Archives pour la catégorie Robert Guédiguian

À la vie, à la mort ! – Robert Guédiguian – 1995

37. À la vie, à la mort ! - Robert Guédiguian - 1995Cabaret.

   6.5   Un peu après Dieu vomit les tièdes et juste avant Marius et Jeannette, Guédiguian reprend sa troupe habituelle, les Darroussin, Ascaride, Meylan et Boudet, ainsi que son lieu de prédilection à savoir le quartier de l’Estaque à Marseille, pour livrer, dans ce sixième film, une nouvelle histoire de famille et d’amitié perturbée par la crise du chômage et les difficultés financières de chacun, les problèmes conjugaux et le vieillissement. Ici, le centre d’inertie est un cabaret, Le perroquet bleu, tenu par José et Joséfa, qui se meurt, faute de clients. Mais il s’agit aussi de suivre leur bande de copains, Marie Sol, Patrick, Jaco ainsi que Farid, un gamin du coin et Vénus, une jeune droguée. Comme toujours avec Guédiguian, son film est à la fois très doux et âpre, marqué autant par l’entraide que le désespoir. Gamblin, qui ne tournera qu’une fois chez lui, y est magnifique.

La pie voleuse – Robert Guédiguian – 2025

06. La pie voleuse - Robert Guédiguian - 2025L’argent des autres.

   7.5   Maria est auxiliaire de vie, elle aide des personnes âgées dans leur quotidien, fait leurs courses, leur repas, leur ménage, mais parfois, au détour d’une petite pièce, d’un billet ou d’un chèque, elle les vole. Car le quotidien de Maria est délicat : entre les dettes d’un mari au chômage qui se ruine aux jeux et les traites d’une maison avec piscine (jamais remplie) difficile de joindre les deux bouts. D’autant qu’elle s’est mise en tête que son petit-fils serait un grand pianiste et lui permet de disposer un piano en location et des heures de cours. Tout cela aux frais de l’un de « ses vieux » qui lui signe des chèques en blanc pour lui acheter des filets de loup au marché. Évidemment un moment ça va se savoir surtout quand on voit entrer dans le récit le fils du vieux en question, avec sa tronche et son costume d’agent immobilier.

     Retour à l’Estaque, quartier natal du cinéaste, qui l’a vu naître avec Dernier été, en 1980. On retrouve bien sûr la troupe d’acteurs habituée du cinéma de Guédiguian et son éternelle redistribution des rôles. C’est peut-être anodin pour certains mais pour moi c’est toujours émouvant de les retrouver, de les voir évoluer d’un personnage à l’autre, les Darroussin, Ascaride, Meylan ou Jacques Boudet qu’on verra ici pour la dernière fois puisqu’il est mort l’été dernier. J’aime son système à deux générations, très marqué ici, un peu comme dans le très beau Gloria Mundi. Si on aime Guédiguian (c’est mon cas) difficile de ne pas être charmé par ce dernier opus.

     Cela dit quelque chose m’a frappé ici. C’est son insistance à parler d’argent ou à filmer l’argent. Pas une scène qui n’en contient pas. Le film est très précis dans les prix, les montants, la valeur des choses, au diapason du quotidien de son héroïne. Ça devient presque un objet théorique in fine permettant à mon sens de comprendre le pourquoi de l’irruption brutale de cette histoire d’amour au mitan, qui sauve la fable marxiste mais flingue le réalisme. Je pense que Guédiguian nous dit qu’il n’y a plus que ça, l’amour, la bienveillance, qu’on aura notre salut qu’à travers l’affection, la proximité, la bonté, la beauté. Et cette beauté c’est aussi bien entendu celle des lieux (Marseille y est sublimée), de la musique (le film est enveloppé de piano, sans parler de Rossini auquel le titre renvoie) et d’une poésie à laquelle on se raccroche toujours in extremis puisque c’est Victor Hugo et Les pauvres gens qui ferment la marche.

