Archives pour la catégorie Radu Jude

Peu m’importe si l’histoire nous considère comme des barbares (Îmi este indiferent dacă în istorie vom intra ca barbari) – Radu Jude – 2019

15. Peu m'importe si l'histoire nous considère comme des barbares - Îmi este indiferent dacă în istorie vom intra ca barbari - Radu Jude - 2019Odessa, mon amour.

   8.0   Cette phrase qui donne son titre au film est extraite du discours du maréchal Mihai Antonescu, prononcé aux conseils des ministres le 8 juin 1941, qui ouvrira la voie aux massacres d’Odessa, dès le 22 octobre de la même année : Vingt mille juifs et tsiganes furent tués par l’armée roumaine, alors en dictature militaire raliée à l’Allemagne nazie.

     Il me semble que l’on peut mettre en corrélation cette idée avec celle d’un autre cinéaste engagé politiquement, israélien, à savoir Nadav Lapid, qui avait cité dans un de ses titres – Le genou d’Ahed – un extrait du discours d’un député s’en prenant à une militante palestinienne.

     Mariana, jeune metteuse en scène, souhaite retranscrire cet épisode douloureux, nié ou inconnu de l’histoire de son pays, au moyen d’une reconstitution militaire, dans le cadre d’un événement public en plein air sur une place de Bucarest. Projet difficile à finaliser notamment à cause d’un représentant municipal qui s’oppose à ce qu’on remue les vieux démons enfouis, mais aussi en se heurtant à certains de ses figurants-acteurs qui ne supportent pas son point de vue anti-roumain.

     Si Radu Jude entreprend de revenir sur ce génocide c’est en grande partie parce qu’il a été atténué sinon enterré par le régime communiste. En effet, en Roumanie, l’histoire officielle n’a pas retenu sa participation à l’Holocauste et « l’affranchissement ethnique » imposé par le maréchal Antonescu. Entreprise collective négationniste que Radu Jude, par le biais de cette femme engagée, souhaite combattre en rétablissant la vérité historique, dans un geste quasi lanzmanien.

     Le film est collé à son personnage d’un bout à l’autre, incarné par la merveilleuse Ioana Iacob : boule d’énergie en retenue et réflexion toujours prête à exploser. Mais il s’agit aussi d’observer un tournage, celui de la représentation finale. En somme, nous assistons au tournage du tournage, un petit théâtre vivant perturbé par un enchevêtrement d’idéologies.

     Et si le film s’ouvre sur des archives d’exécutions juives tournées par les nazis, il place aussi, plus tard, un extrait du Miroir, de Nicolaescu, film de réhabilitation nationaliste, qui rappelle ce film de montage tourné auparavant par Radu Jude mettant en comparaison l’exécution du maréchal via deux points de vue : le documentaire et la reconstitution.

     Il n’y a pas beaucoup de cinéma aujourd’hui qui me passionne, stimule, enthousiaste autant que celui de Radu Jude. Je veux absolument tout voir, tout découvrir de lui. En espérant aller voir en salles ses prochaines sorties !

The dead nation (Tara moarta) – Radu Jude – 2017

09. The dead nation - Tara moarta - Radu Jude - 2017La vérité des images.

   7.0   Tara moarta présente une série de photographies de la petite ville roumaine de Slobozia dans les années 1930-1940 prises par le photographe Costică Acsinte. Images principalement accompagnées d’extraits du journal d’Emil Dorian, un médecin juif de la même époque. La bande son raconte ce que les photographies ne montrent pas : la montée de l’antisémitisme puis la terrible description de la persécution roumaine des juifs, qui sera le sujet du long métrage suivant de Radu Jude : Peu m’importe si l’histoire nous considère comme des barbares. Ici deux régimes d’images et de sons cohabitent : le récit du médecin devient le hors-champ de celui du photographe. C’est passionnant.

The marshal’s two executions (Cele două execuții ale mareșalului) – Radu Jude – 2018

07. The marshal's two executions - Cele două execuții ale mareșalului - Radu Jude - 2018Double impact.

   6.5   Passionnant film de montage visant à mettre en comparaison deux sources très différentes centrées sur un même fait : l’exécution le 17 mai 1946 du maréchal Ion Antonescu, allié d’Hitler, et celles de ses acolytes. Il y a d’une part les images documentaires filmées le jour même par le cameraman Ovidiu Gologan, en noir et blanc, brutes, sans piste sonore. Et d’autre part celles recrées par le cinéaste Sergiu Nicoleascu, en 1994, dans son film Le miroir, en couleur, avec piste-son, comprenant paroles et musique. Les deux versions sont montées ensemble et non en deux parties comme le fera par exemple Jean Eustache dans Une sale histoire. Les plans sont sensiblement les mêmes puisque Nicoleascu copie les images du film de Gologan mais il les transforme créant un vertigineux abîme entre le document et la fabrication, captation et mise en scène. C’est d’autant plus troublant et terrifiant que le film de 1994 est clairement une entreprise de réhabilitation du chef roumain pro-nazi.

