Archives pour la catégorie Philippe Garrel

L’ombre des femmes – Philippe Garrel – 2015

325124Les résistants de l’amour.

   7.4   C’est le plus beau Garrel depuis La frontière de l’aube. Celui qui semble le plus en phase avec son désir d’épure, qu’il tisse dorénavant de film en film, variant à peine les motifs, les plans, l’énergie mais suffisamment pour ne pas refaire le même film que précédemment. Malgré quelques embardées couleur Garrel semble revenir définitivement au noir et blanc, qui à l’image du film n’avait jamais paru aussi léger, bienveillant. C’est un Garrel qui finit bien, comme un Rohmer. C’est assez déconcertant sur le moment mais on s’y fait. C’est une caresse, une friandise, ce qui ne l’empêche néanmoins pas d’atteindre une forme de gravité fataliste chère au cinéma garrelien ; où les couples se défont par divergences discrètes et par dissonances à peine visible. L’ombre des femmes donne à voir cet invisible-là, au sein d’un couple qui se trompe mutuellement, sans le savoir, tout du moins il tente de le débusquer au moyen d’un vaudeville pas comme les autres, où les sourires sont aussi prégnants, puissants et amples que les larmes. Epure narrative convoquée jusque dans la durée même du métrage, qui aurait pu être un court mais qui est à peine plus long, comme si Garrel avait élagué au maximum pour n’en garder que la sève et la malaxer à son goût. La longueur importe souvent peu chez Garrel d’ailleurs, ses films ne se calent jamais sur une certaine idée de temps donné. Le récit glisse, diverge, se brise, reprend, s’arrête. Il y a de très belles ruptures dans L’ombre des femmes, ça aurait pu durer davantage, combler parfois entre les lignes mais le cinéaste a opté pour sa brièveté. Ce qui est fort ici c’est de parvenir à intégrer la petite histoire dans la grande, les faire résonner en écho, sans lourdeur et sans jamais dégager de temporalité distincte. C’est la voix off, discrète qui nous offre cette temporalité. Stanislas Merhar est bouleversant, je crois que c’est la première fois que je le trouve aussi beau. Il joue Pierre, alter ego garrelien comme toujours, cinéaste en quête, amoureux opaque, romantique éternel, qui traverse toute cette filmographie, des Baisers de secours à La jalousie. Garrel est probablement le cinéaste en activité dont l’œuvre est la plus cohérente, une projection complexe de lui-même. Ce sont des films au présent, dans lesquels on reçoit tous ses doutes, ses aspirations, ses souffrances. Une fois encore ici, la fin est bouleversante. Elle est pourtant à l’opposé de celle du Vent de la nuit, dont je ne me remettrais jamais. C’est fascinant. Il y a enfin un apaisement chez Garrel, une forme de sagesse sereine un peu étrange, comme s’il retrouvait une jeunesse joyeuse. Et pourtant L’ombre des femmes n’est que valse dangereuse, une partie de cache-cache, de mensonges, de trahisons, à l’image de ce vieil homme que Pierre écoute et filme, résistant de la seconde guerre, dont on apprendra finalement qu’il était de l’autre côté et s’était construit un souvenir héroïque de toute pièce. Pierre et Manon sont des résistants à leur façon, s’aiment passionnément mais sont passionnés par les dangers de l’amour, tellement qu’ils refusent tous deux d’être le miroir de l’autre, Pierre plus que Manon d’ailleurs, elle qui sait la vérité quand lui est incapable de la soupçonner « C’est toi qui me l’a dit. Tes gestes. Ta façon de te coucher. » Les femmes chez Garrel ont toujours ce temps d’avance. Les hommes ne sont que leurs ombres. A la fin c’est Manon qui annonce la supercherie du vieux résistant à Pierre. Elle est venue à son enterrement en le sachant. Sans doute uniquement pour revoir Pierre et parce qu’elle savait qu’ils retomberaient dans les bras l’un de l’autre.

Le vent de la nuit – Philippe Garrel – 1999

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Dialogue avec la mort.