     Le vol fait partie du récit, dès l’ouverture, qui aura pour but de déboucher sur un accident, débouchant sur un autre accident, un autre vol. Mais ce vol, dans La pie voleuse, est celui pour plus de justice sociale, pour une quête utopique de l’équilibre. Maria, c’est le Robin des Bois de l’Estaque, en somme. L’histoire d’amour improbable va dans ce sens. Et si Guédiguian avait simplement souhaité donner une chance aux jeunes, cette fois, eux qu’il avait tant maltraités dans Gloria Mundi ? Grégoire Leprince-Ringuet y était proprement effrayant. Il l’est un peu ici aussi, mais il évolue. Le film devient acte politique. Une réponse fabuliste à cette montée de la peur et de la haine généralisées en France. La surprise c’est donc le surgissement du désir, comme ultime rempart. Dans un Guiraudie on ne serait pas surpris. Mais chez Guédiguian c’est plus inédit, cela procure un trouble de voir ce désir disloquer le réalisme. Et c’est peut-être in fine ce qui m’a le plus séduit, dans ce très beau film.

Et la fête continue ! – Robert Guédiguian – 2023

19. Et la fête continue ! - Robert Guédiguian - 2023Sortir des ruines.

   6.0   Après une parenthèse malienne (Twist à Bamako) le réalisateur de Marius et Jeannette revient sur ses terres de prédilection, avec sa petite famille d’interprètes fétiches (Ascaride, Daroussin, Meylan) et à une mobilisation citoyenne et politique, jusqu’à l’élection d’une coalition municipale de gauche.

     Le point de départ c’est l’effondrement de deux immeubles rue d’Aubagne à Marseille en 2018, qui fit huit morts : Dès lors, la place Homère sera rebaptisée place du 5 novembre. Le film s’ouvrira d’ailleurs sur les images d’archives de la catastrophe.

     C’est de cette poussière et ce vide béant que Guédiguian ira chercher la lumière, de l’engagement politique et romantique, du désir et du combat, de la solidarité plus globalement, au travers d’un film choral très solaire, très doux, mais évidemment non dénué de gravité et mélancolie.

Twist à Bamako – Robert Guédiguian – 2022

19. Twist à Bamako - Robert Guédiguian - 2022Et danse l’indépendance.

   6.0   Guédiguian délaisse provisoirement le Marseille contemporain pour nous embarquer en Afrique, dans le Mali de 1962. Pas sa première incursion historique puisqu’il avait déjà traité de l’Occupation dans L’armée du crime, des répercussions du génocide arménien dans Une histoire de fou ou encore la fin de vie de Mitterrand dans Le promeneur du Champ de Mars. Entre autres. Mais c’est vrai que Guédiguian, pour moi, c’est essentiellement l’Estaque et sa petite troupe d’acteurs qui le suit depuis Dernier Été jusqu’à La Villa. Cette fois Guédiguian s’inspire du photographe portraitiste Malick Sidibé. Il lui rend hommage, en incrustant tout le long du film des photos en noir et blanc qui ne sont que des images arrêtées de son propre film : ne pouvait-il pas utiliser les vraies photos ? Qu’importe, le film est une plongée dans un pays tout juste indépendant, qui doit composer avec ses tiraillements internes, le nouveau régime socialiste et ses opposants, généralement riches et/ou commerçants qui ont bien profité de leur pays colonisé. Le portrait que dresse Guédiguian est âpre puisqu’il montre les bienfaits de cette révolution et son désenchantement immédiat, symbolisé ici par cette histoire d’amour entre un jeune garçon porte-parole socialiste et une jeune fille qui a fui son mariage. Un amour impossible, en somme, sur deux mondes irréconciliables. Le récit est beau mais un peu alourdi par une forme (et une interprétation globale) un peu mièvre et vieillotte, à l’image de ces « fausses photos » qui traversent le film de façon trop programmatique.

Marius et Jeannette – Robert Guédiguian – 1997

03. Marius et Jeannette - Robert Guédiguian - 1997La vie des intranquilles.

   8.0   Ce fut mon tout premier Guédiguian, il y a fort longtemps. Ça ne m’avait pas grandement passionné.

     Au même titre que ses autres films, je pense qu’il faut le revoir à l’aune de sa filmographie toute entière, le revoir quand on a vu ses premiers (Dernier été, Rouge midi, Ki Lo Sa…) voire ses derniers (Les neiges du Kilimandjaro, Gloria mundi, La Villa) tant le cinéma de Guédiguian s’impose par sa petite troupe, que l’on retrouve de films en films, avec parfois des ponts étonnants.

