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Conversation secrète (The conversation) – Francis Ford Coppola – 1974

Conversation secrète (The conversation) - Francis Ford Coppola - 1974 dans * 100 5009_5Out of nowhere.  

   10.0   Le premier mouvement du film annonce sa direction. Le générique continue de s’écrire quand un plan global en plongée montre la foule sur une grande place de San Francisco, une imbrication de mouvements curvilignes, dont on ne peut comprendre les desseins en leur entièreté. Pourtant, le plan se focalise, lentement. Et pendant ce temps, la source sonore elle, n’est pas non plus évasive, elle est imprécise, balbutiante mais ciblée, elle ne change pas comme l’image appréhende les silhouettes humaines. Les premières minutes sont déstabilisantes dans la mesure où l’on ne sait pas vraiment où le film nous emmène. On se doute très vite d’un espionnage, une conversation sur écoute, une filature (si ce n’est la prémisse d’une exécution étant donné que le premier plan hors foule est celui d’un couple dans le viseur d’un sniper) mais ni l’image ni le son semblent s’accorder. Comme Antonioni avec Blow up, Coppola a compris que le cinéma pouvait aussi être un terrain de jeu d’une ambition formelle éblouissante au service d’un récit passionnant. Cette séquence, qui ne joue sur aucun effet d’accélération (aucun plan syncopé, aucune musique l’accompagnant) se coupe brutalement et bien qu’elle ait été tangible avec une approche réelle de la durée d’une filature on ne peut s’empêcher de très vite la regretter, sans doute parce qu’elle est mise en scène avec une volonté peu commune, mais surtout parce qu’elle nous laisse dans une impasse totale. Et bien qu’à cela ne tienne, le film nous réserve pourtant ses plus beaux moments : Harry Caul (Gene Hackman) gère cette filature et sa mission est de rendre audible une conversation entre un homme et une femme, au moyen de nombreux micros new age qu’il met en place aux quatre coins du square. Le film devient alors la reconstruction de cette mission, la reconstitution de l’enregistrement, afin d’homogénéiser la sortie sonore, de la centrer sur l’objet de la mission et par un astucieux montage image Coppola insère dans ce travail de fourmi quelques plans de la filature comme si ces images étaient celles que Caul avait en tête, qui se brouillaient ou se clarifiaient à mesure que le son se précisait. Ce travail de minutieux passionné, qui pourrait très bien être finalement aussi celui de Coppola lui-même devient pour Caul une obsession puisqu’il sent qu’il est le vecteur d’une machination non pas politique (on se doute que son travail doit beaucoup se résumer à de simples écoutes journalistiques) mais personnel, diabolique dont il pressent des conséquences terribles – au moins pour le couple dont il est sensé enregistré la conversation. C’est l’homme victime de son art. Il est d’ailleurs étonnant de voir rétrospectivement que ce film fut réalisé avant Apocalypse Now tant l’amalgame entre Caul et Coppola pourrait très bien se rejoindre. Mais l’on sait que le cinéaste a cette faculté de tout anticiper, car si ses films les plus récents revêtent quelques trouées autobiographiques (Twixt étant clairement l’expiation de la douleur qu’engendra la perte de son fils, mort en 1986 dans un accident de bateau) faut-il rappeler que déjà dans Dementia 13, la présence de l’eau, du bateau et de la noyade planait déjà ? Conversation secrète pourrait alors être une mise en garde de soi-même, ne pas sombrer dans le piège de son propre art et l’on sait combien Apocalypse Now fut un tournage éprouvant pour ne pas dire catastrophique qui fut uniquement sauvé du désastre financier par le succès amené par le festival de Cannes où il y décrocha la palme d’or, sans cela Coppola, comme Cimino (qui aura beaucoup moins de chance) ne s’en serait pas relevé de sitôt. Conversation secrète, en plus d’être un magnifique essai formel, est un film d’espionnage ancré dans son époque puisqu’il est contemporain de l’affaire du Watergate. C’est un film incroyable qui joue beaucoup sur les apparences et met en lumière ces zones d’ombres qui régissent une machination que l’on croit maîtriser. Comme toute obsession, le film se profile vers la folie et l’homme au saxo de méditer éternellement sur ce double sentiment (entre peur et lâcheté) qui aura animé sa mission. A défaut d’avoir été entièrement lâche, puisque pris dans la spirale événementielle la marche arrière n’était plus possible, il ne cessera d’avoir peur. Le mouchard est mouché (comme l’avait dit pour plaisanter l’un de ses collègues plus tôt dans le film lui faisant la blague de le mettre sous écoute pendant un moment de séduction). Il s’en remet à la musique, unique son pur, qu’il ne peut pas ne plus maîtriser. C’est probablement le film le plus complexe à tout point de vue, réalisé par Coppola.

