Archives pour la catégorie Sharunas Bartas

Indigène d’Eurasie (Eurazijos aborigenas) – Sharunas Bartas – 2010

27. Indigène d'Eurasie - Eurazijos aborigenas - Sharunas Bartas - 2010L’argent.

   5.2   Je tiens Bartas comme l’un des cinéastes les plus originaux des années 90, durant lesquelles il aura sorti pas moins de trois merveilles, essentielles dans mon parcours cinéphilique : Few of us, Trois jours et Corridor. J’avais retrouvé brièvement Bartas devant la caméra de Carax dans Pola X, je l’avais trouvé incroyable en chef d’orchestre / gourou d’une pseudo secte de musiciens paramilitaires tout droit sorti d’un clip d’Einstürzende Neubauten. Depuis plus rien, ou presque – J’avais raté Seven Invisible men. Indigène d’Eurasie annonçait un étrange retour, d’apparence plus mainstream avec une orientation avouée pour le polar. Si au détour de quelques plans sur des lieux vides, désolés ou des visages fermés, on retrouve un peu de son style, l’ensemble du film n’a plus grand-chose à voir avec ce qui faisait le génie mystique du cinéaste lituanien, dans sa respiration, son épure sous hypnose, sa nonchalance, son mutisme. Indigène d’Eurasie est d’ailleurs beaucoup trop bavard pour du Bartas. Alors si le charme désabusé qui a fait sa marque opère encore parfois, son incursion dans le polar quasi international est un peu ratée, la faute à des va et vient Russie/Pologne/Lituanie/France (La partie parisienne est archi poussive et sans intérêt, celle sur l’île d’Yeu plus mystérieuse et représentative de son style) peu convaincants voire lourdingues et des accélérations dans son récit – étranges ellipses à la clé – chères au genre. Reste une dynamique originale pour du polar (Puisque le film fonctionne comme un anti-polar, où les creux sont plus forts que les acmés de violence) et quelques saillies fortes, dont un contrôle routier qui s’achève dans les marécages, pour nous extraire de l’ennui poli.

Corridor (Koridorius) – Sharunas Bartas – 1995

the-corridor-2L’amour est plus froid que la mort. 

   7.1   C’est peut-être le plus mystérieux des films de Bartas, au sens où l’on ne peut se raccrocher à une linéarité, ni même à un personnage central, son déplacement, son errance ou sa fuite. Il y a énormément de mouvement dans Corridor mais géographiquement il reste un film statique, cantonné dans un lieu unique, ce qui d’apparence ressemble à un grand immeuble délabré, dans lequel quelques habitants ont pris refuge pour affronter le froid mortel. Enfin, c’est ce que j’ai cru comprendre. Mais ce n’est pas vraiment important. La force de Corridor se trouve justement dans ces non-déplacements, ces errances statiques, cette éternelle attente. Quelques visages ci et là. Une fumée de cigarette qui réchauffe. Le regard pointé vers un horizon sans espoir, une ville industrielle qui fonctionne encore, mais on ne sait pour combien de temps. Corridor pourrait très bien se dérouler après l’apocalypse, il y a un désespoir de cet ordre, une tristesse dans chaque regard, chaque décor. Les éléments eux-mêmes sont menacés : une fine rivière complètement détachée de tout, de timides feux de camps, il n’y a pas non plus vraiment de place pour une clarté, un ciel rassurant. Seuls le vent et la neige l’emportent, dans la plus rude des violences. Ou alors c’est la boue comme dans cette scène où un jeune garçon est aux prises avec deux types plus forts que lui qui le poussent dans des flaques de boues sous des trombes d’eau. Ou encore, il faut une précision et une patience hors pair pour arriver à faire tenir quelques bougies. Corridor est un film sans parole, mais c’est un film très sonore. Au-delà des simples sonorités naturelles, une sorte de brouhaha incessant dans le fond, comme une pièce où l’on pourrait discuter – Bartas nous en prive – ou alors ce n’est que dehors, on ne sait pas vraiment non plus. C’est encore une fois le déplacement qui importe. Un homme qui traverse le couloir puis revient sur ses propres pas. Un garçon qui se met à courir et ouvre la porte en grand, de laquelle se dégage une lumière aveuglante, mais loin d’être rassurante. Et puis des rencontres, presque improbables. Ces deux enfants, qui s’observent et découvrent leur corps. Et un rassemblement, une danse, où enfin l’on rit, on boit. Moment de grâce éphémère, très vite rattrapé par l’insalubrité ambiante. Il n’y a pas de vérité préconçue, juste un regard. Porté là, sur une population en sursis. Corridor est un film ambiant, complètement désespéré et beau. Rares sont les cinéastes qui savent aussi bien filmer les visages que Sharunas Bartas, tout en n’oubliant pas de les intégrer dans un espace.