     Et par sa petite musique, cette gravité masquée par la légèreté du soleil de l’Estaque. Cette naïveté transparaît d’autant plus dans Marius et Jeannette qu’elle prend les atours du conte. Une histoire d’amour et des potes de voisinage autour. Mais c’est bien plus compliqué que ça, ne serait-ce que d’un point de vue politique et social tant le portrait de chacun des personnages va de pair avec le contexte économique : on y évoque les problèmes d’argent, le chômage, les grèves, l’injustice sociale.

     Et ce n’est pas qu’une toile de fond : Marius travaille comme vigile sur un chantier, boulot qu’il a dégoté en faisant semblant de boiter. Jeannette travaille en tant que caissière dans un supermarché et peine à arrondir ses fins de mois pour subvenir aux besoins de ses deux enfants. S’ils se rencontrent c’est parce qu’elle est venu voler des pots de peinture sur le chantier qu’il surveille.

     Le conte chez Guédiguian est dépourvu de paillettes, c’est un conte de la précarité, situé entre bar, ruelle, cimenterie, fèves, aïoli et match de foot. Et c’est aussi un puissant mélodrame tant il fait le portrait de deux abîmés par la vie – la confession finale de Marius est l’un des trucs les plus tristes du monde.

     Mais à l’image de cette mappemonde qui débarque dans le port de Marseille au tout début du film, c’est comme si cette histoire d’amour, ce conte, trouvait là toute sa dimension universelle. Un beau geste tragique et utopique à la fois. Je ne m’attendais pas à être aussi ému à la revoyure. C’est vraiment très beau.

Gloria mundi – Robert Guédiguian – 2019

20509877Dieu vomit les acculés.

   7.0   « Ne me tuez pas » répète Nicolas (incarné par Salomon Stevenin) à son médecin ne voulant pas le déclarer apte à conduire, donc à travailler, puisqu’il est chauffeur Uber. C’est un lointain écho à Darroussin qui disait à son éditeur, dans Dieu vomit les tièdes « Il veut que je meurs ». Rien d’étonnant à tisser des liens entre ses films, le cinéma de Guédiguian est une somme de variations, plus ou moins visibles. Si Gloria mundi est une variation directe de l’un de ses films, c’est bien celui-ci : Dieu vomit les tièdes, sorti il y a près de trente ans et qui aurait largement pu servir de titre ici. Les tièdes se sont transformés en minables, dans Gloria mundi : Ce terme, immonde, qu’emploie Bruno (campé par Grégoire Leprince-Ringuet) à tout bout de champ.

     Au rayon des échos divers, on y croise une jeune femme voilée, que la petite propriétaire du cash va humilier comme le jeune maghrébin, cirant les chaussures, était humilié dans l’autre film. Quant à Ariane Ascaride, elle était enceinte dans Dieu vomit les tièdes, on peut s’imaginer qu’elle attendait Mathilda (Anais Demoustier) et que son homme finira en prison. Les rôles des garçons sont inversés mais les passerelles sont nombreuses. Gérard Meylan, lui, y incarne un homme sortant de prison après y avoir passé la moitié de sa vie, il écrit des haïkus plus ou moins comme il le faisait dans Dieu vomit les tièdes, au sein duquel il noyait sa nostalgie militante sous un pont qu’il ne cessait de peindre. Dans chacun de ses deux films, Meylan est à la fois pierre angulaire et nulle part.

     Guédiguian est en colère. Et désespéré. Il restait encore de cette tradition de lutte ouvrière dans Les neiges du Kilimandjaro, malgré un idéal tourmenté par les nouvelles générations. Quant à La villa, dans ce lieu qui semblait à la fois hors du monde et dilaté dans le temps (d’un souvenir macabre), mais servait in extremis d’hôte providentiel aux plus démunis, l’utopie l’emportait encore. Là on sent que tout s’est évaporé – Le soleil marseillais, lui-même, semble avoir disparu ; Par ailleurs, c’est un Marseille que Guédiguian n’a jamais filmé auparavant. Il n’y a plus ni bouclier, ni lutte. Les militants se sont tu et le capitalisme est tellement sorti vainqueur que les « bons » (Et voir Ariane Ascaride dans ce rôle, c’est d’autant plus terrible) se refusent à la grève car ils ne peuvent plus se le permettre. L’exergue de Gloria Mundi, signée Guédiguian lui-même, dit déjà tout : « L’apogée de la domination est atteint lorsque le discours des maîtres est tenu et soutenu par les esclaves ».

