Archives pour la catégorie Ryūsuke Hamaguchi

Contes du hasard et autres fantaisies (Gūzen to sōzō) – Ryūsuke Hamaguchi – 2022

22. Contes du hasard et autres fantaisies - Gūzen to sōzō - Ryūsuke Hamaguchi - 2022Le sinueux chemin de la parole.

   8.0   Il n’y a pas plus digne héritier de Rohmer que ce film-là, qui annonçait d’emblée cette égide par ce titre si évocateur. Quoi de plus rohmerien que le hasard et les contes ? Et si la forme reprend celle des Rendez-vous de Paris – trois petits films en un, sans liens direct entre eux – le premier segment nous renvoie, dans sa structure triangulaire, à un film comme L’ami de mon amie. Ici aussi la parole est sacrée et déploie peu à peu cette magie que seule Rohmer détenait. Et il y a des lieux, grosso modo trois : l’arrière d’un taxi, l’open-space d’un bureau et la table d’un café. Trois « espaces » si intenses qu’ils deviennent personnages eux aussi.

     D’emblée le film met la barre très haut, pourtant les segments suivants seront du même tonneau, sinon plus stupéfiants encore, aussi bien dans leur narration retorse que dans cette mise en scène simple en apparence, mais in fine si sophistiquée, si puissante. Comme chez Rohmer. On le retrouve un peu moins par la suite – Comme si Hamaguchi s’en libérait et préparait tranquillement ce glissement vers Drive my car (qu’il avait écrit après) – sinon au détour de l’acte manqué, qui rappelle celui qui ouvre Conte d’hiver ou d’un détail si anodin et pourtant si important, à l’image de cette porte ouverte qui évoque le collier de Conte de printemps ou la toque des Nuits de la pleine lune.

     Le dernier segment est un ravissement absolu, si affranchi de Rohmer qu’il donne à rêver de voir Rohmer le faire. Avec là aussi trois fois rien, deux personnages, deux femmes, deux amies qui se retrouvent, sur un escalator. En apparence, toujours. Il y a sans cesse une attention à la temporalité : une histoire d’amour terminée depuis deux ans, une double ellipse, une retrouvaille de vingt ans. Et un étirement du temps qui se marie avec la temporalité de la situation : un voyage en taxi, l’enregistrement d’une lecture en temps réel, l’attente d’un colis à un horaire précis. C’est tellement beau, tellement bien écrit, incarné, finement mis en scène, surprenant tout le temps. C’est sublime, lumineux, bouleversant.

Drive my car (Doraibu mai kā) – Ryusuke Hamaguchi – 2021

05. Drive my car - Doraibu mai kā - Ryusuke Hamaguchi - 2021À cœur ouvert.

   8.0   Il y a deux ans, Asako fut l’une de mes plus belles découvertes surprises. De Ryusuke Hamaguchi, il faut toujours que je me penche sur son film fleuve, Senses. Je le garde précieusement celui-là, attendant le moment le plus adéquat. Drive my car m’aura plongé dans un tout autre état. Mais assurément, il sera dans les hauts faits de l’année, lui aussi.

     Difficile d’en parler sans en dévoiler son cœur : Encore un de ces films où mieux vaut ne rien en savoir quand on l’appréhende, tant il surprend sans cesse, nous saisit, nous perd et vogue ainsi trois heures durant, dans un vertigineux film de deuil, de solitudes et de rencontres, avec autant d’assurance que de fragilité.

     Drive my car c’est d’abord le portrait d’un homme, Yusuke Kafuku, metteur en scène de théâtre, qui accepte de monter « Oncle Vania » dans un festival à Hiroshima. Hamaguchi impressionne tant il semble revisiter avec une aisance confondante aussi bien la pièce de Tchekhov que la ville japonaise et sa triste mémoire.

     Pourtant, le cœur du film se jouera ailleurs : Dans une Saab 900 turbo rouge. En effet, Yusuke fera connaissance avec la mutique Misaki, chargée de le conduire au quotidien. Bientôt il se confiera à elle durant ces longs trajets et de ces confessions nait sa reconstruction. Avant cela, Misaki aura accès à Yusuke par l’intermédiaire des cassettes enregistrées, écoutées durant chaque trajet, sur lesquelles on entend les dialogues de la pièce que Yusuke se passe en boucle afin d’en maitriser toute la profondeur.

     Une grande partie de Drive my car se joue aussi dans la construction théâtrale : Sa conception, ses répétitions et sa représentation finale. Ainsi, la parole tient un rôle important et la grande particularité de cette troupe, selon le vœu du personnage metteur en scène, est de constituer une équipe au pluralisme linguistique. Ainsi chacun joue dans sa propre langue : anglais, coréen, japonais. Il y a aussi une actrice muette.

     Ainsi, la force de Drive my car se loge dans la parole, détournée ou frontale : C’est elle qui guide les soubresauts intimes de chacun. Dans son absence aussi, tant le silence qu’impose longtemps Misaki raconte déjà son histoire, sa propre douleur, que le film creusera aussi sur le tard, dans un dernier tiers vertigineux et déchirant.