Trois jours (Trys dienos) – Sharunas Bartas – 1995

Trois jours (Trys dienos) - Sharunas Bartas - 1995 dans 200 td05kk4

Les vaincus.     

   8.6   Chez Bartas l’échange oral est inutile. Ou presque. Ici, les seules tentatives de dialogues échouent systématiquement, non pas qu’il n’y ait pas d’écoute, simplement que le regard, ou le geste suffisent. Deux garçons – des frères ou des amis – quitte la maison de campagne et marchent vers Kaliningrad. Le cinéma du lituanien n’est rien d’autre que de l’errance. Une marche sans autre objectif que l’attirance urbaine, d’une ville autrefois sans doute attractive, aujourd’hui morose. Ville portuaire, industrielle, très pauvre. L’ambiance est triste mais le paysage fascine. C’est probablement ce paradoxe qui attire l’œil de Bartas, essayer de porter un regard sur son pays, à première vue absorbant, pessimiste et y déceler des histoires individuelles humaines pleine de grâce.

     Trois jours c’est aussi une rencontre. Deux garçons lituaniens rencontrent deux jeunes femmes russes, accostées ici, sûrement par le plus simple des hasards, liés à leur précarité, à la tentative de fuite de cette précarité. Il y a un début de rapprochement entre l’un des deux garçons et l’une des deux femmes. Ils marcheront un peu sur les berges du port. Plus tard ils iront tous ensemble à l’hôtel et sans que l’on sache trop pourquoi la gérante ne veut plus voir la jeune femme, incarnée par Katerina Golubeva. En la claquant nerveusement, elle cassera la vitre de la porte d’entrée. C’est toute la sensibilité, l’impulsivité, l’abnégation à toute épreuve de ce personnage, que l’on retrouvera avec similitudes plus tard dans Few of us. Elle se révèle très fragile, à l’image de cette longue étreinte où elle semble enfin pouvoir extérioriser tous les sentiments qui la travaillent (Trois jours) ou lorsqu’elle se couche dans cette chambre baignée d’une lumière douce et surréaliste dont la plantation vient saisir le moindre rayon lumineux (Few of us). Elle se révèle aussi téméraire, elle sait rendre les coups. La porte dans Trois jours, la défense au couteau dans Few of us. Mais elle est aussi mystérieuse. Elle peut se mettre à rire nerveusement, de façon inattendue. Et la voir grimper sur les toits de l’hôtel pour rejoindre une pièce de façon clandestine n’a plus rien de surprenant. La nature, les choses, les obstacles semble ne plus la gêner, elle est invulnérable, autant au sens physique que moral, les évènements ne pèsent pas sur elle, elle avance quoiqu’il arrive.

     On fume aussi beaucoup dans le cinéma de Bartas, pour contrer tout le reste. Ces usines dont l’épaisse fumée s’échappe en permanence vers le ciel. Ces trains qui passent, qui filent. Cette neige qui sait se faire violente. Ces fêtes mondaines dans lesquelles on ne peut apparemment pas être. Et puis il y a comme des miracles, presque Tarkovskiens. Cette marche, vécue telle une évasion, avec ces deux garçons qui grimpent une colline bien verte, puis une fois qu’ils disparaissent de l’autre côté, un assombrissement soudain du paysage, un gros nuage hors-champ on se doute, puis le retour d’une verdure éclatante, due au retour du soleil. C’est le bruit du vent qui guide nos sens, comme chez Sokurov. Le plan continue dure encore. Un léger ronronnement se fait entendre, de plus en plus présent. Un train passe sur le flanc de la colline. Puis disparaît. Plus tard, en ville déjà, un garçon se balade dans une ruine (qui rappelle très largement la fin de Nostalghia) et observe une bande de gosses autour d’un feu. Ils trafiquent quelque chose. Puis soudain, ils se dispersent, comme s’ils venaient de poser une bombe et qu’ils courraient se cacher. L’homme continue d’observer. Un simple pétard explose. Le plan suivant, mais quasiment dans la foulée, on voit ce port industriel (plan récurrent dans le film, qui a sans doute inspiré Nuri Bilge Ceylan pour son chef d’œuvre Uzak) et une explosion dans une usine, et des volutes de fumées gigantesques qui s’échappent vers le ciel. Par cet effet de montage on a l’impression que les enfants ont fait sauté une usine.