Plastic semiotic – Radu Jude – 2021

06. Plastic semiotic - Radu Jude - 2021Sauvages.

   6.0   C’est une succession de plans fixes sur des playmobils, barbies, dinosaures, petits soldats et autres voitures miniatures. Mais chaque « tableau » représente une scène de notre quotidien, ordinaire ou extraordinaire. La naissance ou la mort, un repas de famille ou un embouteillage, une relation sexuelle ou un viol, un meurtre, la guerre, un gamin regardant la télévision, des vieux observant un jardin d’enfants, une visite chez le médecin, une scène de classe, une autre carrément apocalyptique. Tout se mélange dans un maelstrom assez détonant et fulgurant. L’idée géniale est la recréation de nos vies par les moyens de jouets, donc par ce que nous offrons à nos gamins pour les divertir, les occuper, les préparer à la vie, comme si nous avions accès à leur imagination, naïve, cruelle, joyeuse, déviante. C’est assez vertigineux. Et tout ça avec quelques bouts de plastiques signifiants et quelques plans (des plans d’ensemble et des gros plans) collés bout à bout. Et le film s’ouvre sur la revendication de trois inspirations : Morale du joujou de Charles Baudelaire, le Dictionnaire des idées reçues de Gustave Flaubert et La Vie en questions et en exclamations d’Anton Tchekhov. Le niveau de Radu Jude en vingt minutes et si peu de spectaculaire (de simples jouets, bordel) me sidère tant il parvient à restituer toute la sauvagerie du monde.

Bad luck banging or loony porn (Babardeală cu bucluc sau porno balamuc) – Radu Jude – 2021

26. Bad luck banging or loony porn - Babardeală cu bucluc sau porno balamuc - Radu Jude - 2021Le vrai scandale.

   9.0   Voilà plusieurs années que j’entends parler de Radu Jude. Certains pensent même qu’il s’agit du plus grand cinéaste contemporain. Et il tourne comme Hong Sangsoo, le bougre, autant dire que rattraper sa filmo devient de plus en plus compliqué. J’ai hésité à aller voir Kontinental’25 en salle il y a peu, mais pourquoi pas commencer par ce film-là au titre particulièrement intriguant et génial ?

     Et c’est une giga claque. Une merveille. Un film qui m’a semblé saisir son époque comme peu de films avant lui. Ça m’a rappelé y a quinze ans quand je disais que le cinéma roumain était le plus beau et incisif du monde : Les Cristi Puiu, Radu Muntean, Corneliu Porumboiu, Cristian Mungiu. Ça m’avait manqué. Mieux, j’ai découvert un cinéaste, un univers, une singularité. Maintenant, je rêve de voir ses autres films.

     C’est l’histoire d’une enseignante qui voit sa carrière et sa réputation menacées après la diffusion sur Internet d’une sextape tournée avec son mari. Forcée de rencontrer les parents d’élèves qui exigent son renvoi, elle refuse de céder à leur pression et questionne alors la place de l’obscénité dans nos sociétés.

     C’est fascinant de voir à quel point on n’aurait pas pu mieux résumer le film (j’ai pris celui se trouvant au verso du DVD) et pourtant à quel point il ne lui rend pas justice, ne le cerne pas du tout, lui enlève toute sa singularité éminemment cinématographique, son amour du montage, sa captation du réel, ses parti-pris audacieux, sa narration non traditionnelle.

     La première audace, casse-gueule au possible se situe dès le prologue – qui n’est par ailleurs pas du tout annoncé comme un prologue. Une sextape nous est offerte, frontale, globalement du point de vue subjectif du mec qui filme. Il faut oser lancer un film là-dessus et faire le pari que ça ne l’écrasera pas, qu’il s’en relèvera, mieux, qu’il en sera plus fort encore. C’est quasiment une pièce à conviction – qui sera par ailleurs reprise dans le dernier chapitre selon un autre angle. Elle irrigue tout le récit à venir.

     Un récit qui se déploiera sous forme de chapitres. De durées relativement identiques. Trois parties, exactement. Mais là non plus, pas du tout comme on s’y attend. D’une part car il s’agit d’un tournage en pleine crise sanitaire ce qui en fait un beau témoin de l’époque de la pandémie. D’autre part car ces trois chapitres ne se ressemblent pas du tout, d’un point de vue formel mais se répondent à merveille.

     Le premier est un chapitre déambulatoire. On y suit le déplacement de l’enseignante se rendant à cette « réunion » au collège. On y arpente Bucarest, de long en large. Un Bucarest chaotique. Son invasion publicitaire, ses comportements violents. Son obscénité nous agresse, nous révulse. Les images pornographiques ont contaminé l’espace public, saturé notamment d’affiches publicitaires et politiques.

     La troisième partie nous plonge dans ce tribunal populaire de fortune. Sa bêtise bien-pensante, son repli individuel. Et son obscénité là aussi nous effraie, nous révolte. Bien plus qu’une simple vidéo pornographique. Un chapitre qui répond magistralement au premier, troquant le mouvement et le silence pour le statisme et le bruit. C’est très fort.

     Mais que peut bien contenir la seconde partie, volontiers expérimentale ? C’est une succession d’images et de définitions. Une forme d’abécédaire étrange, à la fois catalogue d’idées reçues, lieux communs de l’époque, carnet de bord politique, manuel de l’absurde, abjections variées. Jude dit reprendre Le dictionnaire des idées reçues, de Flaubert et actualise son court métrage Plastic semiotic. C’est comme si on scrollait sur un tiktok pédagogico-burlesque. C’est absolument délirant. Et on ne sait pas bien si cela fragilise le film ou le rend plus fou et génial encore.

     Et le film aura une ultime carte à jouer. Un épilogue dingue contenant trois fins différentes en fonction du vote du tribunal des parents d’élèves. Je n’en dévoile pas davantage. Je pense que c’est le film le plus inventif et jubilatoire, politique et actuel que j’ai vu depuis très, très longtemps. D’une lucidité folle et d’une liberté totale.


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silencio


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