Missing – Costa-Gavras – 1982

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Notes on the scandal.

   8.5   La vérité c’est ce que l’on ne voit pas voire ce que l’on ne veut pas voir. Beth (Sissi Spacek) aura des mots similaires lors d’une séquence du film, en s’adressant à son beau-père Ed (Jack Lemmon). Ceci semble être une constante dans le cinéma de Costa-Gavras, c’est du moins ce que l’on retrouvera quelques années plus tard dans le magnifique autant que terrifiant Music box.

     La réussite tient ici dans l’alchimie réussie entre l’aspect documentaire du film et son penchant romanesque. Le coup d’état de Santiago (ce que l’on ne cite jamais, pas de Pinochet, pas de 1973, le cinéaste préférant intégrer le récit de manière entièrement intime, introspective) et la disparition d’un citoyen américain. La disparition et le coup d’état. La disparition dans le coup d’état. Montrer ce qui a précédé l’événement, puis montrer les recherches. Nous ne verrons rien de cet enlèvement, au mieux des images comme reconstructions possibles de mémoires diverses, sublime scène où l’enlèvement est montré à plusieurs reprises suivant la manière de le raconter du témoin. Le cinéaste a d’ailleurs l’idée ingénieuse durant le film d’une sorte de montage parallèle, afin de confondre les temporalités, de faire comme s’il existait deux présents. Jusqu’ici je n’avais vu cela que dans un seul film : JFK de Oliver Stone. Ainsi, le film débute avant l’enlèvement et effectue ensuite une cassure montrant l’enquête s’effectuant un mois plus tard. Le fait de parfois revenir vers ces images du passé dans lesquelles nous avons baigné au début permet une concordance présent/présent que je trouve fascinante. C’est à dire que l’on est, et peu importe le moment où l’on se place dans le récit (avant l’enlèvement de Charles le 16 septembre ou un mois après son enlèvement) dans le documentaire, jamais dans le souvenir, jamais dans la fiction comme on a l’habitude de la voir. On baigne dans le drame mais le film donne l’impression première de ne pas en être un. La forme ne diffère pas suivant la temporalité, le rythme non plus et les séquences choisies peuvent tout aussi bien relever de la banalité dans un cas comme dans l’autre. C’est comme si nous voyions deux films. C’est la première chose qui me passionne dans Missing.

     La deuxième c’est la dynamique avec laquelle le récit parvient à s’imposer. Le film prend une ampleur considérable, politique autant qu’intime et on a l’impression que Costa-Gavras ne se laisse jamais dépasser par son double sujet, qu’il ne délaisse jamais le documentaire au profit du romanesque et vice-versa. Qui aujourd’hui peut se targuer, et au moyen d’une dynamique aussi trépidante, de s’en sortir aussi bien sur les deux tableaux à part David Fincher ? Le film ne parle même pas de disparition, nous n’en verrons jamais l’envers, il se focalise sur l’enquête (maints échanges avec l’ambassade américaine), le constat du réel (le chaos) et sur la mélancolie qui s’abat sur ces deux personnages que l’événement a rapprochés pour la première fois. Je crois que c’est pour cela que je préfère Missing à Busic box (mais entendons-nous bien ils sont pour moi tous deux magnifiques) car j’aime ce qu’il dit sur ce qui rapproche les membres d’une famille autrefois sans accroche. Il y a une séquence de vidéo familiale où un père redécouvre son fils, en tout cas son image, que je trouve absolument bouleversante. Les personnages auront été confrontés à ces vérités. Un fils qui s’est éloigné et un père qui a laissé faire parce qu’il était son exact opposé, un père et un fils qui se sont perdus. Un fils enlevé et exécuté, probablement pour avoir été un peu trop gênant. Deux vérités que l’on refuse de voir et d’admettre. Un père d’un côté, une femme de l’autre, tous deux avides de savoir, puis perdus, puis terrassés. Le film rejoint entièrement les thèmes chers à Costa-Gavras en même temps qu’il radiographie une période de l’histoire, en y laissant ses zones d’ombres, ses invraisemblances. Missing s’inspire de faits réels. Il est donc aussi un vibrant hommage à ces scandales beaucoup trop gros pour ne pas être honteusement étouffés.

