Archives pour la catégorie Robert Bresson

Journal d’un curé de campagne – Robert Bresson – 1951

35Damnation.

   5.5   J’aimerais être aussi enthousiaste que je le suis si souvent avec le cinéma de Bresson, mais son minimalisme, sa froideur et sa précision clinique n’apporte ici à mes yeux que de la distance. Il s’agit peut-être aussi d’un certain surplus narratif au sens où la parole cette fois (il me semble qu’à ce point d’utilisation c’est assez inédit dans la carrière du cinéaste) vient couvrir en voix off de façon quasi permanente les gestes et l’action. Elle n’illustre pas, bien entendu, mais elle brise souvent l’unité de temps proposée par l’image.

     Le titre ne ment pas, il s’agit bien d’un journal. Celui d’un jeune curé affecté dans une nouvelle paroisse, à Ambricourt, dans le Nord de la France, dans laquelle les habitants, riches et pauvres, jeunes et vieux, rejettent son aide et le méprisent. C’est donc l’histoire d’un curé malade (héréditaire d’une vieille maladie familiale liée à l’alcoolisme) plongé dans ses doutes, non pas sur sa foi, mais sur l’efficacité de la transmission de sa foi, se heurtant continuellement à cette hostilité groupée, tragique ou sardonique, accentuant la cruauté de sa triste marche vers la mort.

     C’était l’un des deux derniers films de Bresson que je n’avais pas encore vu, avec Les anges du péché. C’est passionnant (Moins le verbe de Bernanos que le geste Bressonnien, d’ailleurs) mais un peu trop poussé et formaliste pour moi, je le crains, comme Perceval le gallois, chez Rohmer ou Film socialisme, chez Godard. Probablement aussi que la thématique religieuse y est trop forte pour m’embarquer comme le fera ensuite le très brut, primitif Un condamné à mort s’est échappé. Je ne parviens jamais à complètement accepter son rythme. Je vois donc le temps passer.

Les dames du bois de Boulogne – Robert Bresson – 1945

35.14Liaisons dangereuses. 

   5.0   Alors oui, objectivement c’est bien mais j’y suis resté très en retrait dans la mesure où ça me semble loin du style Bressonnien qui émergera magnifiquement quelques années plus tard. Et puis l’enchaîner après Mouchette et Au hasard Balthazar (Sur lesquels il faudra que je revienne un jour) n’aide pas non plus. La scène finale est magnifique, cela dit.

Le diable probablement – Robert Bresson – 1977

Le diable probablement - Robert Bresson - 1977 dans 200 devil_probably_01-300x215La blessure.    

   9.0   Une démarche hors du temps, chevelure lisse et tombante, les traits du visage marqués portant en eux toute la gravité inéluctable du monde, c’est Charles, étudiant bohême, qui a cessé de croire. Comme dans Une femme douce, le film commence par évoquer la mort avant d’exploiter son cheminement. C’est ici une mort apparaissant sous la forme d’un fait divers, baptisée suicide avant qu’elle ne s’intitule assassinat, dans une rubrique réservée au citoyen curieux, rubrique éphémère aussitôt relayée le lendemain par une autre. Un banal chien écrasé, en somme. Sauf que cette mort porte en elle tout le désespoir du monde, du massacre de bébés phoques aux élagages d’arbres centenaires. Un garçon a préféré s’en aller plutôt que de continuer à faire face à la bassesse de ce monde, le consumérisme moderne, la paresse intellectuelle et l’avidité dans ce qu’elle a de plus misérable et irréparable.

     Dans le cercle d’amis de Charles il y a Victor, son exact opposé, en ce sens qu’il croit encore, c’est un révolté en action quand Michel est en panne, usé de ces coups d’épée dans l’eau à répétition, las de ce monde qui lui échappe, par sa bêtise. La voix de Victor résonne régulièrement derrière des images destructrices. C’est la voix politique, écologique, celle qui garde l’espoir que l’être humain, un jour, se ressaisisse. Charles est désormais loin de cela. Ce qui lui reste d’ancrage est sentimental mais là aussi il traverse une crise, il n’arrive plus à savoir qui aimer. Edwige et Claire sont les vecteurs amoureux, ce qui reste des 4 nuits d’un rêveur, versant politisé, amoureuses de celui qui ne croit plus, de sa fragilité, sans doute parce que l’on pense toujours que l’on peut le sauver. Charles aimerait ressembler à Victor dans ce qu’il en émerge d’espérance. Mais Charles affronte systématiquement l’inéluctable en la présence d’une assemblée de révolte sans corps, d’un discours vain dans une église, en assistant à l’accident d’un bus ou en aidant un junkie en manque. Vous ne savez pas marcher, dira-t-il à un groupe de gens, au tout début du film, après avoir observé l’usure asymétrique de leurs chaussures. A la fin, devant le psy, il dira qu’il déteste la vie mais qu’il déteste tout aussi la mort, la trouvant « affreuse ». L’effondrement syncopé d’arbres forestiers immenses à moitié de film – images mentales en guise de métaphore sublime mais curieuse de la part du cinéaste aux notes cinématographiques sans concessions – bascule Charles de l’autre côté. Pour ses amis, définitivement loin de ses états d’âme, le psychiatre sera son seul sauveur avant résignation. Il sera paradoxalement son ange de la mort, aiguillant Michel sur un terrain qu’il ignorait.