     Mais ce n’est pas que le travail ni l’entraide sociale qui ploie sous la caméra de Guédiguian. C’est d’abord la jeunesse, de manière générale : Le peu de solidarité qui reste est réservé aux vieux. C’est aussi le couple moderne – Il faut voir comme il le ridiculise volontiers – et la famille, surtout lorsque les vieux gauchistes ont passé le flambeau des gosses obsédés par la réussite financière, réfugiés dans le cash ou l’uber. L’idéal se joue dorénavant dans l’écrasement des masses populaires. Dans une dialectique du « plutôt être esclavagiste qu’esclave, exploitant qu’exploité » certains des personnages se rattachent à une quête du bonheur volontiers misanthrope. Il s’agit d’Aurore & Bruno. Jamais Guédiguian n’avait créé de personnages si infects et effrayants. Jamais, probablement, n’avait-il autant été en colère. Faire dire au personnage le plus répugnant qu’il n’a qu’un désir c’est d’être un « premier de cordée » ce n’est pas innocent, je pense.

     C’est aussi le revers de ce jusqu’au-boutisme : La mule est un poil trop chargée, je préfère Guédiguian un peu plus nuancé. J’aime le Guédiguian empathique, moins celui de la misanthropie. D’autant plus que c’est assez maladroit de faire de ces deux affreux personnages des entités hyper sexualisées comme s’il réservait cela aux pourris, aux ingrats. Certains reprochent la « surcharge » à un Ken Loach (notamment sur son dernier film, qu’on peut rapprocher à Gloria mundi ne serait-ce que dans le traitement de l’ubérisation) mais je pense que c’est un faux procès tant il milite, démontre et démonte. Guédiguian vise l’allégorie, c’est plus romanesque, mais ça crée un déséquilibre. Quand Aurore apprend que Bruno la trompe avec sa sœur, on ne rêve que d’une chose, qu’ils s’entretuent. Il me semble qu’on touchait à autre chose qui moi me travaillait davantage, dans La villa ou Les neiges du Kilimandjaro, pour citer ceux qui probablement sont et resteront mes deux films préférés du cinéaste.

     Gloria mundi s’ouvre sur un accouchement et se termine sur un meurtre. Le meurtre de Bruno à la fin est mis en scène exactement comme la naissance de Gloria au début, dans un ralenti accompagné par le requiem, de Verdi. L’ouverture, en hommage à Vie, d’Artavazd Pelechian, est magnifique. C’est une naissance, mais la musique suggère déjà la mort. Et le film de se terminer alors sur la mort, dans un élan formel similaire, même s’il me semble que l’on quitte les rives de Pelechian pour celles de Bresson. Vie puis L’argent. C’est dire toute la portée pessimiste de Gloria mundi.  Je pense que c’est le film le plus dur de Guédiguian, depuis La ville est tranquille. Malgré les haïkus et La pavane pour une infante défunte, de Ravel. Malgré les beaux personnages un peu fatigués, que sont ceux incarnés par les vieux d’antan, ce trio sublime formé par Meylan, Ascaride & Darroussin.

Dieu vomit les tièdes – Robert Guédiguian – 1991

10. Dieu vomit les tièdes - Robert Guédiguian - 1991Fils de pauvres.

   6.0   Deux époques se chevauchent dans Dieu vomit les tièdes – un peu comme dans Ki Lo Sa ? – puisqu’il s’agit de suivre les retrouvailles de copains, quasi la quarantaine, mais aussi de voir cette même bande des quatre durant leur enfance, notamment pour un serment visant à rester à tout jamais fidèles à leurs idéaux de révoltés. Le film se cale tout particulièrement sur l’un d’eux, Frisé, incarné par Gérard Meylan, peintre bohème qui vit dans une cabane et dans ses souvenirs, tout en suivant Cochise incarné par Jean-Pierre Daroussin, écrivain qui vient de tout plaquer. C’est de cet affrontement dont il est question ici : Entre ceux qui vivent dans les souvenirs et ceux qui vivent dans l’oubli, pour citer peu ou prou les mots de Frisé, lui-même. Le film se joue en majorité autour de ce décor magnifique, imposant qu’est le pont tournant de Martigues, qui relie l’étang de Berre à la Méditerranée. Pont qu’on va arpenter de long en large, à l’extérieur comme à l’intérieur, dessus, dessous. Un élément fait fusionner les deux époques, c’est un graffiti sur un pilier de ce pont pont. « Us go home » pouvait-on lire ici et voilà qu’on y a ajouté « Les arabes à la mer ». Ce n’est pas qu’un constat, c’est aussi l’histoire du récit, qui s’intéresse au jeune Rachid, tourmenté et exploité. En guise de fil rouge, on suit la commémoration du bicentenaire de la révolution, dont on entend une ritournelle de défilé sur des plans de cadavres flottant dans le canal de Caronte. Corps noyés, qui, abandonnés aux regards, parsèment un récit très lâche, éclaté, qui peine à maintenir notre intérêt et notre empathie. A l’image de son final terrible, Dieu vomit les tièdes est un film sombre, très sombre.