Rosetta – Luc & Jean-Pierre Dardenne – 1999

Rosetta - Luc & Jean-Pierre Dardenne - 1999 dans Luc & Jean-Pierre Dardenne rosetta_2La vie moderne.    

   7.0   Il y a quelque chose d’accablant, à première vue, dans ce film des frères Dardenne, on croirait la pauvre Rosetta tout droit sortie d’un film de Lars VonTrier. En fait le miracle naît de cette rencontre avec ce garçon, vendeur de gaufres.

     Rosetta rêve d’avoir un travail normal et à chaque fois qu’elle en tient un, il lui échappe, pas parce qu’elle fait mal son travail mais parce qu’on n’a plus besoin d’elle. Ainsi le film démarre sur les chapeaux de roues, Rosetta marchant pas décidé dans les couloirs d’une usine avant une altercation avec son supérieur qui lui dira simplement que sa période d’essai est terminée. Plus tard c’est dans la boulangerie de cet homme que le problème se réitèrera. Rosetta lorgne alors sur ce garçon, sensiblement du même âge qu’elle. Elle aimerait tellement être à sa place. Pourtant le garçon semble être amoureux. Le temps d’un repas il se passera un truc très fort qui permet au film de prendre un autre chemin, de toucher à une grâce inespérée. Une simple danse voire un simple silence. Rosetta qui ne savait pas aimer est perturbée, elle ne connaît pas ce sentiment. Plus tard elle dénoncera le garçon qui s’était confié à elle, lui montrant qu’il emportait et vendait quelques gaufres à son compte. Rosetta enfile alors le tablier à sa place. Sincèrement, s’il n’y avait pas eu cette scène à deux, complètement détachée du reste, parce que lumineuse, presque improbable, la suite m’aurait probablement révulsé. Ça aurait sans doute été de trop. Probablement ce que j’ai ressenti dans leur dernier, Le silence de Lorna, qui je trouve, ne touche à rien de fabuleux, de divin comme dans leurs autres films.

     Les frères Dardenne ne lâchent jamais leur personnage féminin, pas une seule seconde. Par immersion totale, on suit les périples de la jeune fille confrontée à la dureté de la vie active. Et Rosetta a beau être jeune et forte, pleine de ressources et d’abnégation, en fin de film elle tombera – la trop lourde bouteille de gaz a raison d’elle. C’est ce garçon, pourtant trahi, mais finalement amoureux par-dessus tout qui la relèvera. Fin magnifique, comme très souvent chez les cinéastes belges.

Oncle Boonmee (Celui qui se souvient de ses vies antérieures) – Lung Boonmee raluek chat – Apichatpong Weerasethakul – 2010

Oncle Boonmee (Celui qui se souvient de ses vies antérieures) – Lung Boonmee raluek chat - Apichatpong Weerasethakul - 2010 dans Apichatpong Weerasethakul 554006_sans-titre

Zone de rêve.     

   8.0   J’aimerais pouvoir en parler facilement, évoquer les sensations dans lesquelles m’a plongé cette merveille, laisser s’enchevêtrer les mots comme le cinéaste thaïlandais le fait avec les images, mais à première vue c’est presque mission impossible. C’est un film qu’il faut aller voir en salle absolument. D’une part car il n’y a pas plus simple et pur, c’est d’une lisibilité incroyable, il n’y a pas à cogiter, il s’agit uniquement de se laisser porter, d’entrée dans la jungle, de ne faire qu’un avec son ambiance, avec cette nature. D’autre part car il redéfinit une manière de faire du cinéma, plus sensorielle, déstructurée, à l’image de la mémoire humaine. Boonmee est un apiculteur atteint d’une maladie rénale, et l’on va le suivre jusqu’à sa mort, entre un présent qui convoque ses proches disparus, et un passé mélangé au futur, dans lesquels on découvre ses vies antérieures, en animal ou encore en princesse. Dans des strates temporelles toutes peuplées de fantômes, on accompagne le corps et surtout l’esprit de Boonmee vers cette grotte libératrice et régénératrice, lieu de naissance de l’une de ses nombreuses vies antérieures (dont il ne sait s’il était homme ou animal, homme ou femme) et maintenant lieu de sa mort d’humain. Il est question de la mort, comme d’une angoisse progressive mais paradoxalement vécue de façon paisible, sereine, en adéquation avec les dieux. C’est une vision de la réincarnation absolument magnifique, poétique et lumineuse, ça donnerait presque envie de mourir.

