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Gaby baby doll – Sophie Letourneur – 2014

10444647_10152643178367106_7303119034612623307_nBœuf bourguignon.

   7.1   Oui. OUI ! Je ne suis pas loin d’avoir adoré. Pourtant je le craignais un peu. Peur que Sophie Letourneur s’oriente totalement vers la comédie négligeant ce qui fait le sel de son cinéma : l’adolescence éternelle, traitée légèrement et sérieusement. Mais en fait c’est excellent. Déjà c’est super drôle. Je ne pensais pas qu’elle serait capable de s’abandonner à ce point dans le burlesque. Mais surtout c’est beau. Magnifique cette Bourgogne. 2014 est décidément une remise en forme et en beauté d’une région pas tout à fait cinégénique – éloignée des standards, tout du moins – une Bourgogne mélancolique (Tonnerre, de Guillaume Brac) et mystique (chez Letourneur). Rien que pour cette soudaine et curieuse réhabilitation il faudrait voir coûte que coûte ces deux petites merveilles.

     La réalisatrice s’est assagie sans pour autant perdre de sa liberté. Moins foutraque et inventif dans les grandes lignes, Gaby baby doll se fait plus discret, d’apparence plus anodine, mais finalement plus émouvant. C’est encore une histoire de fille à la recherche de la bonne tonalité. Elle nous fait tout un film sur le mode de l’échappée auvergnate de La vie au ranch tout en gardant le ton du Marin masqué. J’ai aussi beaucoup pensé à Guiraudie et à Hong Sang-soo – Aucune coïncidence que la musique au piano soit celle de Jeong Yong-jin, compositeur attitré du cinéaste sud-coréen. C’est vraiment un cinéma avec lequel je me sens hyper proche, qui me touche infiniment avec trois fois rien et des trucs qu’ailleurs j’aurais sans doute trouvé ratés.

     Fidèle à elle-même, on retrouve avec plaisir ces séquences absurdes, ces dialogues vides (« T’as pas des chaussettes ? »), ce monde d’adultes perdus dans leurs pérégrinations enfantines. Un film où l’on mange des Figolu et des Palmito, parce qu’il n’y a plus de Pépito. Où l’on fait un régime à base de Chocapic. Où l’on se soulage tout en continuant de discuter (se remémorer la désopilant scène en question dans La vie au ranch) et on ne compte plus le nombre de scènes où Lolita Chammah est ici en position pipi. Où les personnages avancent pieds dans la boue (« C’est le parcours du combattant! »). Où les bruits les plus incongrus se répondent les uns les autres, ici le cri d’une femme et le meuglement d’une vache hors champ, là un grincement de porte en écho à ce bourdonnement improbable de compteur d’eau.

     C’est le doux éveil d’une femme. Tandis qu’elle n’existe quasiment pas au sein d’un groupe ni au sein du couple, elle devient quelqu’un en affrontant ses propres démons. Elle s’éveille à l’autre, à la nature, à elle-même. D’abord incapable de faire quoi que ce soit toute seule, pas même s’endormir (occasionnant après le départ de son petit ami Vincent, une série de séquences répétitives assez couillues et jubilatoires, avec les hommes du village) elle finit par entrevoir d’apprécier sa solitude au contact de Nico, un gardien (d’un château abandonné) mais c’est un dur labeur (« T’es un handicapé de la life »). Au début en enfant non émancipé, elle se jette dans ses draps, y mange, pisse entourée de sa couette et ne fait que dormir, tout le temps, partout. Ensuite, elle finit par se glisser dans son lit, avec délicatesse, y dormir paisiblement et jouir de sa réussite.

     C’est un conte de fée revisité sur un mode burlesque et bucolique, faisant se rencontrer une jeune femme et sa phobie de la solitude (Vincent, au début du film, ne lui sert véritablement qu’à la fuir) dont l’unique leitmotiv est de dormir et un garçon ermite dans sa cabane, prince aux allures pas vraiment charmantes (« Pourquoi je prendrais un bain ? ») qui n’éprouve de satisfaction autrement que dans sa solitude quotidienne. La parole de l’un exaspère l’autre et vise versa concernant les longues balades à travers champs, chemins et forêt.

     Benjamin Biolay en barbu crado mal fagoté est extraordinaire (« C’est mes gâteaux! ») et Lolita Chammah infiniment attachante. Elle était d’ailleurs présente à l’issue de la séance et j’ai fini par discuter avec elle en sortant. Elle a un fils qui a l’âge du mien. Et elle est fan de Memory Lane (dans lequel elle jouait) et du cinéma de Mikael Hers en général ainsi que de celui de HSS. Bref j’adore cette actrice mais maintenant je suis carrément amoureux.