   9.7   Il y a une image qui revient régulièrement dans Le vent de la nuit c’est le passage de cette Porsche rouge sur une voie rapide, comme le fantôme d’un homme bien vivant qui laisserait tout filer, un homme qui déjà ne serait plus de ce monde. Paul (Xavier Beauvois) dira quelque chose comme ça pendant le film en s’adressant à Serge (Daniel Duval), alors qu’il ne semble pas se rendre compte à qui il s’adresse. Ce qu’il y a d’étrange avec les gens suicidaires c’est qu’ils sont là mais c’est comme s’ils n’étaient plus là, ils sont là sans être là, quelque part ils sont déjà ailleurs, c’est à peu près ce que lui dit Paul. Et c’est aussi ce que dit Philippe Garrel dans Le vent de la nuit. Il s’intéresse à trois personnages en particulier, n’ayant pas de vécu similaire mais dont les destins se rapprochent. Hélène (Catherine Deneuve) trompe son mari avec Paul, elle n’est heureuse ni chez elle ni avec cet amant véritablement, car tout est rapide, tout paraît éphémère. Et Paul est jeune, il découvre, il ne sait pas où se placer dans ce monde, il ne sait pas s’il pourrait aimer Hélène comme il se doit. Durant un voyage en Italie, lors d’une exposition, cet amant va rencontrer un homme qui lui permettra de regagner Paris. Ils feront le voyage du retour ensemble. Et dans cette fascination, cette admiration que Paul vouera à cet homme, ex soixante-huitard, quelque part héros malgré lui, Serge, l’homme en question, ne semble plus en mesure d’écouter. On apprendra un peu de ce passé révolutionnaire mais aussi de la perte de sa femme, qui s’est suicidée. Le suicide chez Garrel semble être l’unique porte de sortie valable, au sens choisie. Entre ce suicide évoqué, ce suicide manqué de Hélène et celui réussi de Serge à la fin du film, il y a comme un grand vent de fin, de mort mais aussi de maturité qui s’installe ici et là. Paul est jeune, il idolâtre, cette sensation suicidaire le dépasse, il n’a pas ce rapport intime avec la mort encore. Hélène le découvre mais s’y prend mal, comme un adolescent qui aurait découvert l’amour pour la première fois, maladroitement. Serge, au contraire, dégage cette sagesse, cette certitude dépressive qui lui donne cette apparence que Paul lui donnait plus tôt, d’un type qui serait là mais en fin de compte déjà plus là. Le film se suit comme un road-movie. D’une part grâce à ce long retour vers la capitale mais aussi avec ce nouveau voyage vers Berlin. Catherine Deneuve, pourtant seule sur l’affiche du film, ne l’occupe pas vraiment ce film, en tout cas pas physiquement. En fait, son personnage est partout. Dans les pensées de Paul, toujours incertain. Et peut-être aussi est-elle une aide dans la décision prise par Serge. Le vent de la nuit est un grand film suicidaire, peut-être même le plus grand. Il y a une telle sérénité dans cette approche de la mort c’est miraculeux. Philippe Garrel prend vie dans chacun de ses films. Qu’il raconte son histoire d’amour avec Nico et l’emprise de la drogue (J’entends plus la guitare) ou la naissance d’un enfant et son impact sur le couple (Les baisers de secours) ou la révolution qu’il a mené corps et âme (Les amants réguliers) mais un sentiment étrange plane constamment sur Le vent de la nuit. Le sentiment d’un film fait pour ne pas flancher. A la fin de Elle a passé tant d’heures sous les sunlights Garrel se tient devant une fenêtre, son suicide n’est pas loin, mais la vie s’accroche à lui, l’importance d’être mari, l’amour du père. Il ne reste plus rien dans Le vent de la nuit. Tout a disparu. Il n’y a même plus d’espoir.

Les baisers de secours – Philippe Garrel – 1989

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La loi du désir.     

   8.7   C’est très difficile d’écrire sur le cinéma de Garrel, tout est affaire de corps, de paroles intimes, discussions intellectualisées sur les douleurs de l’amour. La caméra prend le temps de tisser les liens entre les personnages, naviguant de l’un à l’autre, jamais de champ/contrechamp, très peu de cut, tout se joue sur le plan séquence et une caméra qui fixe un visage, une parole, s’en va saisir saisir celui qui le reçoit, soit d’un regard à un autre, soit par les parties du corps, n’hésitant pas à placer la parole hors champ très souvent. C’est l’un des films de Garrel qui me touche le plus. Sans doute parce que j’ai l’impression d’entrer dans ses pensées, de découvrir son point de vue. Sans doute aussi parce qu’il parle du relais entre générations, ils jouent ici aux côtés de son père Maurice Garrel et de son fils Louis, à peine sept ans. On y voit un amour qui se détruit, tout simplement parce que Philippe Garrel, cinéaste dans le film, refuse de prendre sa femme pour jouer le rôle qu’il lui a écrit, préférant la remplacer par une célébrité. Ce sont les interrogations même du cinéaste qui tentera de ne jamais tomber dans le piège commercial. Il le réussira. Dans le film on ne sait pas trop. On sait qu’après une période de solitude, où il tente de reconquérir sa femme au moment de l’échange de l’enfant, mais où elle préfère perdre l’amour, dit-elle, plutôt que sa dignité, ils finiront par se retrouver, grâce au vecteur Lo, le petit garçon. Pas de morale chez Garrel, jamais. Quand la jeune femme est découverte au lit avec un autre, on en discute et on considère cela comme un appel au secours. Les baisers de secours ce sont ceux que reçoit le fils, ce sont ces baisers qu’il reçoit de sa mère comme de son père. J’adore les films de Garrel, jamais poseurs, toujours à l’écoute. C’est intelligent, toujours bien écrit et passionnant. C’est aussi d’une grande noirceur concernant les rapports générationnels. Même si l’on voit des instants magnifiques entre un père (Maurice) et son fils (Philippe) on apprend aussi plus tard qu’une mère ne peut plus parler avec son mari, ni avec son fils, qu’elle est obligée de se confier à son petit-fils (Lo). Comme en amour. L’amour est-il la complémentarité ou le miroir ? C’est ce que semble chercher à dire cette première séquence du film où la jeune femme tente de comprendre les choix de son mari. Quand les amants se sont retrouvés, il y a trois séquences indiscernables. Une première dans les hautes plaines montagneuses, où chacun se suit, ne marche pas ensemble. Plus tard une scène dans un restaurant qui accouche sur une mésentente à propos des valeurs de l’homme et de la femme. Et une dernière séquence dans un souterrain de métro où la femme voit sur le quai d’en face cette actrice rivale qui s’en va sans la voir, et elle de rester seule, silencieuse sur ce banc, abandonnée de tous dans le silence. Le cinéma de Garrel est probablement celui qui me touche le plus et donc celui dont j’ai le plus de mal à parler. Je pourrais voir que du Garrel, mais je ne veux pas vraiment en parler, c’est trop fort. Godard je n’y arrive pas. Garrel je ne veux pas.