Le ruban blanc (Das weiße band : Eine deutsche kindergeschichte) – Michael Haneke – 2009

Le ruban blanc (Das weiße band : Eine deutsche kindergeschichte) - Michael Haneke - 2009 dans Michael Haneke ruban-blanc-michael-haneke-300x200Le vent sombre.   

   8.0   Le nouveau film du réalisateur de Benny’s vidéo n’est pas tant un retour aux origines du fascisme, comme on a eu le loisir de le lire dans de nombreuses critiques cannoises, qu’une expérimentation des dérives de l’éducation répressive. S’il était imprudent, Haneke aurait très bien pu présenter son récit telle une démonstration pédagogique. Heureusement, formellement il est très fidèle à lui-même (plans-séquences fixes, hors-champs, atmosphère clinique) et utilise plus de moyens suggestifs que démonstratifs. Parfois il est même pris au piège par ses propres initiatives, on y reviendra. Mais Le ruban blanc a aussi une qualité qui le place indéniablement comme l’un des films les plus importants de l’année c’est son aspect authentique dans la fiction. Le jeu absolument irréprochable de chacun des acteurs, de tous les enfants. Sa manière de traiter l’histoire en simple toile de fond en s’intéressant avant tout au destin tragique de ce petit village, ses relations conflictuels, ses mystères, sa violence brute ou suggérée, et cette histoire d’amour pleine de pudeur que vit notre narrateur.

     J’ai choisi différentes séquences – plutôt que d’exprimer un point de vue et une admiration qui tournerait en rond – symbolisant toutes les tentatives du cinéaste, ses choix, afin de cerner au mieux la dimension émotionnelle du récit, la force de sa mise en scène et sa portée universelle.

     La première scène (soit le premier plan) est déjà fascinante. Une voix se fait entendre, elle semble appartenir à un narrateur. Elle n’évoque pas de situation historique, elle parle directement de ce village. D’une petite communauté qui vivrait sous les ordres de dieu et où rien ne laisserait envisager d’évènements tragiques. Mais, très modestement, elle se déleste de toutes vérités absolues en nous faisant savoir que tout ce qui va nous être raconté n’est probablement pas entièrement véridique. L’écran est d’abord entièrement noir avant de laisser apparaître une image, celle d’un grand verger en profondeur. Le cadre et son noir et blanc sont immédiatement prodigieux, on est saisit par cette beauté plastique autant que par la force déjà singulière du récit qui nous est comté. La voix parle d’un accident et nous voyons celui-ci se produire. Un homme sur son cheval chute violemment, à cause d’un fil invisible que l’on aurait tendu volontairement entre deux arbres. Mais ce dernier fait nous ne le saurions que peu de temps après. Ce qui me fascinait dans cette première scène c’était son pouvoir immédiat d’inscription dans l’œuvre. Dès les premières secondes nous y entrons, nous n’en sortirons jamais. Un peu comme dans Barry Lyndon de Kubrick qui nous saisit d’emblée par sa Sarabande, ce duel et cette voix cynique et amicale. Haneke est encore plus économe que Kubrick, car il fait tout cela en silence. Il faut attendre une bonne minute, une fois que le film commence, pour entendre cette voix, puis encore une avant d’y entrevoir une image. Personnellement j’ai trouvé cette idée merveilleuse. Une idée très proche du Satantango de Béla Tarr qui lui avait choisi ce travelling très lent pour dévoiler la ferme et les rues du village, tout cela dans le silence complet, excepté celui des bêtes et du vent.