     Fin de parenthèse étoiles dans les yeux : C’est vraiment un petit film sans prétention, avec son propre monde, ses codes, son tempo et ça ne ressemble globalement à rien de déjà vu. C’est une somme de références qui accouche sur quelque chose d’inédit. J’avais été un peu déçu par Les coquillettes, son Ha ha ha, mais en faisant, avec Gaby baby doll, un truc proche de La femme est l’avenir de l’homme, le cinéma de Sophie Letourneur retrouve à mes yeux toute la grâce de ses premières réussites. Un film tout en couettes, plaid et chaussettes. Un film avec les costumes les plus laids et cheap du monde. Le bonheur, quoi.

Les conquillettes – Sophie Letourneur – 2013

02.-les-coquillettes-sophie-letourneur-2013Souvenir festivalier. 

   5.9   Sophie Letourneur a une façon bien à elle de mettre en scène le dialogue, depuis La vie au ranch, ainsi que de mettre en scène des personnages qui racontent un souvenir, depuis Le marin masqué. Les coquillettes joue sur les deux tableaux. C’est à la fois donc un film sur la parole, il y a en effet très peu de séquences non dialoguées, mais aussi un film sur une bande de copines évoquant un souvenir. La cinéaste fonctionne moins par souci de réalisme que d’authenticité. Elle fait en sorte que le souvenir soit le centre de leur discussion, comme si elles s’étaient dit préalablement qu’elles ne parleraient uniquement de se souvenir commun.

     De leur voyage au festival de Locarno, conté entre le moment où l’on fait bouillir les pâtes et celui où l’on jette les restes dans la poubelle, nous ne verrons que ses banalités intrinsèques et diverses fascinations romantiques. Sophie Letourneur travaille énormément les répétitions. Un nom devient pour l’une d’entre elle une obsession. Louis Garrel ici, Louis Garrel là-bas. Comme l’était le marin masqué dans le film éponyme. C’est surtout pour chacune l’occasion de raconter leurs illusions et désillusions rencontrées durant leurs conquêtes masculines.

     Je l’avais raté en salle (vu sa distribution en même temps…) donc c’était l’un des films que je voulais le plus voir en ce moment. Il a peut-être un peu souffert de cette attente. Je veux dire : j’adore le cinéma de Sophie Letourneur, pourtant je suis un peu déçu cette fois. J’ai l’impression d’un film de chutes du Marin masqué. Je l’aime bien comme il est mais j’espérais davantage. L’autre problème c’est que le film ne m’émeut pas contrairement aux deux précédents qui me terrassent… Mais je suis tout de même ravi de voir la cinéaste creuser un sillon bien à elle qui me semble inépuisable, en espérant que le prochain essai sera plus intense.

Le marin masqué – Sophie Letourneur – 2012

52Escapade bretonne.

   8.1   Le choix délibéré de contrer le naturalisme de La vie au ranch, qui n’utilisait aucun effet de styles ni post-synchro et jouait beaucoup sur la durée de la séquence et la saturation par la parole, est très intéressant, dans la mesure où tout cela était justement poussé à son paroxysme dans ce premier long-métrage, qu’il ne pouvait y avoir une suite à ces aventures, cette frénésie, d’autant que la cinéaste avait trouvé une nouvelle respiration assez forte dans le dernier tiers de son film, davantage axé sur l’espace naturel et les silences, le groupe auparavant soudé qui se distend, laissant présagé autre chose, une nouvelle voie.

     En fait, Sophie Letourneur va encore là où on ne l’attend pas. Dans les premiers instants, je ne m’y retrouve pas, c’est bon signe, le film va me surprendre. Et dans le même temps j’ai des craintes : que tout ce qui voudrait être un peu fou, fait avec trois rien, en trois jours, me laisse une simple impression conceptuelle, un truc qui ne respire absolument pas, un truc complètement fabriqué. Il y a une multitude d’idées qui me laisse à penser qu’il faudra obligatoirement se ruer sur les prochains films de Sophie Letourneur car je la trouve extrêmement culottée et cette manière de raconter installe le film dans la mémoire, ne s’efface pas.

