Archives pour la catégorie Sébastien Betbeder

Le Voyage au Groenland – Sébastien Betbeder – 2016

16L’autre monde.

   6.8   Thomas et Thomas, deux potes de Montreuil, comédiens intermittents paumés, avaient reçu à Paris Olé et Adam, deux groenlandais ; C’était le sujet d’Inupiluk : Leur faire découvrir la Tour Eiffel, la forêt, l’océan, les animaux d’un zoo. Il fallait dépasser la barrière de la langue et finalement c’est avec beaucoup d’émotion qu’ils allaient se dire au revoir tout en promettant plus ou moins de réitérer la rencontre un jour, dans le grand froid. Soit le sujet de ce nouveau film, dont on avait pu entrevoir les contours et objectifs dans le deuxième, qui n’était rien d’autre qu’une longue discussion de préparatifs au voyage. La semi déception ressentie devant Le voyage au Groenland s’efface dès l’instant que je considère le projet dans son intégralité, aussi inédit que passionnant.

     Thomas et Thomas débarquent donc sur la banquise. On ne sortira pas de Kollorsuaq, hormis au détour de deux/trois flash-back, adorables mais superflus à mon goût. Le film s’ouvre et se ferme dans l’hélico. Si les décors ont radicalement changé (Thomas ne manque pas de le rappeler lorsque, pendant une tentative de footing sur la banquise, il reconnaît que ça les change des Buttes-Chaumont) le cinéma de Betbeder, lui, est resté fidèle à lui-même, fermant la boucle des aventures des 2 Thomas (en espérant que ce ne soit qu’une fermeture provisoire : On évoque à la fin, leur retour éventuel en plein été) autant qu’il succède, de façon cohérente, à 2 automnes 3 hivers et Marie et les naufragés.

     L’île bretonne de ce dernier pourrait être une lointaine cousine de Kollorsuaq dans la mesure où elle semble aussi être un lieu pour se perdre et renaître. On cite souvent Rozier quand il s’agit de voyage parenthèse, c’est devenu un standard un poil galvaudé. Pourtant, il y a bien dans Le voyage au Groenland une respiration à la Rozier : Faux rythme permanent, beaucoup de silences, digression dans un lieu enchanteur, personnages insolites et un vrai puits de tendresse. Et l’agréable impression que le film peut s’arrêter à tout moment, qu’il est fragile, instable.

     Entre autres mini tribulations, les deux Thomas vont donc apprendre à chasser le phoque, goûter à son foie et son cristallin, tenter de mémoriser quelques mots en inuit, découvrir à leur grand désarroi que l’on ne boit pas d’alcool au village et même galérer avec la connexion Internet (Fejl !) pour remplir leur déclaration assedic. Betbeder filme Kollorsuaq dans son quotidien, comme il l’a découvert, le retranscrit avec cet élan humble qui le caractérise, filme les habitants, la banquise, le village, en douceur. C’est la démarche du film et plus globalement du projet, mi fiction mi documentaire, la rencontre de deux mondes, aussi bien dans la fiction (Thomas & Thomas) que dans le réel (Thomas Blanchard & Thomas Scimeca) ; Ce n’est pas un hasard si les prénoms des quatre personnages principaux sont identiques à ceux des acteurs. La frontière est mince.

     Le moteur purement fictionnel, qui était déjà à l’honneur dans Inupiluk mais hors champ, c’est le père, campé par François Chattot, que nous n’avions jamais vu comme ça. Le type a joué des rôles insignifiants dans des parfois gros cartons, mi naveton mi daube, et il joue là ce père malade, secret, débordant d’amour mais masquée par une insolente pudeur. L’espace impénétrable qui se joue entre père et fils s’avère vraiment bouleversant. Alors le film est sans doute, malgré tout, souvent tributaire de son beau duo, sorte de Perrin & Campana revisité à la sauce Mr Hulot / Buster Keaton, mais il fonctionne et laisse de bien beaux moments, souvent superbement accompagnés par le beau score de Minizza. J’espère sincèrement qu’il existera un jour une édition blu ray regroupant les 3 films. Et qu’on retrouvera Thomas & Thomas dans une autre aventure, et vite !

