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May december – Todd Haynes – 2024

???????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????Piège ouvert.

   7.0    J’aime beaucoup. Mais d’une part je l’ai vu dans la foulée de Pauvres créatures, je devais être assez rincé et/ou rassasié et encore un peu plongé dans l’univers baroque de Yorgos Lanthimos, il m’a donc fallu du temps pour entrer dans le film. Et d’autre part j’adore tellement tout ce que j’ai vu de Todd Haynes jusqu’ici (il m’en manque toutefois quelques-uns) que May december m’apparaît clairement un cran en dessous.

     Quoiqu’il en soit, cette histoire d’actrice rendant visite à une famille jusqu’à s’immiscer dans leur quotidien, afin d’effectuer des recherches en vue du rôle qu’elle va incarner dans le film relatant leur histoire d’amour tumultueuse ayant alimenté la presse à scandale vingt ans auparavant, m’a peu à peu fasciné. Il est à préciser qu’est dit « May-December » une relation marquée par la différence d’âge.

     Si à l’instar de Dark Waters, le matériau de base s’avère être un fait divers, on retrouve surtout le Haynes obnubilé par Sirk sur lequel plane ici le spectre bergmanien, celui de Persona et Les communiants. Mais c’est bien à Safe qu’on songe le plus et le fait d’y retrouver Julianne Moore dans un rôle à la fois similaire et tout à fait opposé, n’est évidemment pas étranger à cette sensation.

     Quand elle avait 36 ans, Gracie est tombée amoureuse et enceinte d’un gamin de cinquième, qu’elle a fini par épouser, entre nombreuses démêlés judiciaires. Une histoire folle mais vraie, que Haynes va dynamiter en parachutant cette actrice dedans, plus de vingt ans après les faits, alors qu’elle se retrouve avoir l’âge que Gracie avait à l’époque et a côtoyé son mari, qui est donc toujours le garçon en question, et qui a lui aussi dorénavant son âge.

     C’est un film brillant, absolument vertigineux, que Haynes par sa mise en scène comme d’habitude, complexe, inspirée, peinera pourtant à rendre émouvant, voulant à tout prix jauger chaque personnage sans vraiment choisir un angle. Les passions respectives, commerce de gâteaux pour l’une, vivarium de chrysalides pour l’autre, fascinent moins que leurs dénis contradictoires. Quant aux personnages plus secondaires, on peine à les voir exister et à saisir leurs fêlures, c’est très bizarre.

     On en sort donc un peu paumé. Avec cette impression qu’on connaît in fine aucun d’entre eux, qu’on ne s’est attaché à aucun d’entre eux – ce qu’il fait de plus beau se joue avec le personnage du père, je crois mais il m’a manqué quelque chose. Et pourtant son ambiance feutrée reste. Cette maison notamment, à la fois magnifique et angoissante. Et c’est aussi un plaisir de revoir Julianne Moore chez Haynes, accompagnée de Natalie Portman. Elles sont toutes deux géniales.

     Tous les papiers reviennent sur l’étrange musique du film, un réarrangement du morceau de Michel Legrand pour Le Messager (repris pour Faites entrer l’accusé) qui revient tel un leitmotiv mystérieux, je ne m’y attarde pas, tout simplement car je n’ai pas vu le film de Losey et je n’étais pas un spécialiste de l’émission jadis présentée par Christophe Hondelatte. Quoiqu’il en soit, ce thème répété confère au film une atmosphère particulière, de l’ordre de la gravité parodique ou de la tragédie légère, c’est curieux. Je le reverrais bien.