     Ces doubles voix off mélangées aux prises de sons réelles intégralement retouchées en post synchro créent une forme de langage tout à fait intéressante. En fait je n’ai cessé de me dire que Le marin masqué pouvait être le film prototype de ce que l’on attendrait d’un film de vacances amateur, qui prendrait l’initiative de contrer sa trivialité inexorable en choisissant une forme nouvelle qui lui est propre. L’idée est fascinante. On a donc majoritairement ici deux personnages, Laetitia (Goffi) et Sophie (Letourneur), les prénoms n’ont pas été changés, qui commentent (en off) la vidéo (le film que l’on voit) de leur voyage en Bretagne. L’idée elle est là : Créer une manière de raconter, sur deux niveaux simultanés, afin de dynamiser le récit. Comme Truffaut et Godard le faisaient durant la naissance de la nouvelle vague. Et Sophie Letourneur va d’ailleurs clairement se placer dans cette influence, quelque peu rétrograde, du film sans le sou, avec les effets de l’époque (noir et blanc à gros grain, iris, post synchronisation des voix pas forcément synchronisées). Avec cette priorité qui fait la part belle à son cinéma : Le son. Ce n’est plus celui de La vie au ranch, c’est un son moins authentique, plus travaillé, dissocié de l’image, et un son qui permet quatre voix au lieu de deux, provoquant ainsi des idées hallucinantes comme des superpositions exactes ou des commentaires hilarants.

     Tout ce que j’adorais dans La vie au ranch aurait pu me manquer terriblement, c’est d’ailleurs ce qu’il s’est passé au premier visionnage. Cette truculence, cette saturation par le cadre, ce jeu outrancier, ce film à l’oreille. Le son était l’élément majeur de son cinéma, il est ici réduit à une épure surprenante – la scène de boite de nuit en est l’illustration parfaite tant l’on sent que l’agencement est sublime, par le cadre, les placements, les déplacements, mais que l’univers sonore est volontairement absent, quand le précédent film l’utilisait au maximum. Pourtant, aucun doute, le style de la cinéaste n’a pas changé. Son leitmotiv : privilégier le dialogue dans sa banalité, qui selon elle raconte tout autant, sinon plus qu’un autre. On peut donc passer d’une confidence sur un amour de jeunesse envolé à une discussion sur la constipation.

     Le procédé formel est donc passionnant. Toutes ces idées apportent quelques petites touches éparses assez fortes, et jamais surlignées, et on en revient à son précédent film. J’oublie tout de même de dire que la musique est magnifiquement utilisée, alors que son précédent film en était presque totalement dépourvu, et ce même si selon moi la plus belle scène du film restait ce regard de Manon, dans une perdition totale, ce regard emprunt d’une douleur mélancolique, dans cette scène de bal, qui m’avait ému aux larmes… auquel répond très bien le Words don’t come easy final du Marin masqué. Et il y a autre chose que j’aime énormément : c’est l’importance accordée à cette pensée charnière, et on en revient au regard de Manon et à celui ici de Laetitia, à savoir le doux rêve adolescent auquel l’adulte se confronte, la déception que le temps a crée, cette réalité qui s’éteint, le groupe d’un côté, l’amour de jeunesse de l’autre. Franchement, je trouve ça vraiment très beau.

La vie au ranch – Sophie Letourneur – 2010

La vie au ranch - Sophie Letourneur - 2010 dans * 2010 : Top 10

Entité saturée.  

   8.3   Sophie Letourneur saisit quelque chose d’incroyable avec La vie au ranch, simplement des tranches de vie, d’une collocation, durant un repas, une discussion ou encore en boîte de nuit et choisit de s’intéresser à ce qui est banal, anodin, absurde justement car rien de tout cela ne l’est vraiment. C’est dans l’absence de sensationnel que chaque personnage se met à exister devant la caméra, dans ce je-m’en-foutisme permanent, car c’est dans ces situations que les instants de joie ou les conflits apparaissent véritablement, que l’on y croit le plus.

     Tout paraît improvisé – on a vraiment l’impression qu’une caméra est posée au milieu de la pièce et que l’on demande aux acteurs de s’en donner à cœur joie, de reproduire du vécu – pourtant rien ne l’est. Tout est minutieusement écrit, préparé et vécu justement. Afin d’étoffer son récit Sophie Letourneur s’appuie beaucoup d’enregistrements épars de certaines de ses propres soirées pendant ses 20 ans, dans lesquelles elle adorait y cueillir des conversations, de vrais échanges à l’aide d’un dictaphone.

