Archives pour la catégorie Tariq Teguia

Révolution Zendj (Thwara Zanj) – Tariq Teguia – 2015

Révolution Zendj (Thwara Zanj) - Tariq Teguia - 2015 dans * 2015 : Top 10Eloge du mouvement.

   7.9   Après le beau et sinueux Inland qui débarqua dans la foulée du merveilleux Rome plutôt que vous, qui reste l’un de mes films préférés de ces dix dernières années, j’étais curieux de voir le nouvel ovni que le cinéaste algérien couvait depuis cinq années. Et pour le coup, les mots ne sont pas de trop, c’est un ovni, un pur. Si on avait rapidement catalogué Teguia en tant que cinéaste post Antonionien, il avait déjà prouvé avec son deuxième long qu’il s’aventurait vers un ailleurs, tout en poursuivant sa quête politique et poétique, par le prisme de la matière cinématographique. Révolution Zendj ne déroge pas à cette quête, pourtant c’est un essai que l’on classifierait davantage dans une veine Godardienne. Un grand film formel, déjà, au sens narratif du terme, sans doute ce que l’on verra de plus dément sur un écran de cinéma cette année. Un véritable bouillon d’idées assénées, d’images déformées, de cadres triturés, de sonorités saturées. Teguia, à l’instar de son maître, se joue de tous les possibles offerts par le médium.

     J’étais seul dans la salle. Comme à l’époque de Rome plutôt que vous, il y a sept ans. Et j’étais prêt à le parier. Je serais d’ailleurs curieux de connaître le nombre d’entrées en France, étant donné le peu de copies en circulation et sa durée imposante de 2h18. J’imagine déjà le chiffre famélique. Qu’importe, je suis ravi d’y être allé et je suis ravi de suivre Teguia depuis ses débuts tant je pense qu’il fait partie des plus grandes promesses du cinéma de ce siècle. Révolution Zendj m’a beaucoup subjugué, autant qu’il m’a aussi souvent laissé sur la touche. Ça faisait partie du deal. C’est un cinéma d’une telle densité, d’une telle liberté qu’il peut aussi s’avérer hermétique. Révolution Zendj pourrait être un croisement entre son premier et son deuxième film, la jeunesse activiste errante d’un côté, le journaliste cartographe de l’autre. Mais c’est surtout un choc visuel hors du commun. Un truc hallucinant, démesuré, toujours en reconstruction, déstructuration, autant dans l’image (reflets, surimpressions, ellipses, décrochages) que dans son utilisation sonore et sa géographie indomptable, en Algérie, à Athènes, Beyrouth ou Bassorah. Des ruines, des déserts, des océans. Un voyage total.

     L’ouverture est monstrueuse. La plus belle intro de l’année, haut la main. Où le sublime Echo waves de Ash Ra Tempel résonne des profondeurs d’un désert immaculé et sans relief pour accompagner l’apparition d’une silhouette s’extirpant du mirage avant d’être relayé par des émeutiers dans une ville indéchiffrable, enveloppé par les gaz lacrymogènes. Les boucles de cette merveille de Krautrock caresse ce violent contraste de couleurs, virant sans prévenir du blanc au rouge. D’une apparition quasi invisible  progressant vers nous à une foule saturée tout en mouvements disparates. Le programme est déjà là. La jeune réfugiée palestinienne,  activiste en Grèce, est sur les traces de son père au Liban et le journaliste sur celles des esclaves noirs du IXe siècle se révoltant contre le Califat. Deux personnages, deux buts, deux errances, deux mouvements perpétuels, saccadés, une rencontre, sans règles. C’est Teguia qui fait du cinéma, tente, se perd et tente à nouveau. Un cinéaste archéologue, dont la politique résonne avec l’actualité brulante. La trame est délicate à saisir, l’énergie difficile à capter. Ça change tout le temps, d’un plan à l’autre. L’impression d’avoir saisi et senti à peine un tiers de ce que j’ai vu, pourtant je ne suis pas prêt d’oublier ce que j’ai vu – à l’image de cette synergie dansante ou de cette poursuite sans fin dans les hautes plaines. On flotte, on décroche. Il faudrait le revoir.