Marie et les naufragés – Sébastien Betbeder – 2016

35.10La fille de l’eau.

   5.5   Si l’on retrouve le ton et le charme du cinéma tendre de Betbeder, avec ses correspondances savoureuses, ses ruptures de rythme, ses changements de cap, son humour qui le caractérise, ses partis pris formels, je dois avouer être relativement déçu par ce nouveau bébé. Non pas qu’il se fourvoie ni abandonne cette singularité qui lui est propre mais il me semble qu’il manque une homogénéité, une émotion, une grâce, il me semble aussi que l’on cherche Damien Chapelle plus que les autres. Pas sûr que cela soit dû à la présence d’André Wilms (dont le personnage est le gros n’importe quoi du film ; Le clip de Cosmo c’est d’un goût…Proche de celui que nous avait offert Tellier dans son moins bon album, My god is blue, Cqfd) mais j’ai ressenti la même distance que je peux ressentir devant les films de Kaurismaki. Il y a pourtant ici et là des choses qui me plaisent beaucoup, comme ces trois fragments de présentations de personnages que le film offre un peu à la manière de ces confidences face caméra qui rythmaient son Deux automnes, trois hivers ; Et cette impression que ce sont les personnages qui créent du récit. J’aime aussi le double niveau de récit qui se joue entre ce que vit Antoine (Cantona) et ce qu’il écrit. La récurrence de l’heure Pi. L’île de Groix. La citation de La jetée. La danse finale, aussi, avec sa magnifique chorégraphie de naufragés, sous néons bleus. La musique de Sébastien Tellier (qui accompagne tout le film) qui se love tellement bien dans l’univers de Betbeder. Quant à Vimala Pons, elle a beau faire du Vimala Pons puissance dix (Rêveuse, à contre-temps, l’absence à la fois dans le corps et dans les yeux) elle le fait à merveille. Pourtant et contrairement à celui que le film semble suivre (Siméon, Pierre Rochefort) c’est bien Oscar qui devient cette respiration géniale et insoluble, sorte de Tati qui parle ou de Pierre Richard qui pense. Toutes les séquences autour de son somnambulisme sont géniales ; Et puis j’aime sa rencontre avec Canto. Sa façon de se mettre le pommeau de douche dans la tronche. De craindre de se voir se jeter par la fenêtre. J’ai sensiblement le même coup de foudre pour lui que pour Thomas Scimeca dans Inupiluk. Je crains de garder cela en priorité, de Marie et les naufragés. On verra.

Le film que nous tournerons au Groenland – Sébastien Betbeder – 2015

Le film que nous tournerons au Groenland - Sébastien Betbeder - 2015 dans Sébastien Betbeder ba-inupiluk---le-film-que-nous-tournerons-au-groenland-9661Les compères.

   6.2   Voilà un drôle de film, un curieux projet parallèle, qui pourrait tout aussi bien être un pré making of ou quelque chose comme ça, voire une passionnante expérimentation de cinéma, aussi futile d’apparence soit-elle. Une discussion sur un film à faire. Au départ, c’est d’ailleurs un enregistrement pour France Culture. Au final c’est le film qui découle de cet enregistrement. Mais pas un docu calqué sur l’écoute, plutôt un film très découpé, écrit et travaillé. Un document hybride et déstabilisant qui m’a fait rire comme je n’avais pas ri au cinéma aussi rondement depuis longtemps. Depuis les apparitions du docteur Placenta dans La fille du 14 juillet, probablement.

