Archives pour la catégorie Werner Herzog

Personne ne veut jouer avec moi (Mit mir will keiner spielen) – Werner Herzog – 1976

07. Personne ne veut jouer avec moi - Mit mir will keiner spielen - Werner Herzog - 1976Le gamin au corbeau.

   4.0   Rares sont les films d’Herzog – cinéaste avec lequel je me sens particulièrement en phase, intimement proche, vous l’aurez compris – que je ne comprends pas du tout, qui me laissent sur la touche, circonspect tant le dialogue entre le réel et la fiction m’apparaît trop fabriqué, trop artificiel. Celui-ci en fait partie. J’ai eu besoin de lire à son sujet pour comprendre où il souhaitait en venir. En réalité, le voir dans la foulée d’Avenir handicapé n’a pas aidé, tant celui-ci s’avérait plus littéral : c’était un documentaire pur, de regard et d’écoute, sur des enfants, des familles, un système. Ici il s’agit essentiellement de reconstitution, à l’image de cette ouverture qui nous immisce dans un groupe de gamins en cercle avant que le travelling nous emmène vers le gamin seul sous une table. Il faut donc reconstituer l’ostracisme d’une population mais aussi le jouer, ce qui n’est pas évident pour des gosses. Bien que basé sur des faits réels, Personne ne veut jouer avec moi est donc entièrement fictionnel, or techniquement il conserve les tropes du documentaire, la caméra à l’épaule, la captation rudimentaire du son. Cela crée une sensation de gêne plus que de vertige, cette fois. On croit difficilement à l’extrême méchanceté des uns et à la bienveillance soudaine d’une autre camarade qui se lie d’amitié avec ce garçon isolé, qui ne parlait qu’avec son corbeau. C’est aussi un moyen pour Herzog de rappeler (et le film est une commande du ministère de l’Education ouest-allemand) que l’enfance est un monde au sein duquel il est encore possible d’outrepasser les préjugés et l’hostilité collective face au handicap et/ou la différence. Il a fait mieux.

Avenir handicapé (Behinderte Zukunft) – Werner Herzog – 1971

35. Avenir handicapé - Behinderte Zukunft - Werner Herzog - 1971En corps.

   6.5   Avenir handicapé nous emmène en République fédérale d’Allemagne à la rencontre de jeunes handicapés, victimes d’un médicament, la thalidomide, commercialisé afin d’éviter les nausées des femmes enceintes mais qui a provoqué un grand nombre de dégénérescences des bras et des jambes chez leurs enfants. Herzog les interroge, enfants, parents et leur entourage et suit les expériences menées pour essayer de mieux les intégrer dans la société.

     Ce qui étonnant, c’est qu’il s’agit là plutôt de la note d’intention du film tant cette sordide histoire de médicament sera à peine évoquée : Herzog ne cherche pas à faire un film à charge contre le système pharmaceutique, il filme avant tout ces corps, ces familles et plutôt la conséquence sociétale de ces dégénérescences, la difficulté d’intégration, aux autres et à l’environnement, la souffrance moins de leur différence que du regard des autres sur leur différence, ce dégoût de l’apitoiement et de la compassion.

     Certains jeunes enfants dessinent leur autoportrait derrière des barreaux ou accompagné de larmes, comme s’ils savaient pertinemment qu’ils n’appartiendraient jamais au monde, qu’il y aurait leur monde – leur solitude – et le monde. Certains adolescents racontent vouloir se filmer en train de voler dans un magasin afin de constater que personne ne les en empêcherait appuyant leur invisibilité aux yeux de tous.

     Herzog s’intéresse donc moins au déséquilibre que produit la différence corporelle – la personne handicapé, quelque soit son handicap, parvient à le compenser naturellement – que le déséquilibre sociétal jusque dans cette fin qui montre comment les choses sont prises en compte et mises en place aux États-Unis contrairement à ce qui règne en RFA.

Mesures contre les fanatiques (Massnahmen gegen fanatiker) – Werner Herzog – 1969

31. Mesures contre les fanatiques - Massnahmen gegen fanatiker - Werner Herzog - 1969Un temps pour l’ivresse des chevaux.