     Mon second choix se porte sur un dialogue entre un petit garçon de cinq ans et sa sœur. Rudolph et Anni. Ils mangent une bonne soupe quand soudain Rudi s’intéresse au sort de la femme du paysan. Sa grande sœur lui dit qu’elle est morte. Il demande ce que cela signifie. S’ensuit une très longue discussion autour de la mort. Le rapprochement opéré avec le père, notre docteur du départ, tombé de cheval. Rudi comprend l’accident (donc la mort) mais pas sa gravité. Il demande si tout être vivant doit passer par-là. Moi aussi ? Papa aussi ? Même maman ? Et c’est à cet instant qu’il comprend qu’on lui a caché la mort de sa mère, qu’il croyait en voyage. Ce dialogue uniquement en champ/contrechamp est somptueux. Toutes ces questions surviennent comme un amas de plomb sur la tête de la jeune fille qui ne peut guère mentir, sinon s’arranger pour modérer. Rudolph l’innocent donnera un grand coup dans son bol de soupe, pour témoigner sa colère, montrer que l’on n’a pas respecté ses sentiments. Quelque part, il a déjà le visage de son père.

     Je voulais aussi intervenir sur une scène aussi magnifique que symptomatique des limites du travail de précision et de ‘cache’ d’Haneke. Nous sommes dans la demeure du pasteur. Précédemment il fait un discours moraliste à ses enfants parce qu’ils ne sont pas rentrés à l’heure et méritent donc de porter ce ruban de l’innocence autour du bras ainsi que recevoir des coups de cravache. On découvre la mère préparant les rubans. Elle appelle ses enfants. Klara et Martin. Ils rejoignent leur père dans une pièce. La caméra se fige derrière la porte. On ne voit pas ce qui se passe à l’intérieur. Martin ressort, il semble devoir aller chercher quelque chose. Il revient. Une cravache à la main. Il entre, ferme la porte. La caméra se fige une nouvelle fois comme par pudeur derrière cette barrière. Perfection du hors-champ, de la suggestion d’une violence. Comme dans Funny games où après un coup de feu, l’objectif restait pointé sur la télé, couverte de sang, sans rien dévoiler de la situation, nous rendant prisonnier des faits. Haneke en est un grand spécialiste. Mais dans cette très belle scène (il faut malgré tout lui reconnaître ça) il va sans doute trop loin. Choisissant de nous faire entendre les coups infligés ainsi que les cris qui s’ensuivent. Etait-ce utile ? Il avait déjà tout dit. Du coup il se place comme voyeur dans cette séquence. Ou plutôt il nous place comme voyeur – plaisir sadique. Il ne montre pas directement mais il montre quand même. C’est vraiment dommage car tout dans cette séquence est huilée à la perfection. C’est d’ailleurs la seule chose que je lui reproche dans son film. La clarté évidente (surtout lors du second visionnage) de l’enchaînement de chaque situation ne permettait pas un tel abus de pouvoir. Mais je ne lui en veux pas.

     Une séquence sublime aussi pendant la fête de la moisson. Le narrateur nous guide encore. Il annonce un climat festif, dans lequel on baigne déjà, tout en prévoyant un événement désastreux. D’un côté cet homme qui danse avec sa future promise, ces tables pleines à craquer de bouffes, de boissons. De l’autre un paysan vengeur et désespéré qui s’en va faucher les choux du régisseur. Haneke alterne c’est assez rare chez lui. Alterner deux événements sur une temporalité identique. Cette scène est très intéressante parce qu’elle montre que même si le cinéaste a choisi l’option mystérieuse quant aux actes criminels qui surgissent un à un dans la petite bourgade, il n’a néanmoins pas oublié d’en montrer d’autres, plus évidents, souvent vengeurs, celui-ci où celui de l’oiseau en croix, tout en laissant à d’autres encore le mystère de l’accident ou non, comme celui de la jeune paysanne. C’est tout à son honneur. Et surtout ça renforce l’aspect authentique car non systématique de la récurrence des faits.

     Il y a aussi cette scène, la plus violente du film. Une des plus violentes du cinéma de l’Autrichien. En un sens je trouve qu’elle lui correspond, la violence a toujours été plus ou moins présente dans son œuvre, psychologique, sèche ou continue. Mais souvent elle apparaissait jusqu’ici par l’image, le mouvement. L’autodestruction dans Le septième continent. La tuerie dans 71 fragments d’une chronologie du hasard. Pour une fois elle est un dialogue. A part une gifle il n’y aura pas de violence physique dans cette séquence, tout passe par les mots. Le docteur est en train de se faire masturber par la gouvernante. Plan quasi identique à l’un de ceux de La pianiste. L’homme ne bande plus, il se retire, en colère et vide son sac sur cette femme, lui débite tout un tas de méchancetés, qu’il devait ruminer depuis des années, avant de lui asséner un « Mais bon sang, tu ne peux pas juste mourir ? » final. Cette scène qui montre une fois de plus l’excellente prestation de Suzanne Lothar, la mère de famille de Funny games, est un truc abominable, qui fou la chair de poule.