     J’adore Thomas Blanchard, depuis Memory Lane. Il y a quelque chose dans son visage, une gravité mêlée à une sympathie mystérieuse que je trouve fascinante. J’étais heureux de le retrouver chez Betbeder. Je me disais même qu’ils auraient dû travailler ensemble avant tant ils vont bien ensemble, le jeu de l’un avec le cinéma de l’autre. Je l’aurais bien intégré dans 2 automnes 3 hivers, tiens. Bref, j’aime beaucoup cet acteur. Il y a du Patrick Dewaere en lui. Un Dewaere qui aurait fusionné avec Pierre Richard. Une sorte de miracle, en somme. Pourtant, j’ai fini par chercher partout l’autre Thomas. Encore plus ici que dans Inupiluk. Probablement parce qu’il est plus ici que dans Inupiluk. On est parfois presque dans un one man show spécial, il m’a fait rire le bougre. Et je n’étais pas seul, ma salle était hilare, sincèrement. Le truc sur Giraudeau, celui sur De rouille et d’os ou encore l’allusion à Jean Rouch, j’étais à deux doigts de tomber de mon siège, vraiment.

     C’est aussi la limite de ce film parenthèse (en complément de l’un et en attendant l’autre) de tout faire reposer sur la prestation sympathique et faussement improvisée de ses comédiens. Mais après tout, Herzog a bien fait Ennemis intimes, centré sur Klaus Kinski et c’est un très beau film. Certains trouveront donc ça vain et/ou nombriliste, suffisant, fourre-tout seulement pour se marrer voire même agaçant. Moi j’adore. Surtout en tant que complément de programme. Je trouve que c’est une autre manière d’appréhender le cinéma pour les acteurs, une autre façon de leur offrir la scène. C’est un peu Les valseuses tentent d’écrire un scénario, quoi. C’est fauché, gratuit, limité et ça fait un bien fou. Hâte de retrouver nos deux compères à Kullorsuaq qui s’annonce, mouillons-nous, comme le futur chef d’oeuvre de son auteur.

Inupiluk – Sébastien Betbeder – 2015

Inupiluk - Sébastien Betbeder - 2015 dans Sébastien Betbeder regardez-inupiluk-et-le-film-que-nous-allons-tourner-au-groenland,M209626J’ai toujours rêvé d’être un gangster.

   7.3   Après les beaux Je suis une ville endormie et 2 automnes 3 hivers (les deux seuls films que j’avais vu de lui) on savait Sébastien Betbeder fasciné par le mélange des formes. Il était quasi inévitable qu’il parvienne à ce point de rupture et de paradoxe que constitue Inupiluk dans la mesure où il est le parfait compromis entre le documentaire et la fiction, le document ethnographique (pour reprendre les mots de Thomas Blanchard, jouant Thomas) et la comédie potache.

     Au début, c’est une affaire de sms sur un smartphone, une fille qui ne donne pas de nouvelle. Ensuite, c’est une entrevue habituelle dans un café entre deux amis, trentenaires un peu paumés. Bientôt, c’est une réception un peu singulière, celle de deux groenlandais, venus passer quelques jours en France, que le père de Thomas lui demande d’accueillir, de guider. Et de les accompagner principalement à faire trois choses dont ils rêvent : voir des animaux dont ils ne connaissent que les représentations, se promener dans une forêt puisqu’ils n’ont jamais vu d’arbre et se baigner dans l’océan. Il faut signaler, pour comprendre la démarche du cinéaste, que cette quête initiatique s’aligne sur le véritable voyage en France de Ole et Adam, puisqu’il s’agit en réalité d’amis du frère du producteur du film. C’est dire et confirmer si la frontière jeu/réalité est mince.

     Le film ne suit pas un programme pour autant. Il semble en tâtonnement permanent, instinctif. Prendre une route, danser sur une aire de repos. Grimper sur la dune du Pilat ou monter à la Tour Eiffel, surplomber l’océan ou Paris, dans chaque cas, c’est l’idée de prendre de la hauteur, du recul, de se détacher et d’apprécier l’immensité.