Dark waters – Todd Haynes – 2020

03. Dark waters - Todd Haynes - 2020Chaotic river.

   8.0   Il est de prime abord surprenant de voir Todd Haynes à la barre d’un tel film. Déjà parce Dark waters est un biopic doublé d’un thriller écolo. Aussi parce qu’on a l’habitude de voir le réalisateur de Carol dérouler ses intrigues dans les années 50. Ensuite parce que c’est un cinéaste coutumier des portraits de femmes en marge. Le voir investir un autre terrain, portraiturer un homme, l’un de ces héros gênants, mouche dans le lait corporatiste, façon Erin Brokovich ou Karen Silkwood, surprend mais ne rend pas si sceptique : Haynes a toujours été un cinéaste engagé dans ses thèmes. Que cet héritier de Sirk tente une incursion dans le film à la Pollack, pourquoi pas, après tout ?

     Ceci étant, si le fait de raconter cette histoire authentique de l’enquête d’un avocat spécialisé dans la défense des industries chimiques qui va s’ériger contre l’un des plus gros bonnets de l’industrie, ne fait pas très Todd Haynes, c’est aussi parce que la naissance d’un projet comme Dark waters revient d’abord à Mark Ruffalo, l’acteur qui jouera ce héros ordinaire, cet homme qui risqua sa carrière et sa vie de famille pour une affaire qui prit des proportions hallucinantes. Et c’est Ruffalo lui-même qui exigea Todd Haynes. Ce dernier serait donc qu’un exécutant ? Pas tout à fait non plus, puisque c’est finalement moins un gros film dossier qu’un film intime sur un petit avocat, père de famille et originaire de l’ouest Virginie, debout contre ce Goliath en téflon.

     Et c’est justement parce que c’est Todd Haynes qui s’y colle que ce film à charge sera tout autant un grand récit d’investigation, carré, ambitieux, que le subtil portrait d’un homme en pleine crise d’intégrité existentielle, désireux de faire éclater les vérités embarrassantes, de rendre compte de cet affreux camouflage corporatiste d’empoissonnement de l’humanité orchestré par de sordides puissants, qu’importe cette (en)quête lui fasse risquer sa carrière, sa vie de famille, son temps et sa santé. Du coup, là où ce genre de film peut sembler parfois un peu froid, porté dans cet engrenage accusateur, Dark waters, qui fait cela aussi très bien, parvient à le doubler d’une émotion qui parfois affleure de façon assez puissante.

     En s’attaquant au scandale écologique sur l’empoisonnement de l’eau, par rejets toxiques, de la multinationale Dupont de Nemours, Dark waters résonne aussi beaucoup avec notre actualité écologique. C’est en partie pour cela qu’on en sort si perturbé. Mais la plus grande réussite du film est sans doute de nous faire oublier que tout ceci est une histoire vraie (aussi parce que c’est complètement fou) pour nous le rappeler lors des rares rappels de dates et bien sûr lors du carton final. Mais derrière le militantisme naissant (Robert Billot est d’abord un avocat d’usines de produits de chimiques, ça ne s’invente pas) puis forcené, il y a beaucoup d’humanité, à la fois dans ce personnage mais aussi dans son entourage, notamment sa femme ou sa relation avec le fermier qui l’a mis sur la voie de l’investigation.

     Par ailleurs j’aime beaucoup l’introduction du film. Une ouverture qui convoque clairement Jaws, comme si Todd Haynes montrait qu’on pouvait citer et emprunter les canons du genre tout en faisant un film dossier. Le monstre ne sera ni un requin ni un piranha (le film de Joe Dante s’ouvrait lui aussi de la même manière, lui qui singeait déjà le film de Spielberg, tout en citant le temps de son premier plan, Citizen Kane) mais une barque contenant des hommes en patrouille envoyés pour dissimuler les bancs mousseux formés par les produits chimiques. C’est tout le film que cette introduction annonce calmement, distinctement.