     Cette violence est partout dans le ruban blanc. Les hommes face aux femmes. Les parents face aux enfants. Les enfants entre eux. Les enfants face aux parents ? Mais elle est construite discrètement. Avec discernement. Dans le mensonge, les coups-bas. Elle est vicieuse. Mais imprévisible. Haneke se gardera bien de tout nous dévoiler et c’est tout à son honneur. Il ne cherche pas les coupables, comme cet instituteur à la fin ne les cherche pas non plus. Il les a sans doute en face de lui. Non c’est avant tout de savoir pourquoi qui intéresse et le cinéaste et l’instituteur, alter égo du cinéaste quelque part. Evidemment ça saute aux yeux que les enfants sont coupables sans véritablement l’être au départ, qu’il s’agit d’un concours de circonstances basé sur des idéologies autoritaires, un système de punition sans faille, des coutumes supprimant les libertés qui font de ces enfants des (futurs) êtres dangereux.

Ces messieurs dames (Signore & Signori) – Pietro Germi – 1966

Ces_messieurs_dames_photo_1The party.

     6.0   Agréable surprise que ce film italien palmé en 1966, que j’allais voir sans envie ni même curiosité. D’une part car casting et cinéaste me sont tous inconnus, et surtout parce que la comédie à l’italienne n’est, pour le peu que j’ai pu voir jusqu’ici, pas trop mon fort. Signore & Signori a une qualité assez importante c’est son rythme. Il est tenu pendant au moins une bonne heure de film. Après il retombe légitimement puisque ce qu’il a à montrer – la dégénérescence d’un couple, la construction laborieuse d’un autre – l’en oblige. Mais quelle première heure! A faire palir Fellini, auquel j’ai beaucoup pensé.

     Dans une grande villa, un riche homme d’affaire invite ses amis, les amis de son fils, tous plus hypocrites, égoïstes et déplorables les uns que les autres. Soirée de débauche avec cassures au sein des couples, moqueries en tout genre, hurlements à nous en donner mal au crâne. Il y a une sensation de grande liberté dans ce film, surtout dans la construction des personnages, tous sortis de nulle part. J’ai beaucoup, beaucoup ri. Et il y a des passages musicaux, dansants, dont je suis particulièrement friands… Dommage que le film ne tienne pas la distance, mais sur 1h58 c’est assez difficile. Néanmoins j’en garderai un excellent souvenir, en partie grâce à cette sublime actrice qu’est Verna Lisi, curieuse fusion entre Anna Karina et Monica Vitti !

Les Parapluies de Cherbourg – Jacques Demy – 1964

les-parapluies-de-cherbourgCritique de la séparation.

   10.0   En fin de compte très peu de cinéastes français, durant les années 60, évoquaient la guerre d’Algérie dans leurs films (si, Godard, Rozier bien entendu). Frontalement ou non d’ailleurs. C’est bien entendu la toile de fond de celui de Demy, même si le véritable thème abordé est l’absence, la dégénérescence du couple par le temps.

     Geneviève et Guy sont jeunes mais ils s’aiment et rien ne semble pourvoir se mettre en travers de leur amour. Elle travaille au magasin de sa mère ‘les parapluies de Cherbourg’. Il travaille comme garagiste pas si loin. Le soir ils se retrouvent, feignent les sorties théâtres et se baladent le long des quais cherbourgeois pour vivre leur passion, imaginer la vie à deux, s’en aller. Finalement, vient le temps où tout déraille. De son côté il est appelé pour deux ans de régiment. Tandis que la mère de la jeune femme lui fait savoir que les comptes sont au plus mal, et le jour où elle va pour vendre une bague qui lui est cher, elle fait la rencontre d’un type très riche, tombé sous le charme de Geneviève qui serait sans doute une parfaite porte de sortie à toute cette galère financière.