     Lorsqu’il prend le parti de filmer les utopies de tous, soit en plus de cette double quête sinueuse celle de riches investisseurs voulant acquérir une terre iraquienne pour en faire un immense centre commercial, Teguia les enferme dans des tours, derrière des fenêtres. Ce n’est probablement pas sa meilleure idée, bien que ce sentiment de contre fuite soit un parti pris supplémentaire dans un film qui en compte mille. C’est parfois un poil trop Godard (ouvertement cité, par ailleurs) dans l’âme, cela dit. Dans le même esprit, je ne suis pas spécialement fan de toutes ces séquences de répétitions à Thessalonique. Je crois que Teguia se perd un peu là-bas. Qu’importe, c’est l’élan que l’on salut, cette volonté de briser les possibles, de contourner tous les standards qu’il est en mesure de contourner.  

     Pour revenir à ce que je disais au départ, j’ai beau dire que Révolution Zendj est une fusion géniale des deux précédents films de Tariq Teguia, je pense que le vrai trait d’union c’était Inland. En Antonionien convaincu (davantage que Godardien, en tout cas) il est quasi impossible, maintenant, que je retrouve un jour le Teguia émotionnel qui cristallisait la respiration de Rome plutôt que vous. Et si Zendj enfonce donc le clou dans la volonté de recherche Godardienne, appelons là ainsi – C’est aussi sa limite et la durée du tournage n’y est pas pour rien – je me suis pourtant bien retrouvé dans l’univers cinématographique du cinéaste algérien, entre monologues arrachés et lentes traversées en apesanteur. Le film ne m’a depuis, bien entendu, pas lâché.

Rome plutôt que vous (Roma wa la n’touma) – Tariq Teguia – 2008

Rome plutôt que vous (Roma wa la n'touma) - Tariq Teguia - 2008 dans * 2008 : Top 10 1235127172Immagine2De l’autre côté. 

   8.5   Deux jeunes algériens (en couple, ou pas) en quête d’autre chose, sillonnent les routes à la recherche d’un certain Bosco qui pourrait être celui qui les délivrerait de ce carcan tenace qu’est l’identité individuel.

     Les partis pris de mise en scène sont parfois inexplicable mais ne nous empêchent pas de saisir l’essentiel et d’admirer le travail accompli. Certaines séquences sont magnifiques. Comme ce long travelling à hauteur d’homme (de la jeune femme tout particulièrement) dans une rue d’Alger en début de film. Ces longues scènes subjectives (donc le regard des personnages) évoquant le songe permanent. Cette scène terrassante, étouffante d’angoisse de l’arrivée des « flics » dans le bar (un calvaire pour nous autant que pour les protagonistes !). Ces plans sur la plage d’une beauté défiant toute concurrence. Cette scène de festivité, où se dégage une réelle sensation de liberté, un instant trop bref comme le peut être une fête dans notre quotidien : scène finalement joyeuse qui nous ôte toute dépression. Les plans s’étirent, et finalement c’est aussi ce qui arrive aux personnages : ils tournent en rond, sont dans une phase de transition, presque sans identités, comme des êtres hors du temps, qui n’ont d’importance qu’aux yeux du spectateur.

     Ajoutez à tout cela des images, des sons en adéquation idéale avec le récit, car c’est probablement avec Le Bannissement de Zviaguinstev, ce que j’aurais vu de plus beau en images et sonorités cette année. Et on obtient un film d’une richesse évidente, où chaque plan n’est pas anodin, un film il est vrai très exigeant, mais dont le sujet est à la fois grave et d’actualité. Un journal évoquait Costa, Zhang-Ke quant aux influences. On pourrait tout aussi bien ajouter Cassavetes et Antonioni, et surtout reconnaître un talent évident, en la personne de Tariq Teguia, qui devient légitimement un cinéaste à suivre de près.


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