     Comme à son habitude, Mark Ruffalo est parfait. Et ce d’autant plus qu’il incarne admirablement l’évolution de son personnage, dans cette imposante temporalité (La quinzaine d’années qui sépare sa prise en charge du dossier jusqu’aux divers procès), son obstination et sa déliquescence. Ruffalo est idéal pour le rôle, à la fois massif et doux, il rappelle un peu ce qu’était Matt Damon dans le très beau Promised land, de Gus Van Sant. Mais surtout parce qu’il se fond dans le décor, un peu comme les personnages chez Fincher se fondent dans le décor de leurs films respectifs aussi. Cette neutralité, cette froideur général que le film dégage (sans doute un peu trop ostensiblement, d’ailleurs, mais on peut se dire que la forme épouse les eaux polluées du titre) déteint sur Ruffalo lui-même, qui malgré la beauté de son combat de l’intérieur, s’enferme dans une spirale de plus en plus abyssale, comme rongé, empoisonné lui-aussi mais par l’horreur de cette affaire qui n’en finit plus d’être de plus en plus terrifiante. 

Loin du paradis (Far from heaven) – Todd Haynes – 2003

24Vernis craquelé.

   9.0   Je n’ai à ce jour vu que trois films de Todd Haynes, trois joyaux qui me certifient qu’il fait partie de mes cinéastes en activité préférés. A l’instar d’Ira Sachs, Richard Linklater, Kelly Reichardt ou James Gray (Pour ne citer qu’une tranche américaine) j’ai la sensation qu’il ne pourra jamais me décevoir. Faudrait tout de même que je jette un œil du côté de ses biopic musicaux.

     De ces trois merveilles, qui chacune à leur rythme et selon leurs codes, revisitent le mélo hollywoodien, Far from heaven est sans doute le plus riche esthétiquement, le plus abouti dans ses contrastes, le plus structuré dans son approche fond et forme : Mise en scène quasi autiste calquée sur le monde qu’elle dépeint, dont les insolentes perfections symbolisent déjà son effondrement. A ce titre, la partition de Bernstein (Assez semblable à celle qui ornera Mildred Pierce et Carol, sous le génie de Burwell) épouse le film comme si elle en était un rouage fondamental.

     Si on devait garder une image de Loin du paradis, une fulgurance lumineuse au sein de cet environnement aliéné, ce serait ces superbes couleurs offertes par ce firmament automnal. Au cinéma, nous n’avions jamais vu un tel éclat – Des arbres d’un rouge si vif, autant de feuilles mortes, un ciel aussi pesant puisque invisible. Espace hors du temps que chaque costume vient célébrer comme un écrin tout à tour doux et menaçant. Visuellement, le film est étourdissant.

     Une maison résidentielle parmi mille autre sera le témoin jusqu’au-boutiste de cette façade qui se fissure, de ce dérèglement méprisé et condamné : Un père de famille lutte contre des pulsions homosexuelles quand son épouse, parfaite femme au foyer, fait la rencontre d’un jardinier noir (Le fils de celui dont ils s’étaient attitrés les services depuis plusieurs années) jusqu’à éprouver des désirs semblables à ses premiers émois adolescents. Dans une Amérique puritaine et raciste, avouons que ça dénote.

     Il y a déjà quelque chose de plutôt insolite dans ce portrait de femme, sa manière de concevoir le monde, qui va autant à l’encontre de ses collègues housewifes, qui racontent leur vie sexuelle quand elle ne fait que les écouter, que d’un mode de vie unilatéralement retranché – On sent une force invisible qui essaie d’extirper Cathy Whitaker de sa condition, jusque dans cette scène pivot où au lieu d’attendre le retour de son mari, elle décide de lui apporter son dîner au travail.

     Lors d’une balade dans une exposition, Cathy peut aborder sans à priori l’homme noir qu’elle avait croisé quelques jours plus tôt, ce bien qu’il ne s’érige plus devant elle en qualité de jardinier. Son obsession des apparences est moins développée que celle de ces femmes qui dès lors la regarderont comme étant celle qui adresse la parole aux noirs. Elle peut s’extasier devant une toile de Miro sans trop savoir pourquoi elle l’aime tant. Ce sur quoi lui répond que l’art abstrait prend le relais de l’art religieux en ce sens que la quête divine ne s’incarne plus qu’en formes et en couleurs. Tout le film pourrait se résumer dans cet échange.

