Hauts brothers !
8.5 Je retiens en priorité trois bonnes idées superbement exploitées, dans ce film magnifique que m’a fait découvrir ma chérie, qui le place haut dans son cœur.
Tout d’abord, ce qui m’a d’emblée séduit c’est Seattle, cette manière si singulière de filmer cette ville. Qu’on voit peu au cinéma j’ai eu l’impression ou mal : j’ai eu la sensation de la découvrir, comme on (re)découvre Baltimore dans The Wire, San Francisco dans Vertigo ou Chicago dans Thief. Ses rues, ses appartements, ses toits, ses clubs. La photo est très belle, par ailleurs, granuleuse, embrumée. Un plaisir pour les yeux.
Ensuite, c’est évident – quoique moins selon l’angle choisi par ce mauvais titre français qui semble plutôt mettre en valeur le personnage campé par Michelle Pfeiffer avant tout – le cœur battant c’est cette relation entre frangins, ce duo de pianistes de jazz, à la fois très douce et malsaine, tant ils se sauvent et se freinent l’un l’autre, tant ils s’aiment mal, tant ils se supportent au quotidien (ils se produisent ensemble dans des bars trois cent soirs par an depuis belle lurette, devant des audiences de plus en plus restreintes) sans vraiment aimer fondamentalement ce qu’ils font : C’est plutôt un boulot alimentaire pour l’un – qui dira clairement qu’il lui sert à nourrir sa famille et à éponger ses prêts – et un cache-misère pour l’autre qui a le talent pour l’exploiter passionnément : au détour d’une brève scène, magnifique, Susie le verra jouer dans un club de jazz et littéralement léviter sur son piano, jouer enfin ce qu’il aime. Impossible que Chazelle n’ait pas penser à lui quand il a écrit le rôle de Sébastien (Ryan Gosling) pour La La Land.
Bref, Ce sont des frangins qui bossent ensemble mais c’est un partenariat en sursis qui ne demande qu’à se fendre : j’allais écrire « exploser » mais ce n’est jamais sur ce terrain que le film va, il est d’une finesse permanente assez remarquable.
Et pour briser ce quotidien malade, il faudra bien sûr une femme, qui pourrait être la femme fatale parfaite, dans un film noir ou une rom’com, mais que le film va utiliser autrement, là aussi très subtilement, aussi bien quand elle débarque que lorsqu’elle repart : si elle est engagée comme chanteuse pour raviver la recette du succès, elle aussi vient chercher quelque chose et trouvera bientôt autre chose, elle aussi, comme les deux Baker brothers, galère.
Et c’est donc là-dessus que le film termine de m’enthousiasmer : c’est un superbe portrait de losers magnifiques. Ni vraiment un film musical ni une comédie romantique, mais un peu des deux.
Et l’autre grande idée bien évidemment c’est d’avoir confié ce double rôle de frangins a deux vrais frangins, Beau Bridges et Jeff Bridges. On y croit, l’alchimie naturelle et malade de ce tandem fonctionne dès la première seconde. Vraiment, j’ai adoré, de bout en bout. Et Jeff Bridges, bordel, quelle présence, ce regard, cette voix, cette clope au bec en permanence. Bonheur total.