     Thomas invite donc Thomas, joué par Thomas Scimeca, son meilleur ami, afin de partager cette drôle d’expérience sans précédent, sans lendemain. On imagine déjà la difficulté de cet échange, malgré sa beauté, ne serait-ce que culturellement mais aussi via la barrière de la langue – les deux voyageurs ne parlent pas l’anglais non plus. Alors de savoir que les deux hôtes se nomment tous deux Thomas crée d’emblée un ton infiniment burlesque, que le film ne lâchera pas, tout en naviguant à la lisière de la mélancolie, s’engouffrant dans un récit ô combien lumineux, que le cinéaste marque parfois de quelques vidéos amateurs (qu’importe qu’elles soient vraies ou fausses) ultérieures comme un plan de baignade, une main sur un arbre, un sourire, renforçant l’idée qu’il y a le film que l’on voit et celui qu’ils ont vécu, au détriment du jeu imposé. Il y a donc au-delà du récit fictionnel une véritable aventure à quatre, qui rappelle le cinéma de Rozier. Et donc me parle infiniment. Bon et puis on y regarde Roland Garros un moment donné (la scène en question est d’ailleurs très drôle) donc ça ne pouvait qu’être pour moi. C’est d’ailleurs cet élément qui m’a donné envie de revoir le soir-même Tonnerre, de Guillaume Brac.

     Je me demande de plus en plus si ce n’est pas le plus beau film de Sébastien Betbeder, le plus équilibré, le plus drôle (sans aucun doute si seulement je n’avais vu depuis son magnifique préambule à son Inupiluk 2 en gestation), le plus insolent, addictif, fort tout simplement. En plus d’être une magnifique déclaration d’amour à Paris, au vin rouge et à l’espace hexagonal en général. Je crois que je pourrais aisément le revoir en boucle là.

2 automnes, 3 hivers – Sébastien Betbeder – 2013

1898227_10151951844392106_1727892872_nLes vents contraires.    

   6.3   Dans Je suis une ville endormie, le précédent film du cinéaste, version courte qui deviendra ensuite Les nuits avec Théodore, on entrevoyait déjà ce mariage insensé entre différentes formes cinématographiques, en apparence difficilement complémentaires. Une cohabitation délicate et lumineuse qui aurait pu tout aussi bien être lourde et paresseuse. Ce terme de cohabitation caractérise bien le cinéma de Betbeder tant il ne cesse de régurgiter toutes ses références personnelles possibles afin de les malaxer toutes ensembles festoiement. Car il s’agit bien d’une grande fête. Son film est bondé de références en tout genre, très proche des miennes, ce qui lui confère un statut particulier à mes yeux. Références non feintes, toujours pleinement employées et si le film ressemble à beaucoup c’est aussi pour la multiplicité de ces références, aussi bien Trufaldiennes que proche du récit de vacances.

     On y écoute Fleet Foxes, on y évoque Grauzone, on s’évade sur du Delpech. On assimile les rendez-vous aux cinémas d’Apatow et Green. On raconte l’expo Munch ou bien La salamandre d’Alain Tanner dont le cinéaste nous gratifie d’un extrait d’une trentaine de secondes dans son film. C’est comme si les personnages avançaient via leurs références, se souvenaient par l’intermédiaire de leurs références, celles du cinéaste évidemment qu’il intègre à ses personnages ce qui est suffisamment rare et précieux. Chez Guillaume Canet (Les petits mouchoirs) on sortait Coup de tête d’Annaud pour séduire, faire le beau, là on sent une vraie sincérité d’usage.

