oui, Antoine Doinel. D’ailleurs, aussi étrange que cela puisse paraître j’ai revu Baisers volés il y a quelques jours. Quel film magnifique ! Kechiche a annoncé qu’il aimerait offrir une suite aux aventures d’Adèle. Bien que son film représente presque la somme de quatre aventures de Doinel (Antoine et Colette, Baisers volés, Domicile conjugal et L’amour en fuite) je serais évidemment ému de retrouver Adèle un jour, dans un chapitre 3, voire davantage.

     Je vais m’en tenir là, c’est déjà beaucoup. Désolé de m’être un peu trop éparpillé, trop répété. Voilà donc maintenant une semaine que le film m’a chaviré et plongé dans un doux songe mélancolique, entre éclats fusionnels et spasmes intermittents. Il m’arrive parfois d’errer tout en y repensant. Il n’est pas près de s’évaporer. Je ne pensais pas pouvoir en parler aussi longuement mais je pense qu’il le fallait, pour que le film reste tout en me quittant un peu car j’en suis arrivé à une telle obsession qu’il m’est parfois difficile de me concentrer sur quoi que ce soit d’autre. Je n’arrive même plus à lire. J’ai vu d’autres films depuis, mêmes bons ils sont déjà oubliés. Il faut maintenant que toute cette émotion se dilue pour laisser place à autre chose. C’est évidemment le plus beau film que j’aurais vu cette année, une petite longueur devant L’inconnu du lac (moins en terme de mise en scène que d’émotion pure) et forcément à des années-lumière de tout le reste. La vie d’Adèle et L’inconnu du lac. Deux films incroyables de passion démesurée, deux films d’amour, deux films sur la solitude et deux films qui redéfinissent une manière de concevoir le sexe à l’écran. Y en a pas dix des films comme ces deux-là dans une année. Dans une décennie non plus.

Amour – Michael Haneke – 2012

02_-amour-michael-haneke-20121L’appartement.  

   6.0   Je n’étais pourtant pas le plus heureux des cinéphiles à l’annonce du nouveau sacre de Michael Haneke à Cannes, en mai dernier. Dans un tel dispositif festivalier où surgissent tant d’éclats et de renaissance il est tout de même dommage de voir un même cinéaste repartir deux fois avec la plus haute distinction, qui plus est à trois années d’intervalle. La palme est la récompense suprême au sens où c’est de celle-ci que l’on se souviendra ; qui a remporté le prix du jury cette année ? On ne le sait déjà plus. Quand Tropical malady passait incognito en 2004 auréolé de ce prix poubelle, Apichatpong Weerasethakul revenait et faisait définitivement parler de lui, en divisant, évidemment, avec cette palme, la plus audacieuse depuis longtemps, Oncle Boonmee, qui n’attendait évidemment pas l’année suivante pour sortir dans les salles de l’hexagone. Cette distinction devrait ne servir qu’à ça : déterrer, éclore, renaître. Jamais à célébrer. Qui, cette année, la méritait autant que Leos Carax, cinéaste revenu d’entre les morts, avec un film incroyable ? Que le film de Michael Haneke soit bon, et il l’est, soit, mais quel intérêt de le faire repartir avec une palme ? Pour Le ruban blanc c’était différent, c’était inutile aussi mais émouvant de voir qu’enfin, le cinéaste autrichien avait un prix à la juste valeur de sa riche filmographie, bien qu’il soit déjà reparti avec quelque chose pour La pianiste et Caché.

     Amour est un film beau et puissant, à la fois totalement conforme aux évolutions du cinéma de Michael Haneke (on pourrait vulgairement dire que c’est la rencontre entre son premier et son dernier film, entre ses deux plus beaux) et en même temps je trouve qu’il redéfinit les cartes de la cruauté de son cinéma, l’oppression n’est plus la même, la peur non plus ; Ses derniers films somnolaient volontairement, celui-ci aurait du dormir, pourtant il est extrêmement vivant, paradoxalement ouvert. Maîtrisé, certes, mais nourri d’échappées incroyables. Le film m’a laissé bouche bée durant son générique final, pourtant j’étais bien, terrifié mais bien. Je n’en suis pas sorti tétanisé, j’avais un besoin de tendresse. Il y a une sérénité qui se dégage du film, quelque chose d’assez inexplicable.