     Malgré son apparente maitrise quasi autiste, Loin du paradis émerveille dans chacune de ses trajectoires, un dialogue, une confession, un regard. Les nombreux enchainements en fondus eux-mêmes sont somptueux. On se croirait chez Douglas Sirk et si l’hommage est assez évident (Jusqu’au titre qui rappelle celui de l’un de ses plus beaux films : All that heaven allows) il y a dedans ainsi que dans les deux autres films suscités une respiration qui tient entièrement aux choix de Todd Haynes.

     Au départ, pourtant, on doute. Les intentions sont un peu trop claires, mais imperceptiblement le film s’emballe, chaque séquence outre sa parfaite construction dévoile ses richesses, les couleurs, la lumière, le jeu des acteurs. Cathy et son mari, Cathy et le jardinier, Cathy et sa meilleure amie, chaque scène est un tableau, minutieux et complexe, en intérieur comme en extérieur. Et le film s’offre parfois entièrement : Des instants déchirants comme ce mari s’effondrant devant ses enfants, cette femme dévasté sur son lit subissant probablement le chagrin d’amour de sa vie.

     C’est que le film n’est pas tendre avec les portraits de son entourage, de ce monde recroquevillé dans le culte des apparences, refusant les écarts marginaux, crachant sur les envolées instinctives et passionnelles des autres. Il fait un bien fou de voir ces deux êtres s’ériger contre cette vie réglée sans désir, malgré les embuches qui se dressent sur leur parcours et dans leur conscience que ce monde froid a déjà souillé, mais pas suffisamment pour qu’ils ne s’animent plus d’un feu ardent, dans la fuite et l’affirmation ou le simple espoir d’une vie plus juste.

Mildred Pierce – Todd Haynes – 2011

27.-mildred-pierce-todd-haynes-2011-1024x681Always chasing rainbows.

   10.0   Janvier 2013 : Ma première confrontation avec l’univers de Todd Haynes.

     Ne connaissant ni le livre de James M. Cain ni l’adaptation cinématographique de Curtiz je ne savais vraiment pas à quoi à m’attendre devant ce film fleuve, exploité selon cinq épisodes d’une heure, réalisé par Todd Haynes que je ne connaissais pas non plus. Prenons d’emblée les devants : Mildred Pierce est un film immense. Une merveille de mélodrame, à la fois traditionnel et sans précédent. Douglas Sirk en aurait rêvé.

     C’est une histoire douloureuse, mais loin des digressions mélodramatiques habituelles, le film ne jouant à aucun moment la carte du sensationnalisme. Peu de grands rebondissements finalement, simplement un récit qui s’étire et se dilate, puise sa force sur sa durée imposante, joue magistralement de l’ellipse et s’aère avec élégance avant de se faire âpre là où on ne l’attend pas.

     C’est un film qui me restera longtemps en mémoire dans la manière qu’il a d’aborder le couple, sur ce point là on le rangerait presque aux côtés de Scènes de la vie conjugale. C’est une sorte de hors-champ du film de Bergman. Point de collisions mais de la dissolution, de l’éloignement, de l’absence. Dix ans d’impasse et de douleurs qu’ils vont traverser chacun de leurs cotés.

     Mildred Pierce, c’est le titre. Donc bien entendu on s’attend à une focalisation sur ce personnage, campé par Kate Winslet, habitée et sublime, comme à son habitude. Pourtant, ce mari qui fait ses valises dans la première séquence pour ne plus revenir – personnage que l’on s’attend à ne plus voir du tout – réapparaît quelquefois, lors d’un échange de garde d’enfant ou d’un drame. La longueur du film ajoute un supplément non négligeable dans la surprise de le voir réapparaître. Peut-être parce qu’on l’a oublié, en somme. C’est un très beau personnage, accablé dans un premier temps et embelli à mesure.