     En adaptant, d’une part, la nouvelle d’Haruki Murakami et se plaçant, d’autre part, sous le joug d’Oncle Vania, de Tchekhov, il y avait fort à craindre que Drive my car soit dévoré par cette imposante matière littéraire. C’est sans doute là que se loge sa plus belle réussite : C’est un pur geste de cinéma, vivant, radical, qui fait de son imposante durée sa force suprême, tant le film ne cesse de gagner en émotion et questionnement existentiel au fil des minutes. On dirait du Rivette.

Asako 1&2 (Netemo sametemo) – Ryūsuke Hamaguchi – 2019

51461661_10156279208537106_2091130997016887296_oFragments d’un vertige amoureux.

   8.5   Le titre m’évoquait ceux des deux derniers films d’Abdelatif Kechiche, cet aspect inachevé, ces promesses de retrouvailles. Certes Asako I peut représenter celle qui vit de passion pour Baku et Asako II celle qui s’est « rangée » avec Ryuhei mais la frontière est moins dichotomique, plus impénétrable, puisqu’il s’agit de double, que Baku ne disparaît finalement jamais et qu’au moment où c’est au tour de Ryuhei de sortir du récit, il ne disparaît pas non plus. On adorerait voir un Asako III tout en se disant que l’auteur nous l’offre brièvement dans cette dernière séquence devant la rivière. Un peu comme lorsque Kechiche filme Adèle se défaire d’Emma et aller de l’avant, déterminée. Qu’il y ait ou non un chapitre 3 importait peu là aussi. Il se range dans notre imagination.

     C’est un film très troublant, qui m’a souvent évoqué Rohmer tant son héroïne est pascalienne, au sens où l’était Félicie dans Conte d’hiver, plus qu’au sens où l’était Pierre dans Ma nuit chez Maud. S’il n’est jamais revendiqué, son émancipation passe par ce pari, qu’elle retrouvera un jour Baku. La différence c’est la pudeur, Asako reste opaque et pour ainsi dire quasi mutique, et donc n’est pas véritablement dans le pari, ne le revendique pas oralement, même si par petites touches, mais aussi parce qu’elle vit aux côtés du sosie de ce premier amour, qu’elle pense à lui, silencieusement, honteusement, peut-être même religieusement, chaque jour. Carapace qui se fêle complètement une fois qu’elle retrouve ce premier amour, pour choisir finalement, non sans un énième séisme intime, de le perdre à nouveau. C’est la scène de la plage dans Ma nuit chez Maud, sans enfants, certes, mais c’est tout comme : C’est le chat, qu’Hamaguchi filme avec une vraie passion (en train de jouer, dormir, se promener, regarder la caméra) qui fait office de vecteur de retrouvaille.

     Au tout début, dans ce café, j’ai pensé à L’ami de mon amie, tant il est question de destin et de quatuor. Et d’un café. Il n’y a pas de jeu sur les couleurs vestimentaires mais Haroyu met en garde son amie, Asako : Baku va lui briser le cœur. Elle le sent, elle le sait. Son personnage n’est pas sans rappeler ceux des films de Rohmer, tout en aplomb et en certitude. Au contraire, Asako est un personnage qui pourrait se laisser guider par les signes, comme Delphine dans Le rayon vert : Il y a cette étrange trouée qui plane tout du long, à savoir qu’Asako est l’anagramme d’Osaka, la ville de son enfance et de son premier amour. Plus tard, dans un musée, tandis qu’Asako vient de rencontrer Ryuhei, qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Baku, son amour déchu, disparu, c’est Vertigo que Ryusuke Hamaguchi cite volontiers et embrasse pleinement. On attend une longue errance, il offrira un long dialogue, qui tournera autour de l’interprétation d’une pièce de Tchekhov. Il y a toujours une surprise, un pas de côté, une rupture temporelle imposante (Une ellipse de deux ans ici, une autre de cinq un peu plus loin) dans ce film, qui le rend infiniment stimulant, de bout en bout.

     C’est quoiqu’il en soit un très étonnant et passionnant portrait de femme, qui préfère se laisser porter par la vie plutôt que de la diriger, voguant au gré des minis secousses (explosions de pétards) ou grands tremblements (séisme de la région de Tohoku) qui l’entourent et la guident, tout en n’hésitant pas à prendre des décisions cruciales, dont celle de tomber amoureuse d’un garçon ressemblant à son premier amour mais aussi d’apporter son soutien aux victimes du tsunami. Si le film se ferme sur une rivière, ce n’est pas un hasard : C’est une menace à combattre. Les intempéries du désordre amoureux qu’un couple se doit d’affronter. Mais elle est aussi à leur image. Sale mais belle. On ne sort pas accablé d’une tempête, mais grandi. C’est ce qu’Asako, ce personnage si fragile, si passif semble nous dire dans ce dernier plan, aussi somptueux qu’il est inédit, puisqu’il offre un regard caméra à deux. Il faut absolument que je voie Senses.


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silencio


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