   6.0   Herzog investit un hippodrome de Munich mais ne s’intéresse pas du tout aux courses ni aux chevaux, lui ce qu’il observe et écoute, ce sont les employés du champ de course, qui s’occupent des chevaux, les préparent et les promènent. Dans le même temps, un vieux monsieur entre dans le plan durant chaque interview en tentant de chasser les personnes interrogées qui n’ont que faire de sa présence : sans doute sont-ils habitués à lui comme nous nous habituons peu à peu à lui. Il y a aussi ce jeune homme qui est régulièrement interviewé et qui dit protéger les animaux des fanatiques, il nous prouve qu’il peut s’occuper d’eux de ses mains, en cassant plusieurs tuiles d’un coup de baffe. On le retrouvera dans le dernier plan, dans un parc, où il se sera dorénavant donné pour mission de protéger les flamants roses. Les thématiques récurrentes des premiers courts d’Herzog sont ici poussés à un point de burlesque assez génial, entre ces interviews absurdes, cet ennemi invisible et cette parole qui se répète ad nauseam. La photo du film, superbe, est pour la première fois signée de Thomas Mauch et Jörg Schmidt-Reitwein, qui travailleront longtemps avec Werner Herzog.

Dernières paroles (Letzte worte) – Werner Herzog – 1968

26. Dernières paroles - Letzte worte - Werner Herzog - 1968La vallée des fous.

   5.0   Herzog réalise ce petit film alors qu’il se trouve en Crète pour tourner Signes de vie. Le récit évoque, au travers des différents témoignages d’autochtones, du départ du dernier habitant de Spinalonga, l’île des lépreux. Ces témoignages se révèlent parfois absurdes à l’image de ces deux policiers répétant inlassablement la même phrase. Évidemment, tout est fabrication ironique, mais on a la sensation que l’homme qu’on dit fou et qui se mure dans son silence en ne jouant plus que de la lyre, est en réalité perdu dans un village de cinglés.

La défense sans pareil de la forteresse de Deutschkreutz (Die beispiellose Verteidigung der Festung Deutschkreuz) – Werner Herzog – 1967

20. La défense sans pareil de la forteresse de Deutschkreutz - Die beispiellose Verteidigung der Festung Deutschkreuz - Werner Herzog - 1967Signes de vide.

   4.0   C’est l’histoire d’un groupe de quatre copains qui prennent possession d’une forteresse abandonnée. Ils y trouvent des armes, des munitions, des uniformes et s’amusent à faire les soldats. Il ne leur reste plus qu’à trouver un ennemi pour faire la guerre.

     Il y a toujours de l’ironie chez Herzog. Ici aussi, déjà, mais il y a un problème de dosage. Il y a ces hommes jouant une guerre contre un ennemi si invisible qu’ils finiront par pourchasser une petite souris.

     Cela suffisait à capter cette folie, cette humanité délirante. Or il y a aussi cette voix off ricanante et envahissante qui semble faire office de discours intérieur, assurant notamment que l’absence d’ennemi visible est un piège. Elle dirige le récit, sans commenter les images, mais s’avère de trop. Annulant la force paranoïaque de ces images.

     Pas inintéressant – Herzog, c’est toujours intéressant – même si ça ne reste qu’un maigre brouillon à Signes de vies, en somme.

Herakles – Werner Herzog – 1962

16. Herakles - Werner Herzog - 1962Peau d’homme cœur de bête.

    6.0   Dans une salle de musculation, des athlètes aux muscles saillants bandent le torse, les biceps et les trapèzes. Ils soulèvent des poids et s’admirent dans le miroir. Parfois, un sous-titre s’invite sur l’image. Ici « Saura t-il tuer l’Hydre de Lerne ? » là « Saura t-il capturer les Cavales de Diomède ? ». Et dans un montage alterné nous voyons des malheurs, divers et variés : une montagne de déchets ; une file d’embouteillages ; un accident de course de voitures ; une explosion nucléaire. Cette puissance physique affichée, ce culte du corps sculpté prend alors des atours ridicules face aux images difficiles qui la côtoient. L’aliénation chère à Herzog – il n’a alors que dix-neuf ans – fait déjà partie du programme, combinant fantasme imaginaire narcissique du corps et du dépassement de soi face à la réalité brutale du monde, qui n’a pas de super héros pour le sauver. Un bel exercice de montage.

