Archives pour la catégorie Paul Thomas Anderson

Phantom Thread – Paul Thomas Anderson – 2018

02. Phantom Thread - Paul Thomas Anderson - 2018There will be love.

   8.0   Dans son manoir londonien, véritable tour d’ivoire, un couturier règle sa vie et sa réussite comme du papier à musique. Ses robes sont convoitées par toute l’aristocratie du pays. Ses maitresses sont ses muses éphémères chaque fois dissoutes dans le vent d’une nouvelle création. Ses petites mains sont ses plus fidèles amours, les garantes d’un quotidien précis et d’une orfèvrerie qu’il ne faut pas chambouler. Quotidien auquel Cyril, sa sœur et associée, met un point d’honneur à préserver la pérennité. C’est une rencontre qui va tout changer. Une serveuse dans un café. Nouvelle muse pourtant bien éloignée des standards bourgeois sous le charme desquelles, Woodcock – le légendaire couturier en question, incarné par le non moins légendaire Daniel Day Lewis – habituellement, tombe.

     On est dans la thématique chère à Paul Thomas Anderson, du maître et son élève, dans la droite lignée de The Master, sauf que Phantom Thread ira plus loin, toujours de façon inattendue, redistribuant imperceptiblement ses cartes à de nombreuses reprises, tout en développant une humanité pour ses personnages que personnellement, je n’avais jamais reçue ainsi dans son cinéma, jusque dans cet imprévisible glissement du corps étranger prenant possession de cet homme apparemment invulnérable : Le film va même converger dans un moule proche du Crash, de Cronenberg – vers une histoire d’amour insolite et extrême, en somme – dans son bouleversant dernier acte, tandis qu’on le voyait plutôt emprunter les voies du Théorème, de Pasolini.

     Si d’abord, Alma ne cesse de regarder Woodcock, tente de briser ses habitudes, de capter son attention, son amour, lui continue d’observer ses robes, de glisser des mots dans les doublures de ses créations, d’ordonnancer son quotidien, d’écraser sa muse comme il en a très probablement écrasé des dizaines, aidé par cette sœur glaciale, qui ouvre sur une magnifique relation triangulaire, toxique et macabre. Et imperceptiblement, le pouvoir change d’hôte. Vicky Krieps s’impose sur Daniel Day Lewis, dans un vertigineux jeu de rôle et de pouvoir comme on pouvait en voir dans les films de Bergman. Et tout cela se trouvait déjà dans leur première entrevue au café : Quand il lui commandait un festin improbable et lui gardait ses notes, l’obligeant à tout retenir, Alma revenait avec l’intégralité de la commande, lui tenant tête pour la première fois.

     La réalisation de PTA est magistrale mais jamais dans l’emphase comme c’était le cas par le passé. C’est une réalisation de styliste complètement en symbiose avec son sujet, son climat, ses personnages – voire dans ce que le film dégage d’autoportrait. Visuellement c’est ce que j’ai vu de plus beau depuis Carol. Tous deux ont d’ailleurs en commun d’être accompagné d’une musique quasi omniprésente, qui se coupe exactement quand on espère qu’elle sera coupée, servant moins d’enrobage illustratif que de métronome accordé au destin de ses personnages. Car si le film est somptueux, ses personnages le sont davantage encore. Que la jeune Vicky Krieps parvienne à tenir la dragée haute à un Daniel Day Lewis, magnétique, qui ne vampirise pourtant jamais le film, est sans aucun doute le vrai tour de force de cette merveille.

Inherent Vice – Paul Thomas Anderson – 2015

inherent-vice-image-joaquin-phoenix-katherine-waterston-joanna-newsomStrange days.

   6.5   Pas certain que ça me restera mais je pense que le cinéma américain et plus particulièrement le cinéma de Paul Thomas Anderson peut se porter autrement, après un truc aussi solaire et diaphane, chic et décomplexé. Tout est foutraque, tient sur des esquisses burlesques égarées, des absurdités douces. C’est un film noir qui ne ressemble à aucun film noir, sans repères, tout en collages, astucieux ou hermétiques au choix.

     Je n’ai jamais compris le cinéma de PTA que je trouve surestimé, suffisant, trop accompli mais là j’entrevois ce qui l’anime, qui dépasse largement le cadre du livre (que je n’ai pas lu) duquel il s’inspire, puisqu’il ne s’agit que de mise en scène, de folie de mise en scène, à l’image du premier dialogue entre Phoenix et Wilson. Je n’ai pas l’impression d’avoir déjà vu quelque chose de similaire, de si flottant, embrumé, comme un épais nuage de fumée de pétard, qui reste et imprègne tout. J’étais dedans, j’étais bien, sans trop savoir ce qui m’arrivait, sans trop comprendre quoi que ce soit non plus d’ailleurs.

     J’ai dû m’assoupir un moment, j’ai récupéré le fil quand Shasta est à oilpé. Scène hallucinante. Je n’avais jamais entendu autant le bruit du cuir au cinéma. On entend beaucoup le cuir dans Inherent Vice, il craquelle et exhale un parfum érotique et terrifiant à la fois. Globalement le film est assez hallucinant ou hallucinogène de toute façon, parcouru par des images folles, des bribes indomptables, de sacrés présences (Brolin et ses bananes enrobées de chocolat glacé WTF) un peu comme un Jackie Brown sous LSD, une mouvance sans précédent. C’est un film qui donne le tournis. Un tournis agréable, un good trip post fumette.

     Le grand geste formel pompeux auquel il se raccrochait, jusqu’à There will be blood qui s’ouvrait dans un puits de pétrole et s’égarait dans le grotesque, avec ces interprétations taillées pour les Oscars (Daniel Day Lewis ou Paul Dano), ça me fait penser à Inarritu. Lui avait démarré avec la sidération d’Amores Perros avant de s’engluer dans les films concept (Un plan-séquence pour Birdman) et la prestation hallucinée de Di Caprio en route pour la statuette (The Revenant). PTA s’est trouvé une voie en marge, avec The master, que je n’aime pas spécialement mais dont je reconnais une reconversion assez stimulante. Inherent Vice vient confirmer ce dérèglement. Pour la première fois avec un film de PTA je me dis que je pourrais le revoir avec plaisir, assez vite.

     Inherent Vice rend bien compte d’une frontière, un changement de ton, de période, qui marquerait la fin des années 60 hallucinées, flower power et ses promesses pour entrer dans les années 70, la dégénérescence de l’ère Reaganienne, entre corruption et paranoïa, la fin du rêve. Big Foot en dévore un cendrier de beuh. La lugubre bande originale de Jonny Greenwood affronte quelques morceaux plus chancelants et doux de Neil Young à Minnie Riperton. Il y a une vraie ambiance. Douce et morbide.

     Les deux présences superbes que sont Katherine Waterston et Joanna Newsom, traversent le film comme des flashs, solaires, fragiles, spectrales. Un brouillard permanent d’où s’échappent des saillies burlesques généralement produites par un Joaquin Phoenix hagard et désarticulé, ridicule et fascinant, lucide et débile à la fois.

     Quant à s’ouvrir sur Vitamin C de Can et se fermer sur Any day now de Chuck Jackson, ce n’est ni plus ni moins qu’une belle démonstration de goût.


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