L’argent des autres.
7.5 Maria est auxiliaire de vie, elle aide des personnes âgées dans leur quotidien, fait leurs courses, leur repas, leur ménage, mais parfois, au détour d’une petite pièce, d’un billet ou d’un chèque, elle les vole. Car le quotidien de Maria est délicat : entre les dettes d’un mari au chômage qui se ruine aux jeux et les traites d’une maison avec piscine (jamais remplie) difficile de joindre les deux bouts. D’autant qu’elle s’est mise en tête que son petit-fils serait un grand pianiste et lui permet de disposer un piano en location et des heures de cours. Tout cela aux frais de l’un de « ses vieux » qui lui signe des chèques en blanc pour lui acheter des filets de loup au marché. Évidemment un moment ça va se savoir surtout quand on voit entrer dans le récit le fils du vieux en question, avec sa tronche et son costume d’agent immobilier.
Retour à l’Estaque, quartier natal du cinéaste, qui l’a vu naître avec Dernier été, en 1980. On retrouve bien sûr la troupe d’acteurs habituée du cinéma de Guédiguian et son éternelle redistribution des rôles. C’est peut-être anodin pour certains mais pour moi c’est toujours émouvant de les retrouver, de les voir évoluer d’un personnage à l’autre, les Darroussin, Ascaride, Meylan ou Jacques Boudet qu’on verra ici pour la dernière fois puisqu’il est mort l’été dernier. J’aime son système à deux générations, très marqué ici, un peu comme dans le très beau Gloria Mundi. Si on aime Guédiguian (c’est mon cas) difficile de ne pas être charmé par ce dernier opus.
Cela dit quelque chose m’a frappé ici. C’est son insistance à parler d’argent ou à filmer l’argent. Pas une scène qui n’en contient pas. Le film est très précis dans les prix, les montants, la valeur des choses, au diapason du quotidien de son héroïne. Ça devient presque un objet théorique in fine permettant à mon sens de comprendre le pourquoi de l’irruption brutale de cette histoire d’amour au mitan, qui sauve la fable marxiste mais flingue le réalisme. Je pense que Guédiguian nous dit qu’il n’y a plus que ça, l’amour, la bienveillance, qu’on aura notre salut qu’à travers l’affection, la proximité, la bonté, la beauté. Et cette beauté c’est aussi bien entendu celle des lieux (Marseille y est sublimée), de la musique (le film est enveloppé de piano, sans parler de Rossini auquel le titre renvoie) et d’une poésie à laquelle on se raccroche toujours in extremis puisque c’est Victor Hugo et Les pauvres gens qui ferment la marche.
Le vol fait partie du récit, dès l’ouverture, qui aura pour but de déboucher sur un accident, débouchant sur un autre accident, un autre vol. Mais ce vol, dans La pie voleuse, est celui pour plus de justice sociale, pour une quête utopique de l’équilibre. Maria, c’est le Robin des Bois de l’Estaque, en somme. L’histoire d’amour improbable va dans ce sens. Et si Guédiguian avait simplement souhaité donner une chance aux jeunes, cette fois, eux qu’il avait tant maltraités dans Gloria Mundi ? Grégoire Leprince-Ringuet y était proprement effrayant. Il l’est un peu ici aussi, mais il évolue. Le film devient acte politique. Une réponse fabuliste à cette montée de la peur et de la haine généralisées en France. La surprise c’est donc le surgissement du désir, comme ultime rempart. Dans un Guiraudie on ne serait pas surpris. Mais chez Guédiguian c’est plus inédit, cela procure un trouble de voir ce désir disloquer le réalisme. Et c’est peut-être in fine ce qui m’a le plus séduit, dans ce très beau film.