     Le diable probablement est la continuité d’Une femme douce, il est son versant politique, il ouvre sur le groupe. Et il préfigure l’Argent, l’élément qui contamine même les électrons libres. La mort n’a plus l’apparence glorieuse présagée par celle de Jeanne sur le bûcher. C’était une mort de révolte, une mort victorieuse. Ce n’est plus celle provoquée de l’âne Balthazar, ni la synergie soudaine avec laquelle l’appréhende la jeune Mouchette. La mort de Charles est une mort de résignation, un acte organisé et méthodique, unique échappatoire prémédité. Avec une trouvaille de grâce qui le fait partir en toute sérénité : capter brièvement le son de l’Adagio de Mozart, Concerto pour piano n°23, à travers l’embrasure d’une fenêtre, avant de rejoindre le cimetière du Père Lachaise.

Un condamné à mort s’est échappé – Robert Bresson – 1956

Un_condamne_a_mort_s_est_echappeLe vent souffle où il veut.   

   9.6   C’est le récit d’une évasion. Une évasion qui fonctionne. Dans le premier plan du film, trois lignes sont écrites à la main avec comme fond les murs d’une prison : « Cette histoire est véritable, je la donne comme elle est, sans ornements » Les mots du cinéaste sont limpides, ce n’est pas lui qui fera le spectacle, mais il ne se contentera pas seulement de rapporter les faits, il les fera vivre à l’écran, travaillera les moindres gestes à défaut de vraiment travailler l’espace. Projeter l’attente de façon juste, en fractionnant l’espace (les plans les plus récurrents dans la première partie du film sont des barreaux de cellule, une porte, des lettres sur un mur) et en travaillant avec toutes les sonorités possibles. Le son prend donc une place primordiale puisque c’est lui qui guide l’inquiétude, c’est lui qui accroît le temps d’attente. 

     Fontaine est un membre de la résistance, sous l’occupation. C’est par l’arrestation du jeune homme que le film commence. On sera ensuite à ses côtés durant tout le film. Fontaine a toujours eu comme dessein de s’évader, c’est presque en lui, c’est ce qui lui reste de sentiment de liberté, entre les quatre murs de sa cellule. C’est la libération qu’il recherche, pour la résistance, pour son corps, pour son esprit. Tout le film devient alors une expérience fascinante dès lors que l’on partage ses faits et gestes, sa souffrance dans son travail méticuleux, ses réussites, ses échecs. Par moment on partage sa satisfaction et on se dit qu’il dormira mieux le soir, on souffle avec lui. Par moment il est difficile d’admettre que tout est à refaire, exemple même lorsqu’on le change de cellule. Soulager ses poignets en enlevant des menottes à l’aide d’un trombone, se confectionner une bien belle invention lui permettant de passer et recevoir de la cours des informations à travers les barreaux de sa fenêtre, adopter un langage codé en tapotant les murs afin de discuter avec son voisin, puis plus tard gratter la colle qui retient les planches de sa porte à l’aide d’une cuiller aiguisée, tresser des morceaux de vêtements pour en faire des cordes, tordre du métal pour en faire des crochets, tout devient tellement long, fastidieux, car tout cela est renforcé par la retranscription qu’en fait Bresson, employant la durée du plan, ou la répétition de plans similaires, mais aussi par l’emploi parcimonieux de la voix off, celle de notre prisonnier, qui explique certaines manières de s’y prendre.

     Ces temps-ci je suis justement en train de lire les Notes sur le cinématographe que Bresson écrivait en même temps qu’il tournait jusqu’à leur parution en 1975. Il est intéressant de voir comment fonctionne le cinéaste, comment il pense à travers ses films mais aussi à travers un tout autre matériau. Si l’on peut constater l’exigence que le cinématographe doit contenir selon Bresson, ce qu’il en fait dans Un condamné à mort s’est échappé est passionnant puisqu’il s’agit là de son film le plus accessible, au sens le moins exigent. Toujours chez Bresson cette apparente simplicité qui cache une complexité qui ne cesse de grandir. On part d’un simple fait : une arrestation. Puis on observe les moyens de s’échapper. Les questions que l’on soulève dans le dialogue avec les autres prisonniers, avec Jost le garçon avec qui il doit plus tard partager sa cellule, ainsi que dans la relation avec les geôliers. Ces derniers ne sont jamais critiqués ou jugés, ils ne sont qu’obstacles au plan de Fontaine, car avant tout, plus que dans tout autre film d’ailleurs, c’est de morale d’action qu’il s’agit. On entre dans la tête de ce prisonnier qui ne vivra dorénavant plus que pour une chose : s’évader. ‘Sans ornements’ avait prévenu le cinéaste.