     L’idée de l’intrusion est au centre du cinéma d’Haneke. L’intrusion mais aussi la barrière. La peur est provoquée. L’entrée des tueurs dans Funny games, l’observation de l’extérieur à travers une caméra dans Benny’s video, un autre dispositif filmique dans Caché. Amour débute par une séquence où un appartement est forcé. Il y a du scotch sur les ouvertures et c’est la police qui s’introduit pour bientôt y découvrir un cadavre sur un lit. Cette scène pourrait être celle qui clôt son premier film, Le septième continent. Un peu plus loin dans le long-métrage, Georges entend du bruit dans le couloir de l’immeuble, demande qui est là et se fait surprendre (le plan montre un bras, uniquement un bas intrusif, image de peur suprême régulièrement utilisée dans les films d’épouvante) avant de se réveiller terrifié dans son lit. Aussi, à deux reprises, un pigeon entre dans l’appartement. Et vers la fin, Georges panique lorsque l’on sonne à la porte (sa fille) parce qu’il ne veut pas troubler la tranquillité de sa femme, qui se meurt doucement.

     Et le film aborde la question de la bonne distance (chère au cinéaste) et cette nouvelle manière qu’il a de la traiter (à l’intérieur même de son film) m’a fasciné. Qui est-on hors du couple ? Qui est-on à l’intérieur du couple ? Tour à tour, un ancien élève de piano, leur fille ou une infirmière seront amenés à rencontrer le couple dans ce retranchement, la vie dans sa plus pure dilapidation. Entre inquiétude faussement bienveillante et infantilisation maladroite, le film ne condamne pas ces personnages en décalage, mais il montre ce décalage. Il procède similairement avec le couple, en le divisant, montrant un mari aux abois qui croit bien faire sans que ni lui ni nous ne sachons s’il fait bien.

     Le film grimpe harmonieusement par des fulgurances qui ne sont pas ostensiblement forcées. Georges rêve. L’eau et la main sont les constantes prémonitoires de son rêve. L’eau qui recouvre le sol de l’étage et inonde ses pieds ; la main de l’étouffement qui le fait se réveiller. Peu après, Anne, incontinente, mouille les draps de son lit et se met à pleurer. Puis elle perd la parole. Cette espèce de passerelle métaphysique est esquissé dès les premiers instants, dans la séquence qui suit l’opéra où le couple rentre chez lui et découvre que l’on a tenté de forcer la porte de leur appartement, écho à la séquence avant opéra, qui est aussi la fin du film placée au début, dans laquelle le même appartement était forcé par les forces de l’ordre. L’intrusion encore et toujours, où l’appartement devient cette âme que la mort vient chercher. Le sentiment de boucle bouclée n’aura jamais été aussi nette au cinéma, même dans un film de Haneke.

Conversation secrète (The conversation) – Francis Ford Coppola – 1974

Conversation secrète (The conversation) - Francis Ford Coppola - 1974 dans 100 5009_5Out of nowhere.  