Jag Mandir (Das excentrische privattheater des Maharadscha von Udaipur) – Werner Herzog – 1991

04. Jag Mandir - Das excentrische privattheater des Maharadscha von Udaipur - Werner Herzog - 1991Le tombeau hindou.

   5.0   André Heller, un artiste autrichien, se voit commander par le richissime Maharana d’Udaipur une immense fête, sous forme de procession et représentation, visant à regrouper la richesse culturelle de l’Inde. Durant vingt heures de spectacle ininterrompu se succèdent combattants, danseurs, contorsionnistes, acrobates, chanteurs, jongleurs, charmeurs de serpents et autre cracheur de scorpions. Herzog accepte la commande, filme les festivités pour n’en garder qu’un montage d’une heure et demie. En résulte un produit intéressant pour sa visée ethnographique, nettement moins en tant que film de cinéma. Le point de départ était finalement plus passionnant que le reste puisque cette fête est en réalité une façon pour le Maharana à la fois d’instruire son jeune fils à l’ensemble des cultures populaires de son pays ainsi que de retarder la disparition de son royaume, un sage lui ayant conseillé de monter ces festivités afin de conjurer le mauvais sort qui s’abat sur ses somptueux palais, qui s’enfoncent peu à peu dans les eaux des lacs où ils ont été bâtis. Herzog n’intervient pas beaucoup dans le documentaire, sinon pour illustrer déjà ce que l’on voit. C’est un film d’observateur, rien de plus. Dispensable.

Petit Dieter doit voler (Little Dieter needs to fly) – Werner Herzog – 1998

24. Petit Dieter doit voler - Little Dieter needs to fly - Werner Herzog - 1998Les ailes de la guerre.

   7.5   Durant la guerre du Vietnam, l’avion du pilote américain Dieter Dengler est abattu au-dessus de la forêt du Laos. Capturé, il est emprisonné avec d’autres soldats américains dans un camp au cœur de la jungle et doit survivre à des conditions de détention terribles, à la torture, aux maladies et à la faim. Quelques mois plus tard, les détenus parviennent à échapper à la vigilance de leurs geôliers. Mais Dengler se retrouve seul, perdu au milieu de la jungle et doit son sauvetage miracle à un aviateur de passage.

     Petit Dengler doit voler raconte l’histoire de cet homme, survivant du Vietnam, une partie de son enfance, de son désir de devenir pilote, de son embrigadement militaire. Mais surtout il s’agit de reconstituer son calvaire de prisonnier, le récit de son évasion puis le mystère de son sauvetage. Comme toujours avec Herzog, le documentaire rejoint la fiction ou l’inverse, le rêve se mélange au réel, l’archive à la reconstitution.

     Ce qui impressionne avec Dieter Dengler et qui se situe à l’opposé de Juliane Koepcke ou de Walter Steiner c’est sa prolixité, voire son enthousiasme pour rejouer l’événement, incarner son témoignage. Cette fougue verbale – saturée d’anecdotes incroyables – c’est aussi celle qui fait au préalable de cet enfant au cœur des bombes un admirateur des bombardiers volants alliés. C’est de cette image qu’est venu à Dengler l’envie de voler. Ce désir absurde qui le pousse à partir en Amérique et à s’engager chez les marines.

     Mais autour de ces héros qui n’en sont pas vraiment ou qui le sont pour avoir miraculeusement déjoués le plan de la mort – « les vrais héros ce sont ceux qui sont morts » dira par ailleurs Dengler – il y a toujours une place pour des reconnaissances diverses, ici cet aviateur ou ce grand-père érigé contre Hitler ou cet ami de torture que des villageois furieux ont finalement décapité sous ses yeux ou encore cet ours qui l’a suivi sans l’attaquer.

     Le film est découpé en quatre parties. Il s’agit d’abord de faire connaissance avec le Dengler aujourd’hui. De constater l’incidence de son épreuve sur sa façon de vivre, son amour des portes (car une porte s’ouvre), son besoin de faire des stocks de vivres pas possible, qu’il n’utilisera probablement jamais mais qui lui permettent de mieux dormir. Le deuxième chapitre est plus impalpable et fait croiser le rêve et la mort, puisque Dengler doit sa fascination pour les avions à ceux qui frôlaient sa maison lors des bombardements. Lui aussi finira par bombarder ses ennemis. Et Herzog présente cela sous forme d’images d’archives qui font côtoyer opéra et napalm. Le rêve de Dengler et le cauchemar de la guerre. La troisième partie du film se concentre sur la reconstitution de sa captivité et son évasion. La dernière sur le chemin de rédemption.

     À noter que le film se voit dorénavant allongé d’un petit hommage militaire à Dengler, décédé trois ans après le tournage du film. Maintenant, il me faut voir la fiction (Rescue dawn) qu’en a tiré Herzog lui-même huit ans après son docu. À la fois je trouve ça hyper herzogien comme projet et anti-herzogien, comme démarche. Ça me fascine.