Quatre nuits d’un rêveur – Robert Bresson – 1972

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Illusions perdues.    

   8.9   Les nuits blanches, la nouvelle de Dostoïevski, et Quatre nuits d’un rêveur, l’adaptation libre du cinéaste Robert Bresson racontent la rencontre de deux âmes solitaires qui allaient faire parler leur mémoire et leur cœur. Dans le film les personnages se rencontrent sur le Pont Neuf à Paris, qui sera encore un lieu de rencontre singulière quelques années plus tard, dans Les amants du Pont Neuf de Léos Carax. Jacques sauve Marthe du suicide et c’est la première des quatre nuits qu’ils passeront l’un à côté de l’autre à se raconter leurs vies, principalement sentimentales.

     C’est un garçon solitaire, amoureux des femmes, qui ne le savent jamais, garçon qui se réfugie dans la peinture et ces instants suspendus (le début du film à la campagne) où il paraît convoiter une certaine idée du bonheur. C’est une jeune femme très amoureuse d’un garçon qu’elle attend depuis un an et trois jours, elle vit au chevet de sa mère et dans l’espoir qu’il revienne. Comme Une femme douce, Quatre nuits d’un rêveur commence par un suicide. Mais un suicide manqué, évité in-extrémis, selon les règles Bressonniennes : Trois plans grand maximum, dont un sur les mains, qu’il quitte rarement durant un film. Bresson filme davantage les mouvements que les émotions perceptibles sur les visages. Cela se vérifie beaucoup vers la fin du film où il s’agit d’un véritable ballai de mains, sous cette table, dans un bar parisien.

     Quelque chose a changé entre la nouvelle et le film, dans le comportement de Marthe lorsque Jacques lui avoue qu’il est amoureux d’elle : Lorsque Nastenka tombait des nues et s’en voulait d’avoir ouvert tant son cœur, Marthe avoue qu’elle s’en doutait mais qu’elle espérait se tromper. Il y a autre chose qui change assez clairement c’est la toute fin du film, complètement absente chez Dostoïevski, montrant le personnage masculin comme comblé, voire inspiré. Les mots du magnétophone que Marthe lui a glissé dans l’oreille avant de disparaître dans l’avenue, ou qu’il a simplement inventé – rêvé – semblent avoir un effet plus que positif sur le jeune homme, qui se saisit du pinceau, avec confiance et sérénité. A ce titre j’adore la troisième nuit, celle qui précède l’aveu, où les regards des deux personnages s’arrêtent instantanément sur cette péniche, où un groupe de musicien joue de leurs instruments ; et puis cette longue balade sur les quais de Seine, main dans la main (toujours), où là encore la musique semble faire office de lien, d’attirance, peut-être aussi de méfiance, d’incertitude. Il y a comme une plénitude totale sur les deux visages à cet instant, mais ça ne dure que deux minutes.

     Marthe ne peut s’empêcher d’aimer l’autre garçon, elle voudrait l’avoir oublié dit-elle (« Pourquoi n’est-il pas vous ? Pourquoi n’est-il pas fait comme vous ? Vous êtes plus intelligent que lui, plus gentil que lui, mais c’est lui que j’aime ») Mais il est pour le moment impossible. La quatrième nuit, devant les galeries marchandes nocturnes, un jeune homme fait la manche, et joue de la musique. Le garçon réapparaît, après trois ans sans nouvelles. Elle se jète dans ses bras. Elle revient se jeter dans les bras de Jacques, lui glisse quelques mots dans l’oreille, que l’on ne connaîtra pas (c’était la moindre des choses de la part du cinéaste le plus pudique du cinéma de ne pas dévoiler ces dernières paroles directement, après que l’on ait été voyeur, en quelques sortes, pendant tout le film) avant de repartir définitivement avec son amant de toujours… C’est une fin déchirante. Comme l’était celle de la nouvelle. Mais elle semble apporter un positivisme dans la vie de cet homme : « Oh Marthe, quelle force fait briller tes yeux d’une telle flamme, illumine ta figure d’un sourire pareil ? Merci de ton amour. Et soit bénie pour le bonheur que tu m’apportes ». On remarquera que la phrase n’est pas au passé, c’est là toute l’intelligence de ce cinéaste, qui signe ici son film le plus déchirant.


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Auteur:

silencio


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