     Si le film est souvent amer, cette amertume est systématiquement contrebalancée par un rire franc. A l’image de ce cousin et ses aveux de tentatives de suicide. C’est à la fois drôle et sordide. Plus tôt, il s’agit de détourner par le rire une séquence d’Avc dans un buisson. En un sens ça m’évoque beaucoup le film de Valérie Donzelli, La guerre est déclarée, qui pratiquait clairement ce procédé de désamorçage dramatique. Inutile de préciser que ce registre sied idéalement à Vincent Macaigne, acteur caméléon, qui livre une fois de plus une prestation remarquable. C’est le film d’un cinéaste qui veut raconter son histoire au moyen d’une multitude de possibilités, de tout ce qui lui est offert, sans se compromettre au choix exclusif, sans jamais se soucier d’un éventuel rejet ni des conventions du genre, que l’on pourrait réduire à du comique dépressif, à du Woody Allen d’aujourd’hui, qui aurait digérer Apatow.

     Le film use de procédés, une qualité qui a ses limites : construction organisée en deux parties distinctes contenant chacune une quinzaine de mini chapitres, monologues face caméra, voix off fusionnant avec la voix de la prise directe (rappelant le procédé utilisé par Sophie Letourneur dans Le marin masqué). Ce n’est paradoxalement pas là qu’il échoue. Le film de Valérie Donzelli était parcouru d’une dynamique comme cela, un peu folle, non identifiable mais homogène, ce qui manque sans doute un peu à 2 automnes 3 hivers dont on a l’impression de parcourir les pastilles d’un book of life, avec des fulgurances écrites certes mais peu de vraies envolées.

     Le film séduit moins lorsqu’il est dans la suspension et la rupture de cette suspension, envolées poétiques ou dérives polaresques comme on a pu récemment le voir dans le très beau Tonnerre, de Guillaume Brac. Il est meilleur ailleurs : Dans la prise en compte de l’élément secondaire pour soudainement le faire devenir central. La sœur de Benjamin par exemple, plongée en plein dilemme existentiel, prise dans une secte. Ou encore le cousin suicidaire de sa petite amie. Ils ne pourraient être que des marionnettes autour d’un quatuor mais le cinéaste leur offre un temps une place centrale avant d’embrayer ailleurs, sur un nouveau chapitre. C’est un procédé quelque peu bordélique mais comme le film n’en joue pas et a cette sincérité d’aimer énormément ses personnages, de s’y intéresser chaque fois en profondeur, il n’y a pas de lassitude. Il se passe à mes yeux tout le contraire de ce que je reçois dans le dernier film de Wes Anderson (The Grand Budapest Hotel) dont la froideur générale n’a d’égal justement – tout est lié – que le théâtre miniature désaffecté qu’il nous inflige.

     C’est son informité qui fait sa force, il ne peut se dérégler puisqu’il l’est déjà, déréglé, au pire seule son intensité en pâtit, légitime tant il tente de bondir d’un état à un autre, d’une drôlerie incontestable à une tristesse infinie. Il faut à ce titre signaler qu’un amour éclot à la suite d’une agression et d’un couteau en plein ventre, que cette même idylle s’éteint à l’arrivée d’une grossesse, pour repartir post avortement. Le film est constamment dans une forme d’opposition aux standards des comédies sentimentales.

     Reste une petite bulle au charme indéniable, tantôt désopilante, tantôt grave, tantôt gênante aussi il faut bien se l’avouer. Mais la vivacité dont fait preuve Sébastien Betbeder pour nous conter son histoire sur deux ans et demi, le temps de deux automnes et de trois hivers, entre une rencontre impromptue lors d’une course à pied inhabituelle jusqu’à cette très belle fin à la fois sombre et réconciliatrice est plutôt un enchantement. Il faut surtout souligner la magie de son écriture, tant chaque chapitre ou presque emporte son bout de gras de part la qualité du texte, monologues et dialogues, ainsi que dans certaines situations ô combien savoureuses.

Je suis une ville endormie – Sébastien Betbeder – 2012

Je suis une ville endormie - Sébastien Betbeder - 2012 dans Sébastien Betbeder nuitParis by night.