     Le récit n’appuie jamais la carte du seule contre tous, heureusement. Mais c’est avant tout l’ascension professionnelle d’une femme, dans l’Amérique des années 30, ancienne mère au foyer qui va devoir travailler pour s’en sortir seule, et devient serveuse par hasard avant de monter une chaîne de restauration. Mais pas de gloire, jamais. Sa fille compte plus que tout pour elle, bien qu’elle ne lui rende pas cette affection, et cette fille essuie un échec cuisant dans sa jeune carrière de pianiste.

     L’ambivalence du récit est monumentale. Les rencontres, les ruptures, les focalisations. Et pourtant c’est d’une limpidité exemplaire. Et puis il y a cette relation, entre cette fille diabolique et sa maman qui la couve davantage depuis que la benjamine s’en est allée, terrassée par la fièvre. La fin du second épisode est au passage aussi puissant qu’inattendu puisque le drame intervient alors que Mildred retrouve enfin un semblant de bonheur égoïste dans les bras d’un dom juan arriviste. Cette séquence endeuillée, où elle enlace sa fille, la grande, celle que l’on déteste, est bouleversante.

     Le film est surprenant dans le traitement de cette relation électrique, il ne stigmatise jamais et pourtant on n’a jamais rien vu d’aussi cruel. Dix années de ce que la vie peut révéler comme bouleversements, Todd Haynes aurait pu jouer la carte de la fresque sur-maquillée, avec les vieillissements et les reconstitutions imposantes mais il se concentre sur l’intimité et si modifications physiques il y a elles sont transparentes, fondues dans le temps, et si reconstitution il y a (et elle est prodigieuse) elle ne prend jamais le pas sur le récit ni sur la mise en scène. On n’est pas dans le film gadget, c’est une immersion sans cesse renouvelée, un grand film d’amour. La dernière scène est incroyable, à la fois déclaration de remariage magnifique et geste de rébellion démesuré, il m’a fallu un moment pour digérer ces dernières paroles.

Janvier 2016 : L’après-Carol et la confirmation Mildred Pierce.

     Je ne voulais pas quitter Carol alors je me suis relancé Mildred Pierce. Si j’en avais gardé un fort souvenir de la relation épineuse entre mère et fille, Mildred et Veda, j’avais un peu oublié à quel point celle entre Mildred et Bert (le père de ses enfants) était la pierre angulaire de tout le récit, ce qui est d’autant plus paradoxal que lui, nous le voyons peu et qu’ensemble nous ne les voyons pour ainsi dire jamais sinon lors d’évènements familiaux, avec leurs filles notamment. Sauf dans deux scènes, majeures, décisives, convergentes. Deux scènes miroir : L’ouverture, étirée, de douceur et violence mêlées, qui voit une de leurs disputes qui les propulsent au divorce. Et la dernière, dix ans plus tard, dans laquelle ils décident, alors qu’ils viennent de se remarier, de faire chemin ensemble contre vents et marées, se saoulant « Let’s get stinko » tout en reniant leur diable de fille « To hell with her ». Si la boucle temporelle qui ouvre et clôture Carol est une magnifique idée de mise en scène qui change le film tout entier, que dire de celle-ci, terrible, bouleversante, qui referme brillamment dix ans de récit et 5h30 de film ? J’étais inconsolable,encore davantage que la première fois. Je pense que c’est l’un des plus beaux films du monde.

Carol – Todd Haynes – 2016

7Love streams.

   9.0   Voilà plusieurs jours que je ne pense plus qu’à Carol, le nouveau film de Todd Haynes. Je ne le croyais pas capable de faire aussi beau et fort que Mildred Pierce, mais bien qu’il soit différent, Carol est une sublime love story dans le New York 50 doublée d’un puissant mélo familial, un chef d’oeuvre envers et contre Sirk, d’une sensualité folle. Rooney Mara, actrice de l’année, déjà. Encore.