   9.6   Le premier mouvement du film annonce sa direction. Le générique continue de s’écrire quand un plan global en plongée montre la foule sur une grande place de San Francisco, une imbrication de mouvements curvilignes, dont on ne peut comprendre les desseins en leur entièreté. Pourtant, le plan se focalise, lentement. Et pendant ce temps, la source sonore elle, n’est pas non plus évasive, elle est imprécise, balbutiante mais ciblée, elle ne change pas comme l’image appréhende les silhouettes humaines. Les premières minutes sont déstabilisantes dans la mesure où l’on ne sait pas vraiment où le film nous emmène. On se doute très vite d’un espionnage, une conversation sur écoute, une filature (si ce n’est la prémisse d’une exécution étant donné que le premier plan hors foule est celui d’un couple dans le viseur d’un sniper) mais ni l’image ni le son semblent s’accorder. Comme Antonioni avec Blow up, Coppola a compris que le cinéma pouvait aussi être un terrain de jeu d’une ambition formelle éblouissante au service d’un récit passionnant. Cette séquence, qui ne joue sur aucun effet d’accélération (aucun plan syncopé, aucune musique l’accompagnant) se coupe brutalement et bien qu’elle ait été tangible avec une approche réelle de la durée d’une filature on ne peut s’empêcher de très vite la regretter, sans doute parce qu’elle est mise en scène avec une volonté peu commune, mais surtout parce qu’elle nous laisse dans une impasse totale. Et bien qu’à cela ne tienne, le film nous réserve pourtant ses plus beaux moments : Harry Caul (Gene Hackman) gère cette filature et sa mission est de rendre audible une conversation entre un homme et une femme, au moyen de nombreux micros new age qu’il met en place aux quatre coins du square. Le film devient alors la reconstruction de cette mission, la reconstitution de l’enregistrement, afin d’homogénéiser la sortie sonore, de la centrer sur l’objet de la mission et par un astucieux montage image Coppola insère dans ce travail de fourmi quelques plans de la filature comme si ces images étaient celles que Caul avait en tête, qui se brouillaient ou se clarifiaient à mesure que le son se précisait. Ce travail de minutieux passionné, qui pourrait très bien être finalement aussi celui de Coppola lui-même devient pour Caul une obsession puisqu’il sent qu’il est le vecteur d’une machination non pas politique (on se doute que son travail doit beaucoup se résumer à de simples écoutes journalistiques) mais personnel, diabolique dont il pressent des conséquences terribles – au moins pour le couple dont il est sensé enregistré la conversation. C’est l’homme victime de son art. Il est d’ailleurs étonnant de voir rétrospectivement que ce film fut réalisé avant Apocalypse Now tant l’amalgame entre Caul et Coppola pourrait très bien se rejoindre. Mais l’on sait que le cinéaste a cette faculté de tout anticiper, car si ses films les plus récents revêtent quelques trouées autobiographiques (Twixt étant clairement l’expiation de la douleur qu’engendra la perte de son fils, mort en 1986 dans un accident de bateau) faut-il rappeler que déjà dans Dementia 13, la présence de l’eau, du bateau et de la noyade planait déjà ? Conversation secrète pourrait alors être une mise en garde de soi-même, ne pas sombrer dans le piège de son propre art et l’on sait combien Apocalypse Now fut un tournage éprouvant pour ne pas dire catastrophique qui fut uniquement sauvé du désastre financier par le succès amené par le festival de Cannes où il y décrocha la palme d’or, sans cela Coppola, comme Cimino (qui aura beaucoup moins de chance) ne s’en serait pas relevé de sitôt. Conversation secrète, en plus d’être un magnifique essai formel, est un film d’espionnage ancré dans son époque puisqu’il est contemporain de l’affaire du Watergate. C’est un film incroyable qui joue beaucoup sur les apparences et met en lumière ces zones d’ombres qui régissent une machination que l’on croit maîtriser. Comme toute obsession, le film se profile vers la folie et l’homme au saxo de méditer éternellement sur ce double sentiment (entre peur et lâcheté) qui aura animé sa mission. A défaut d’avoir été entièrement lâche, puisque pris dans la spirale événementielle la marche arrière n’était plus possible, il ne cessera d’avoir peur. Le mouchard est mouché (comme l’avait dit pour plaisanter l’un de ses collègues plus tôt dans le film lui faisant la blague de le mettre sous écoute pendant un moment de séduction). Il s’en remet à la musique, unique son pur, qu’il ne peut pas ne plus maîtriser. C’est probablement le film le plus complexe à tout point de vue, réalisé par Coppola.

Missing – Costa-Gavras – 1982

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Notes on the scandal.

   8.7   La vérité c’est ce que l’on ne voit pas voire ce que l’on ne veut pas voir. Beth (Sissi Spacek) aura des mots similaires lors d’une séquence du film, en s’adressant à son beau-père Ed (Jack Lemmon). Ceci semble être une constante dans le cinéma de Costa-Gavras, c’est du moins ce que l’on retrouvera quelques années plus tard dans le magnifique autant que terrifiant Music box.

     La réussite tient ici dans l’alchimie réussie entre l’aspect documentaire du film et son penchant romanesque. Le coup d’état de Santiago (ce que l’on ne cite jamais, pas de Pinochet, pas de 1973, le cinéaste préférant intégrer le récit de manière entièrement intime, introspective) et la disparition d’un citoyen américain. La disparition et le coup d’état. La disparition dans le coup d’état. Montrer ce qui a précédé l’événement, puis montrer les recherches. Nous ne verrons rien de cet enlèvement, au mieux des images comme reconstructions possibles de mémoires diverses, sublime scène où l’enlèvement est montré à plusieurs reprises suivant la manière de le raconter du témoin. Le cinéaste a d’ailleurs l’idée ingénieuse durant le film d’une sorte de montage parallèle, afin de confondre les temporalités, de faire comme s’il existait deux présents. Jusqu’ici je n’avais vu cela que dans un seul film : JFK de Oliver Stone. Ainsi, le film débute avant l’enlèvement et effectue ensuite une cassure montrant l’enquête s’effectuant un mois plus tard. Le fait de parfois revenir vers ces images du passé dans lesquelles nous avons baigné au début permet une concordance présent/présent que je trouve fascinante. C’est à dire que l’on est, et peu importe le moment où l’on se place dans le récit (avant l’enlèvement de Charles le 16 septembre ou un mois après son enlèvement) dans le documentaire, jamais dans le souvenir, jamais dans la fiction comme on a l’habitude de la voir. On baigne dans le drame mais le film donne l’impression première de ne pas en être un. La forme ne diffère pas suivant la temporalité, le rythme non plus et les séquences choisies peuvent tout aussi bien relever de la banalité dans un cas comme dans l’autre. C’est comme si nous voyions deux films. C’est la première chose qui me passionne dans Missing.