Les Amants réguliers – Philippe Garrel – 2005

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     8.4   Autrefois c’était son père Maurice qui se trouvait devant l’objectif, aujourd’hui Philippe Garrel, au moyen d’une splendide scène de passation de relais, filme Louis Garrel, son fils. Philippe Garrel c’est le noir et blanc. Le sublime. Un héritier de la nouvelle vague unique en son genre, il suffit de prendre en compte son dernier film pour s’en persuader, ovni ultramoderne devant lequel on peut tout aussi bien penser à Murnau ou Dreyer. Louis Garrel c’est la belle gueule du cinéma français. Enfin le cinéma de son père et de Christophe Honoré. Pas plus loin. C’est un type d’une beauté mystérieuse qui embrase l’écran de chacune de ses apparitions, sa voix fluide et son charisme froid. Les Amants réguliers est un curieux récit situé en pleine révolution soixante-huitarde. Deux indices temporels nous sont offerts, deux plaques de numéros d’habitation, le 68 puis le 69. On dirait du Resnais. Le Resnais des temps beaux et glorieux. Dans un premier temps c’est 68 et ses évènements mémorables qui nous intéressent. Les jeunes fument de l’opium, écrivent des poèmes, s’adonnent au surréalisme pictural et surtout sont en pleins préparatifs révolutionnaires. Entre-temps, François fuit la police qui le recherche pour refus puis nous présentation à l’incorporation au service militaire. Dans une errance sans fin le voilà lancé dans cette aventure jusque dans les beaux quartier de Paris, où l’on brûle des voitures, on les retourne pour s’en faire des boucliers, on se protège par des montagnes de pavés (où peut-être François rêve t-il tout simplement et se voit plongé en pleine révolution française de 1789 ?), on veut montrer que l’on existe, que le jeunesse a du répondant. Et Garrel filme cet épisode (qu’un carton qualifie d’espérances de feu) de main de maître, dans un noir et blanc aussi beau que chez Béla Tarr, l’épisode de la rue rappelant l’esthétique des Harmonies Werckmeister. Les manifestants semblent y croire puis finalement plus trop quand la police a chargé. Chacun se sépare. François atterrit chez son grand-père qui lui dira qu’il faut profiter de la situation car « une occasion de révolution comme celle-ci ne se retrouvera plus ». La nuit passe. Tout reprend son cours. Comme si l’instant avait été rêvé. Les espoirs sont fusillés, dira le second carton. 69, inscrit plein cadre. François tombera sous le charme de la belle Lilie (Clotilde Hesme) alors qu’elle se souvient l’avoir croisé durant les émeutes. Une histoire d’amour va naître, une histoire d’amour comme jamais on en avait filmé. Le regard mystérieux de François. Le sourire angélique de Lilie. Tout cela restera gravé dans ma mémoire. Les éclats d’inamertume, le sommeil des justes seront les deux cartons suivants, scellant cette histoire sublime, convoquant amour et éternité. Pas de morale à en tirer, simplement des réflexions. Car le film de Philippe Garrel est inépuisable. On pourrait en parler trois heures, en dire des tonnes que l’on n’aurait pas encore tout dit. Chaque personnage embrase l’écran dans un folklore ahurissant, presque irréaliste, et pourtant d’une justesse sans faille. Le rôle du père prend une place très importante. Chacun a ses visions, toutes différentes suivant la personnalité de son père, qu’il soit salaud comme le dira untel, absent comme le dira un autre, ou en quête de bonheur pour un autre encore. La fin est somptueuse. Pas très heureuse forcément. Quand l’unique amour s’échappe. La vie s’échappe aussi. Maîtrise des plans. Maîtrise des dialogues, d’une intelligence inouïe, d’un romantisme unique, surfant du côté de Baudelaire. Maîtrise de la direction d’acteurs, tous magnifiques.


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silencio


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