     Le titre ouvre la voie à la contradiction, thème majeur sinon central du film/de l’œuvre de Todd Haynes. Mildred, il y a quatre ans, se faisait violence pour intégrer le monde et donc travailler après son divorce bourgeois. Et c’est dans sa résurrection qu’elle allait trouver sa liberté, donc, mais aussi à mesure la souffrance terrible du drame familial. On pouvait aborder ce nouveau film (et son titre qui arbore aussi le nom d’une femme) en tant que prolongement du précédent, comme Rohmer faisait les siens. Ne rien changer pour que tout soit différent. Mais le nom de famille a disparu. Il ne s’agit plus de faire un portrait de femme mais d’y scruter en profondeur l’obsession, l’amour, la sensualité.

     Carol, c’est donc cette femme pour laquelle Thérèse (Rooney Mara, sublime) le vrai personnage central du film, s’entiche, s’obsède, se libère, souffre et se souvient. Le souvenir fait partie du processus de cristallisation : Il permet au film d’être un flashback géant en offrant sa variation autour d’une séquence, qui placée en ouverture puis en épilogue, n’acquiert forcément pas la même tonalité et puissance dramatique. C’est la première grande idée du film à mes yeux, majestueuse, raffinée, que de prendre à revers les canons de construction du mélo, en choisissant l’unité de point de vue (Celui de Thérèse, en permanence) et en allant chercher les montées dans les creux et l’inverse.

     C’est un film d’une grâce infinie. On voudrait qu’il ne s’arrête jamais, qu’il s’étire à l’infini, bercés que l’on est par l’utilisation divine de son grain de Super16 ou ses plans d’orfèvres (cadrés dans le cadre) tous plus beaux que le précédent, aussi bien dans leur gratuité plastique que dans leur matière à guider le récit. C’est d’une beauté folle à l’image de ces jeux de regard d’une sensualité renversante et pourtant, dans le même élan, le film ne cesse de dégager une violence interne assez éprouvante. C’est tout l’enjeu de sa contradiction formelle : L’éveil d’une harmonie miracle entre perfection formelle et détresse identitaire, entre son aspect Christmas Love Story et « Clause de moralité » conjugale.

     Si le film fait en effet naître une histoire d’amour absolument pure entre deux êtres, il dilue son immédiate beauté en dessoudant une famille qui s’arrache bientôt la garde de l’enfant devant les tribunaux. C’est aller chercher la beauté d’un regard sous le vernis de l’horreur sociétale. C’est terrible comme pouvait être terrible l’affrontement entre Streep et Hoffman dans Kramer Vs. Kramer mais ça l’est moins dès que l’on plonge dans l’intimité de regard, que le film ne cesse de scruter, par la mise en scène autant que dans son écriture, puisque Thérèse, un peu à la manière d’une Vivian Maier qui s’humanise, traverse le film avec son appareil photo et vient saisir Carol dans sa beauté, aussi mise à mal soit-elle par les évènements douloureux de sa situation familiale.

     Carol est surtout habité par deux actrices qui incarnent essentiellement deux visages, deux voies, deux regards. Elles parviennent à cristalliser notre attention sur elles autant que c’est le cas entre elles, malgré les embûches. Deux actrices incroyables jamais fondues dans un décor trop grand mais faisant corps avec lui, parvenant à jouer sur deux registres différents et complémentaires. Je craignais pourtant beaucoup Cate Blanchett avec qui j’ai un certain blocage mais je la trouve ici incroyable à chaque apparition, bouleversante dans chacune de ses postures, fascinante dans la moindre intonation de voix. Todd Haynes a su capter quelque chose en elle que je ne soupçonnais pas , autant que je n’avais vu personne parvenir à capter Kate Winslet comme il l’a fait dans Mildred Pierce. C’est donc une double silhouette dans le New York des années 50, en pleine attirance magnétique toujours néanmoins perturbé, aussi bien par le récit que la mise en scène. Jusqu’à former un entier pur, qu’on ne veut plus voir se dissoudre. La dernière scène est à ce titre un miracle venue de nulle part. J’en avais la gorge nouée.


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silencio


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