   7.0   La singularité du film de Sébastien Betbeder réside dans le croisement de la fiction et du documentaire, de l’errance intime de ses deux personnages à une déclaration d’amour au parc des Buttes-Chaumont dévoilant le fantasme de ses mystères. Le film commence de manière étrange, comme un docu quasi pédagogique qui met en lumière l’histoire du parc, sa naissance et ses transformations, avec des schémas, des images et vidéos d’archive, des vidéos d’aujourd’hui, les hommes, la faune et la flore. Cette description s’achève sur l’évocation de carrières secrètes du parc qui renfermeraient des pouvoirs magiques. Puis, le présent apporte une cassure soudaine, nous sommes dans une soirée, on y danse, les DJ’s sont aux commandes et on y suit une rencontre. Au sortir de la soirée, les deux nouveaux amants marchent un peu sans vraiment savoir où aller puis comme si, déjà, une force invisible les en attiraient, ils escaladent les grilles du parc des Buttes-Chaumont et errent entre arbres et chemins. Le parc est alors la cristallisation de cette attirance qui se poursuit sexuellement au pied d’un immense arbre, un saule pleureur ou un qui lui ressemble. Ce n’est pas encore une grotte, ni une maison abandonnée, mais une sorte d’abri, un berceau de fantasmes. En pleine nuit, alors qu’ils se sont tous deux endormis à la belle étoile, Théodore se réveille, on pense qu’il a entendu un bruit mais c’est autre chose, une force inconnue s’empare de lui et il lui (nous) semble, un peu à la manière des images rêvées du personnage joué par Vincent Gallo dans le dernier film de Skolimowski, qu’il a des visions de lui plus tard, errant définitivement dans ce parc devenu immense forêt sans fin. La lumière du jour revient. Les animaux se font entendre, quelques bruits d’enfants, les coureurs du matin investissent les allées, le parc est ouvert. Nos deux vagabonds quittent le parc, s’échangent leurs numéros. Mais la caméra ne quitte pas le parc si vite, quelques plans se succèdent, la musique les recouvrent, le parc dévoile son quotidien, entrecoupé là encore de vidéos d’époque mais la présence musicale laisse cette impression de suite de la veille, de parc en pause le jour alors que ça devrait logiquement être le contraire. Dorénavant, Anna et Théodore passeront toutes leurs nuits dans le parc interdit, seuls jusqu’au petit matin, avant de faire la rencontre d’un nomade dans une grotte ou d’observer un groupe de personnes en pleine méditation transcendantale. Cette alliance et ce partage du mystère à deux se dissout alors peu à peu, car ces nouvelles données accentuent le danger qui plane sur cette impression de possession. Le parc nocturne est devenu leur parc, il symbolise leur union. Anna moins cependant, plus clairvoyante, elle y passe du bon temps mais elle n’est pas habitée comme l’est Théodore qui sombre peu à peu dans la folie, car loin de cet îlot il se meurt, n’arrive plus à respirer. Sa bouteille d’oxygène c’est le parc. Un voyage de trois jours en Normandie ne parviendra même pas à le guérir. Betbeder accorde une importance fondamentale à cet espace singulier, cet endroit qui prend possession de l’esprit de Théodore, un peu comme la plage de Boyle ou la planète Melancholia chez Von Trier. Et l’utilisation documentaire que je citais au début pourrait ne servir qu’à introduire le film, le parc et le mystère mais en plein milieu, le cinéaste prend le risque d’introduire le monologue d’un psychiatre racontant l’histoire vraie d’un homme en relation étrange avec l’atmosphère du parc, qui une fois loin le fait mourir et à son contact lui redonne la joie de vivre. Le film se laisse emporté par une présence musicale quasi permanente, mais elle englobe le film, fait partie de lui, n’illustre jamais par facilité une séquence. Coil (repris), Sylvain Chauveau, Minizza, The Antlers, Beach House, That Summer. Le film est d’une beauté sidérante, dans la gestion de l’espace, ses silences, l’apparition de la folie et son utilisation musicale, bref c’est une belle surprise.


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silencio


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