     En fait c’est la nuance qui fait la force de ce joli film. Ce mélange d’insouciance et d’appréhension. Ce mélange de liberté féminine, de joie ensemble et d’éclatement dans le groupe, dans ce huis clos emprisonnant. Du coup, même si ces nuances apparaissent tout de même durant tout le film, mais de façon imperceptible, on y décèle facilement deux parties distinctes. Une première comme un huis clos, où l’on est en majorité dans cet appartement, ce ranch comme elles disent, une entité les empêchant d’exister individuellement. On a tellement l’impression d’avoir affaire à un groupe soudée, à une seule et même personne divisée en cinq, que l’on confond chacune des filles. Un ranch vu comme une bulle d’insouciance leur interdisant toute émancipation. Elles le veulent bien aussi. Pourtant c’est avec l’une d’elles, Pam, que l’on comprend que cette situation n’est que bonheur éphémère. Dans une deuxième courte partie, les filles prennent quelques jours à la campagne, dans la maison de famille de Manon en Auvergne. Sans doute est-ce dû à cette immensité qui les absorbe, mais les tensions prennent le pas sur ce climat de liesse habituel. Chaque fille existe alors individuellement, ou presque, et le groupe se délie. La toute fin qui sonne comme un après est quelque chose de très beau, très émouvant.

     Personnellement, ce qui me plait c’est qu’il y a justement une façon invisible de traiter ce passage à un autre âge, de traiter cette petite vie de bohême éphémère. Les conflits, les moments difficiles sont aussi bien présents dans la première partie du film que les instants de joies dans la seconde. Mais il y a comme une cassure, probablement renforcée par les ellipses. Lorsque vers la fin du film la cinéaste filme le visage de chacune de ces filles, dans un bal nocturne à la campagne, ou dans une nouvelle colloc à Berlin, il y a ce sentiment qui m’étreint, ce genre de sentiment que je ressens aussi devant Du côté d’Orouët de Rozier, film vers lequel La vie au ranch semble quelque peu se rapprocher, principalement dans cette fuite finale. A première vue on pourrait davantage penser à Rohmer mais il y a un côté sale, spontané, vide de réflexion intellectuelle, bestial qui me fait davantage penser à Rozier. C’est un sentiment que je trouve très fort, qu’il m’arrive de ressentir en groupe ou même dans mon couple, ce sentiment que tout cela est là mais que plus tard il ne sera plus là. La vie au ranch est un film très drôle, pourtant c’est un film qui parle de la fin (du groupe, le début d’autre chose) et de la mort (avec en filigrane la grand-mère de Pam à l’hôpital).

     Mais il y a surtout quelque chose d’important là-dedans, Sophie Letourneur fait durer ses plans, et pas simplement sur des visages qui parlent, elle filme ses interprètes dans des situations, les cadre intelligemment en les y enfermant produisant une sorte de saturation de l’espace, elle ne filme pas vraiment des dialogues, elle filme des corps. Le dialogue est complètement déstructuré de toute façon, il est en champ mais plus souvent en contre-champ, il peut-être carrément ailleurs aussi, il s’imbrique très souvent, par moment on ne comprend même pas la moitié de ce qui se dit. En fait La vie au ranch c’est comme lorsque l’on est bourré ou pas pendant une soirée arrosée. Si tout le monde l’est sans moi je ne suis pas, c’est un peu le début du film en somme (qui commence dans une soirée étudiante d’ailleurs). Si tout le monde l’est avec moi, d’un coup je comprends tout, je partage tout, c’est un peu tout le reste du film. J’ai vraiment eu l’impression de connaître ces filles, de partager un moment de leur vie. Mais d’ailleurs je connais ces filles, il y a des situations que j’ai vécues exactement de la même manière. Il ne faut pas oublier de dire que la cinéaste a effectué un casting de dingue pour trouver ces filles qu’elle a finalement débusquées dans une vraie collocation. Elles se connaissaient déjà presque toute.

     Franchement je suis ressorti de ce film avec un sentiment étrange partagé entre souvenirs presque oubliés et visions fantasmées d’une certaine post-adolescence que j’aurais aussi aimé vivre, je veux dire comme ça, exactement comme ça. Là, je vois des filles qui grandissent, sans qu’elles ne s’en rendent compte, un groupe qui vie et qui change. Une amitié trop intense, trop entre deux –âges, qui s’apprête à s’éteindre. C’est assez magnifique.


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Auteur:

silencio


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