     Le départ, l’absence, le retour. Trois titres de parties funestes, qui apparaissent tels des coups de massue. Et cette dernière séquence où le décor est planté : Décembre 1963, on sait dès lors que cinq ans sont passés. Il neige, annonciateur d’une fin brumeuse, délicate, sensible. Une station service, celle que Geneviève et Guy avaient pour dessein dans leurs discussions amoureuses sans fin. Chacun est marié, chacun a son enfant. Elle lui demandera s’il veut voir Françoise, sa fille tout de même. Il refusera. Rien ne sera plus échangé. Elle repartira. Il restera là, sous la neige et accueillera sa petite famille. Dans le premier plan du film on apercevait six parapluies, quatre grands, deux petits. Un début de film qui annonce l’une des fins les plus fortes, tristes du cinéma, sans pour autant qu’elle soit funeste. Juste que le couple qui faisait un ne fera plus jamais que deux.

     Il y a quelque chose au départ qui pourra en gêner certains, quelque chose comme un détachement. Entre la légèreté du traitement, et la gravité de la situation. Tout est chanté. La vie semble même être chantée après. Comme si le parlé était dépourvu de tout rythme, de toute poésie, de toute vérité. Chaque musique est un thème. On semble y percevoir celui de la tristesse ou de la fatalité, celui de l’amour, celui de la colère. Selon moi c’est une grande force. Car c’est lui aussi qui guide nos émotions, mais je suis intimement persuadé que l’on peut ne pas être touché par les parapluies de Cherbourg. Et c’est très certainement d’une grande prétention, mais je pense aussi sincèrement qu’il est impossible de recevoir une émotion aussi pleine si l’on n’a pas vécu l’absence, d’une manière générale. Si l’on n’a pas vécu l’absence sous n’importe quelle forme. Si l’on n’a pas ressenti cette impression de crever d’amour. Jacques Demy disait : Les Parapluies de Cherbourg est un film contre la guerre, contre l’absence, contre tout ce que l’on déteste et qui brise un bonheur… Oui, les Parapluies de Cherbourg est un film sur l’absence, mais aussi sur le cruel pouvoir du temps, qui efface, qui invite à l’oubli.

     C’est simple, je suis sorti complètement terrassé, anéanti et aussi bouleversé. Jamais je n’avais eu autant le cafard après un film, longtemps après le film. Mais c’est une trace indélébile qui restera, une trace optimiste même. D’une part parce qu’il me fait prendre davantage conscience de la valeur du présent, d’autre part parce qu’il m’invite à aimer, à aimer davantage, à profiter de cet amour. Le cafard oui. Mais l’espoir aussi… Je le voyais pour la seconde fois. Ce fut comme une redécouverte. Et c’est devenu ‘notre film’ avec ma très chère, tant il a éveillé en nous des sentiments intenses.

Blow Up – Michelangelo Antonioni – 1967

Blow Up - Michelangelo Antonioni - 1967 dans * 100 blowup460

Ready-made.     

   10.0   Blow Up est un film cinématographique, voire photographique par excellence, sans doute la plus belle déclaration d’amour que l’on puisse faire au métier, puisqu’il évoque les (mes)aventures d’un photographe, son regard à travers les clichés qu’il a shooté sur un homicide dans un parc. Qu’est-ce que l’on voit ? Qu’est-ce que l’on ne voit pas ? Et comment doit-on interpréter ces choses, réalités que l’on a vu ou pas ?

     Blow Up semble nous aventurer sur le terrain glissant de l’illusion, de l’interprétation du regard, sur la problématique de vivre sans voir… A ce titre le film s’ouvre sur ce qui ressemble à une fête, ou une manifestation interprétée par des pantomimes. Et ces derniers font la boucle à savoir qu’ils improvisent une partie de tennis imaginaire où tout leur semble vrai, à tel point que les autres, devenus spectateurs, de même que notre personnage principal, vivent le moment comme s’il existait réellement, matériellement.

     Que vient de faire le cinéaste italien pendant plus d’une heure et demie ? Tout simplement de jouer avec son personnage, avec son spectateur, devenu lui aussi personnage. Puisqu’il s’agit ni plus ni moins que de nous faire vivre, découvrir en même temps que le personnage cette histoire presque rocambolesque, l’histoire d’une simple prise de photos d’un couple dans un parc anglais qui dérive vite en meurtre… Et tout cela à travers ces photos prises justement. Le personnage n’a rien vu de la scène, c’est seulement en rentrant chez lui qu’il découvrira la face cachée de cette journée d’apparence anodine.