Ki Lo Sa ? – Robert Guédiguian – 1985

21. Ki Lo Sa - Robert Guédiguian - 1985Retrouvailles fantômes.

   7.0   Dix ans plus tôt, une bande d’amis jouant dans le parc d’une immense propriété qui engageait en tant que cuisinière et jardinier les parents de l’un d’eux, s’étaient promis de se retrouver dix ans plus tard sur le même lieu. On ne saura pas combien ils étaient à conclure ce pacte de retrouvailles mais ils ne seront que quatre à l’avoir respecté : Dada, le fils en question, qui habite toujours dans la maison, mais désormais seul, reçoit Pierrot, Marie et Gitan, l’occasion de retrouvailles mélancoliques, désabusées.

     On a vite fait de voir dans ce quadruple portrait d’adulescents dans l’impasse, « inadaptés » pour reprendre les mots de Gitan, toutes les angoisses de Guédiguian lui-même, en pleine crise existentielle et doute créatif. Illusions politiques déchues, panne d’inspiration, crainte de l’évanouissement dans un monde qui dévore les oubliés. Le film, projet minuscule, écrit en quinze jours et tourné en autant de temps, reflète l’étape charnière d’un auteur dans son moment de remise en question.

     Quand l’ambitieux Rouge midi répondait au frêle Dernier été, en étant son exact opposé sur bon nombre de points, Ki Lo Sa ? fait table rase, pour tenter de rebondir. Très beau film une fois de plus, dans un écrin solaire et solitaire qui pourrait évoquer l’ambiance de La collectionneuse, à la différence qu’ici les mots s’évanouissent complètement. Et dans sa dimension impalpable et onirique, appuyée par la présence d’enfants rodant autour de la villa, sans qu’on sache vraiment s’ils appartiennent au présent ou si notre petit groupe en fait partie dans une autre temporalité.

     C’est un film de retrouvailles endolories, parsemé d’instants somptueux où le présent mortifère chevauche l’enfance joyeuse, dans un regard, une confession, un silence. Daroussin, Ascaride, Meylan et Banderet y sont magnifiques. Bon et comme maintenant j’associe la scène de voiture sous Bob Dylan à La Villa, sorti l’an passé, ça m’a beaucoup ému de la revoir là, en plein milieu. C’est d’autant plus beau d’imaginer que cette séquence de La Villa, pur film de retrouvailles, puisse raconter le souvenir d’un moment de retrouvailles.

Rouge Midi – Robert Guédiguian – 1985

32. Rouge Midi - Robert Guédiguian - 1985Voyage à travers une famille Estaquéenne.

   7.5   Si l’errance mi solaire mi suicidaire de Dernier Eté se déroulait sur un espace de temporalité restreint, Guédiguian change radicalement de braquet et embrasse la fresque familiale sur plusieurs décennies dans Rouge Midi. Si sa qualité narrative demande encore à évoluer, se densifier, à gérer mieux ses ellipses, parfois trop conséquentes et brutales pour que l’amplitude du récit n’en soit pas amoindri, l’élan est plus que prometteur, le geste courageux. Si le début du film est plus extérieur et ressemble parfois à du Renoir, la seconde partie se déploie comme dans un Fassbinder.