     La deuxième c’est la dynamique avec laquelle le récit parvient à s’imposer. Le film prend une ampleur considérable, politique autant qu’intime et on a l’impression que Costa-Gavras ne se laisse jamais dépasser par son double sujet, qu’il ne délaisse jamais le documentaire au profit du romanesque et vice-versa. Qui aujourd’hui peut se targuer, et au moyen d’une dynamique aussi trépidante, de s’en sortir aussi bien sur les deux tableaux à part David Fincher ? Le film ne parle même pas de disparition, nous n’en verrons jamais l’envers, il se focalise sur l’enquête (maints échanges avec l’ambassade américaine), le constat du réel (le chaos) et sur la mélancolie qui s’abat sur ces deux personnages que l’événement a rapprochés pour la première fois. Je crois que c’est pour cela que je préfère Missing à Busic box (mais entendons-nous bien ils sont pour moi tous deux magnifiques) car j’aime ce qu’il dit sur ce qui rapproche les membres d’une famille autrefois sans accroche. Il y a une séquence de vidéo familiale où un père redécouvre son fils, en tout cas son image, que je trouve absolument bouleversante. Les personnages auront été confrontés à ces vérités. Un fils qui s’est éloigné et un père qui a laissé faire parce qu’il était son exact opposé, un père et un fils qui se sont perdus. Un fils enlevé et exécuté, probablement pour avoir été un peu trop gênant. Deux vérités que l’on refuse de voir et d’admettre. Un père d’un côté, une femme de l’autre, tous deux avides de savoir, puis perdus, puis terrassés. Le film rejoint entièrement les thèmes chers à Costa-Gavras en même temps qu’il radiographie une période de l’histoire, en y laissant ses zones d’ombres, ses invraisemblances. Missing s’inspire de faits réels. Il est donc aussi un vibrant hommage à ces scandales beaucoup trop gros pour ne pas être honteusement étouffés.

Rosetta – Luc & Jean-Pierre Dardenne – 1999

Rosetta - Luc & Jean-Pierre Dardenne - 1999 dans Luc & Jean-Pierre Dardenne rosetta_2La vie moderne.    

   6.8   Il y a quelque chose d’accablant, à première vue, dans ce film des frères Dardenne, on croirait la pauvre Rosetta tout droit sortie d’un film de Lars VonTrier. En fait le miracle naît de cette rencontre avec ce garçon, vendeur de gaufres.

     Rosetta rêve d’avoir un travail normal et à chaque fois qu’elle en tient un, il lui échappe, pas parce qu’elle fait mal son travail mais parce qu’on n’a plus besoin d’elle. Ainsi le film démarre sur les chapeaux de roues, Rosetta marchant pas décidé dans les couloirs d’une usine avant une altercation avec son supérieur qui lui dira simplement que sa période d’essai est terminée. Plus tard c’est dans la boulangerie de cet homme que le problème se réitèrera. Rosetta lorgne alors sur ce garçon, sensiblement du même âge qu’elle. Elle aimerait tellement être à sa place. Pourtant le garçon semble être amoureux. Le temps d’un repas il se passera un truc très fort qui permet au film de prendre un autre chemin, de toucher à une grâce inespérée. Une simple danse voire un simple silence. Rosetta qui ne savait pas aimer est perturbée, elle ne connaît pas ce sentiment. Plus tard elle dénoncera le garçon qui s’était confié à elle, lui montrant qu’il emportait et vendait quelques gaufres à son compte. Rosetta enfile alors le tablier à sa place. Sincèrement, s’il n’y avait pas eu cette scène à deux, complètement détachée du reste, parce que lumineuse, presque improbable, la suite m’aurait probablement révulsé. Ça aurait sans doute été de trop. Probablement ce que j’ai ressenti dans leur dernier, Le silence de Lorna, qui je trouve, ne touche à rien de fabuleux, de divin comme dans leurs autres films.

     Les frères Dardenne ne lâchent jamais leur personnage féminin, pas une seule seconde. Par immersion totale, on suit les périples de la jeune fille confrontée à la dureté de la vie active. Et Rosetta a beau être jeune et forte, pleine de ressources et d’abnégation, en fin de film elle tombera – la trop lourde bouteille de gaz a raison d’elle. C’est ce garçon, pourtant trahi, mais finalement amoureux par-dessus tout qui la relèvera. Fin magnifique, comme très souvent chez les cinéastes belges.

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silencio


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