     Et Antonioni fait ça à sa manière, plein de finesse, pleine de finesse, avec un sens du cadre hors du commun, non sans en oublier ce qu’il approfondira dans Zabriskie Point à savoir la mise en abyme d’une jeunesse paumée, d’une société malade qui trouve refuge dans des activités libertines, décadentes (sexe, drogue, marginalisme en tout sens (la pantomimie)). En ce sens, Blow Up comme tout ce que fait Antonioni est une œuvre excessivement moderne. Antonioni est selon moi le plus grand des modernes.

     Brian De Palma en reprendra la trame dans son film Blow Out en délivrant cela dit quelque chose d’entièrement différent, plus noir, dramatiquement plus chargé, axé sur le son et non l’image, mais tout aussi bien réussi dans son genre.

Othello – Orson Welles – 1952

OthelloOpéra macabre.

   7.5   Belle adaptation d’une oeuvre Shakespearienne où trahison et amertume, dans la plus extrême de leurs significations se substituent à l’amour dans le plus lyrique des poèmes possibles. Un amour enivrant pour une démence qui le sera tout autant. Orson Welles joue beaucoup avec ombres et lumières, montrant Othello dans ses moments de doute à la limite entre clarté et obscurité, puis totalement dans la pénombre durant sa folie morale. De même, la scène de la promenade, durant une discussion entre le général et son officier, fourbe et cupide, ainsi que les poursuites dans la citerne portugaise, sont d’une beauté visuelle incomparables. Et que dire de ce début de film, où les coups de tambours accentuent funèbrement la terrible tragédie du Maure de Venise et de la belle Desdémone.

Elephant – Gus Van Sant – 2003

elephant-gus-van-santDrame en sourdine.

   10.0   Sur un plan entièrement personnel, Elephant fut une très grande découverte cinématographique. Ce fut pour moi la découverte d’un genre, d’une mise en scène, d’un cinéma qui jusque là m’était encore inconnu. Elephant a changé ma vie. Du moins a-t-il changé ma perception cinématographique. C’est à partir de Van Sant que je me suis passionné pour d’autres grands qui imposent un style pouvant s’en rapprocher : Béla Tarr, Chantal Akerman, Alan Clarke, pour ne citer qu’eux.

     Elephant c’est quelques heures dans un lycée, les cours, les rencontres, les discussions, les repas au réfectoire, les longues marches quotidiennes. Une journée banale, la semble t-il répétition des jours précédents, et pourtant cette fois un drame approche. La singularité avec laquelle le film (archi court : 1h20) parvient à instaurer un climat des plus doux et angoissants est ahurissante. Dans un état de tension, d’étouffement, où les plans mobiles s’étirent, s’attardant très souvent sur le dos des personnages, en les accompagnant sur la Sonate au clair de lune de Beethoven, Gus Van Sant impose un style en marge – qui lui vaut de décrocher moult prix dont la convoitée palme d’or à Cannes.

     La réussite de ce petit bijou réside principalement dans l’agencement de ces longues séquences, qui s’entrechoquent toutes entre elles, provoquant un lien de causalité particulièrement sidérant. Une sidération d’une simplicité désarmante. Ce que Béla Tarr promet dans Satantango (la superbe scène de la jeune fille prostrée à la fenêtre du resto bar), son admirateur le reprend dans ici en le malaxant à l’infini : Montrer une scène sous plusieurs angles, que l’on soit cette jeune étudiante solitaire et exclue, ce photographe errant ou un autre. Le climat de tension s’accentue car ce que l’on voit d’un côté nous ne le voyons pas de l’autre et découvrons petit à petit certains signes provoquant le glissement jusqu’à la catastrophe.

     La légère brise matinale qui semble accueillir chacun entre les murs de ce lycée en début de film accouche dans un carnage final, une violence sourde, complètement déréalisée, sans emphase, et surtout dans une prise de distance rendant l’émotion de glace. L’alliance parfaite entre image et sons parvenant à éviter toute forme de pose. L’alchimie totale. L’état de grâce. Presque flippant tant ça paraissait improbable d’y parvenir de cette manière là. Faisant référence au massacre de Columbine, le succès de Elephant est d’autant plus important qu’il permet à Gus Van Sant de sortir un film des placards qu’il avait réalisé en 2002, un film qu’il n’avait pas sorti sur les écrans, un film qui aurait puni le cinématographe de l’un de ses plus beaux bijoux : Gerry !

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silencio


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