     Gérard Meylan joue un jeune ouvrier qui va se marier avec une jeune immigrée italienne jouée par Ariane Ascaride. Auparavant, on les aura vu enfants, lors de son arrivée à elle et sa famille à Marseille, lors des courses de crawl à lui dans le port de plaisance. On va suivre Meylan (Le personnage central du film, qui s’ouvre et se ferme sur lui, fumant une cigarette sur un balcon) dans sa vie de mari, de père, puis de grand-père, avant qu’il ne meurt et réapparaisse dans la peau du petit fils qui a grandi.

     Pas étonnant que Guédiguian retrouve cette circularité qui habitait déjà Dernier Eté, mais sur une temporalité cent fois plus élastique. Cette volonté de brasser l’éternelle boucle prend toute sa mesure lorsque l’enfant des années 70, Sauveur, portera le nom francisé de son oncle assassinée, Salvatore. Boucle toujours, avec cette ouverture et l’arrivée de cette famille calabraise dans le quartier de l’Estaque puis cette fermeture, avec le départ de Marseille du jeune homme.

     Les derniers instants dans le train, silencieux, sont très beaux. Après avoir dévoilé en quelques plans les vestiges de la période Front Populaire et certains lieux décrépis qu’on a traversés, Guédiguian surplombe ce Marseille des années 80, lui offre une vue d’ensemble majestueuse, tout en le fuyant par sa voie ferrée, entre ses roches et terrains vagues qui renferment pour le spectateur d’aujourd’hui moult aventures de Dernier Eté à La Villa, en passant par La Ville est tranquille. Fin sublime, poétique, pour un film certes inégal dans son déploiement, mais terriblement attachant dans sa tentative de fresque aussi grandiose sur le papier qu’elle s’avère au final intime, modeste et pensée avec les moyens du bord.

     Le plus étonnant étant de constater combien Rouge Midi s’oppose en tout point à Dernier Eté et pourtant à quel point on reconnait la patte Guédiguian dans les deux films. L’un stagne tragiquement comme si le temps s’était arrêté, l’autre recule loin dans le temps pour mieux avancer. Constater finalement combien ce sont deux films qui se complètent et qui forment les deux faces d’une même pièce, que Guédiguian gardera plus ou moins (J’attends de voir ce que je n’ai pas vu) durant toute sa carrière.

Dernier Été – Robert Guédiguian & Frank Le Wita – 1981

11. Dernier Été - Robert Guédiguian & Frank Le Wita - 1981Rêves envolés.

   6.5   Si La Villa, le vingtième film de Guédiguian, était hanté par la mort, Dernier été, son tout premier, libère déjà cette odeur funeste au détour du portrait de ce garçon (Joué par le jeune Gérard Meylan, pas trente ans et dont c’est la première apparition au cinéma) accablé devant l’évaporation de son quartier, que tout le monde a quitté puisque les usines ont fermé, avant qu’il ne meure, lui aussi, plus tard, des suites de l’un de ses nombreux larcins. Dernier été est un beau premier film. On y découvre Marseille et plus particulièrement les quartiers populaires de l’Estaque, comme jamais on l’avait filmé au cinéma : Ses familles modestes retranchées dans des appartements minuscules et/ou dégradés, bande de copains squattant les bars, écumant les parties de baby-foot en sifflant des verres de pastis, gamins jouant au ballon sur des terrains vagues, baignades et plongeons dans le port de plaisance, dégustations de panisses au bistrot du coin, petits boulots au chantier naval, danses au bal du quartier. Le film m’a surtout plu dans sa capacité à filmer chaque déplacement, en bus ou en vespa, à bord d’une voiture volée ou d’un camion benne, notamment ces ruelles ou cette départementale menant au centre-ville de Marseille. Le film prend son temps pour cartographier les lieux. S’il est surtout question d’un film de copains, voire d’une tentative d’histoire amoureuse (Meylan y rencontre Ariane Ascaride, dont ce sera le deuxième film, après une apparition dans un film de René Féret) il y a chaque fois ce retranchement familial, silencieux puis conflictuel, comme si quelque chose de circulaire, relevant d’un non-avenir sans cesse renouvelé frappait chacun des personnages partagés entre le rêve d’ailleurs sans trop y croire et la résignation pragmatique, tragique. Il manque sans doute le sel romanesque qui fait la matière des derniers films du cinéaste, néanmoins il y a une volonté de construire d’étonnantes connexions entre les personnages et je le répète, une façon si singulière de saisir la respiration de cette région si chère à Guédiguian.

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silencio


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