     La rencontre que voulait montrer Sharunas Bartas est éphémère. Mais elle n’est pas moins intense. Il y a donc cette somptueuse étreinte, comme il y a cette attente sur le quai de la gare. Le train passe, il efface la présence des personnages. Inutile de montrer la jeune femme y monter. Ou peut-être même qu’ils montent tous deux. Le film s’achève avec quelque chose de mystique, sublime qui rappelle la fin baroque de L’éclipse d’Antonioni. Quelques plans en campagne, avec cet homme, dorénavant seul. La maison. Un petit chemin boueux. Une rivière. Puis un plan global, fixe, qui dans un fondu enchaîné subtil et répétitif, montre l’image suivant la saison. Les bouleversements du paysage. Tout change mais rien ne change.

Few of us (Musu nedaug) – Sharunas Bartas – 1996

Few of us (Musu nedaug) - Sharunas Bartas - 1996 dans 200 Katerina+Golubeva

Terra incognita.    

   9.1   C’est difficile de parler d’un film qui s’affranchit lui-même des mots, j’ai l’impression que ce que je vais dire sera inutile, mais allons-y.

     Je crois que c’est un film sur la confrontation des mondes. Une rencontre improbable. Il y a une femme à l’écran, enfin pas d’emblée, mais assez rapidement après quelques plans de paysages industriels. Elle regarde par le hublot d’un hélicoptère. Puis elle met les pieds sur une nouvelle terre. Terre divine. La nature montre sa puissance, elle englobe, encadre, elle est sonore, couvre tout. Un homme traverse les rivières et les forêts de pins sur des rennes. La jeune femme rencontre quelqu’un dans un véhicule à chenille qui prend sans doute l’initiative de la conduire quelque part. On ne sait pas vraiment, personne ne se parle. Et ce sera comme ça tout le film, on ne peut qu’émettre des hypothèses, se questionner sur les motivations de ces déplacements humains dans cet immense espace.

     Il n’y a pas d’artifices chez Bartas, on peut même se dire que l’unique artifice pourrait être sa caméra, ou alors son idée de base, qui lui sert de lancement. Il y a quelque chose d’absurde dans ce voyage. On se demande pourquoi cette jeune femme est arrivée là, dans cette région, dans ce paysage qui ne semble pas lui être familier. C’est le seul artifice : le déplacement d’un corps dans un lieu dont on se demande ce qu’il vient faire là.

     Few of us n’explique rien. On ne sait rien du passé, c’est un voyage entièrement au présent, débarrassé d’un absolu raisonnable. C’est le spectateur et lui seul qui accepte cette mouvance, qui doit sentir les éléments, se faire sa propre histoire, appréhender le plan à sa manière. Choisir de ressentir ce que l’image peut lui offrir. Il n’y a ni vérité absolue ni manipulation, tout est là, devant nos yeux.

     La région est montagneuse et brille déjà par sa beauté, son étrangeté, son aspect inquiétant. On apprend à connaître un peuple, qui vit là, détaché de tout, enfin on s’en doute. La journée, le village est désert. Le soir c’est festif, on sort l’accordéon et on se met à danser, boire et fumer. De ce climat joyeux, si suspendu, s’apprête à en sortir une violence âpre, inattendue. La jeune femme est attaquée. Elle tue. Puis elle se met à fuir, courir de toutes ses forces entre monts, arbres et rivières. La neige aura recouvert les champs et les herbes, seuls les cours d’eau y résistent. Quelques personnes sont à ses trousses, armes en main. Un jeune homme, dont les traits du visage laissent apparaître qu’il est d’origine étrangère, comme elle, se met à la suivre, lui aussi, mais afin de la protéger.

     Sharunas Bartas a construit ce voyage de la sorte que l’on soit inquiet des faits, des enjeux, de ces fuites sans fin, et non tranquillement guidés par la rapidité technique, des artifices et des plans. Une fois encore, tout est là, devant nos yeux. Quand un homme sur son cheval semble partir à la recherche de la jeune femme et tourne en rond dans le village, le plan restera fixe. C’est le mouvement dans le plan ou hors du plan qui guide nos sentiments, plus les plans eux-mêmes. La présence humaine, en ou hors champ, participe à cette anxiété qui nous étreint. Il y a une vraie tension dans cette dernière partie de film. Mais c’est une tension apaisée. Une tension que le spectateur peut choisir de ressentir ou non. Rien n’est sûr. Bartas dit lui-même qu’il a construit un passé à cette histoire mais qu’il ne l’a pas écrit, ni filmé donc il ne le racontera jamais. Chacun choisit de voir ce qu’il a envie de voir.


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silencio


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