Les cloches des profondeurs (Glocken aus der tiefe) – Werner Herzog – 1993

30. Les cloches des profondeurs - Glocken aus der tiefe - Werner Herzog - 1993A la folie.

   6.0   Herzog se rend en Sibérie, au nord de la rivière Yenisei et s’intéresse à ces manifestations de foi diverses et variées, des croyances du peuple russe à celle des fidèles de l’Eglise Orthodoxe, entre rites et superstitions, chaman et exorciseur, filme chaque « folie » de la même manière, avec la même distance et fascination mêlées. Les rencontres se succèdent. Certains diront quelques mots, d’autres pas. Il y a ce rédempteur qui dit transmettre la parole de dieu, ce guérisseur qui utilise l’énergie cosmique, un sorcier qui participe à une séance d’exorcisme collectif. Il y a cet ancien projectionniste qui, tel un musicien danseur, fait sonner les cloches car, dit-il, les gens ont besoin d’entendre les cloches sonner. Seul dans son clocher, il nous confie avoir perdu ses parents pendant la guerre et espère leur faire entendre le son des cloches là où ils sont. Il y a des pèlerins qui rampent sur la couche de glace d’un lac abritant paraît-il une ville invisible, ensevelie. Il manque peut-être un peu de folie en profondeur si j’ose dire sans doute car Herzog veut filmer pas mal de monde et qu’il nous pond cela sur à peine une heure. Ça plus sa voix qui recouvre celle des personnes interviewées. Il y avait un grand film barré à faire, je crois, mais Herzog est un peu trop sage.

Les ailes de l’espoir (Julianes sturz in den dschungel) – Werner Herzog – 2000

16. Les ailes de l'espoir - Julianes sturz in den dschungel - Werner Herzog - 2000Ma ligne de chance.

   8.0   Le 24 décembre 1971, le vol Lansa 508 s’écrase et disparait dans la jungle péruvienne. Parmi les 92 passagers, une seule survivante, Juliane Koepcke, dix-sept ans à l’époque, erre onze jours dans la forêt avant de rejoindre un village le long du fleuve.

     Vingt-sept années plus tard, Werner Herzog retourne dans cette forêt sud-américaine avec Juliane, afin de retrouver les restes de l’épave de l’avion (trois expéditions furent nécessaires), retracer les circonstances du drame et refaire l’épopée effectuée par la jeune femme pour sa survie.

     Il s’agit avant tout de capter les souvenirs de la miraculée, de voir la profonde blessure que cet événement a imprimé en elle. La perte de sa mère – qui l’accompagnait dans l’avion – et celle de l’entièreté des autres passagers. Et comment vivre seule avec cela ? Comment découvrir ce monument aux morts qui fait référence au crash et son unique survivante plutôt qu’aux 92 âmes dévorées par la jungle ?

     Idée géniale qui rend le projet aussi improbable qu’exaltant : il se trouve qu’Herzog avait réservé ce vol vingt-sept ans auparavant puisqu’il tournait Aguirre, la colère de dieu au Pérou. Il se trouvait dans le même aéroport en cette veille de Noël et à la suite d’annulations de vols il n’avait pu obtenir son billet pour celui-ci. Bien sûr, ceci tient de l’anecdote tant l’attirance d’Herzog pour ces récits fous sur des survivants, sur des anomalies marginales, suffit à en faire un sujet typiquement herzogien. Mais l’anecdote résiste malgré tout, fait de lui aussi un lointain rescapé, qui n’aura pourtant pas eu à traverser la jungle pour s’en tirer et pourtant il y était puisqu’il tournait son film (son chef d’œuvre) sur des conquistadors en quête d’un eldorado à quelques kilomètres de là où Juliane tentait de survivre seule dans la jungle.

     Ici il ne s’agit pas de parler de héros, de courage ni d’exploit. Il faut recontextualiser le miracle, raconter que Juliane tient sa survie à sa connaissance aiguë de la jungle (puisqu’elle y a grandi) et qu’elle a moins craint les insectes, piranhas, crocodiles ou raies venimeuses, encore moins les intempéries et la faim (boire lui suffisait) qu’elle s’inquiétait d’une plaie (héritée lors du crash) à l’épaule, qui s’infectait au fil des jours. Juliane & Herzog se moqueront par ailleurs d’une fiction de seconde zone inspirée de son récit, accentuant ses combats contre les caïmans, sa peur de la forêt, joué par une actrice sans talent : on en verra des images, ça a l’air fabuleux…

     C’est une nouvelle fois un film incroyable, tout en digressions et poésie, sur les forces humaines insoupçonnés, sur les traumatismes, sur les miracles impossibles. Et sur une nature infinie, aussi protectrice que dangereuse, minérale et onirique. Sur une communion magique – puisque c’est un mot qui revient souvent dans la bouche de Juliane Koepcke – entre une femme et « sa » jungle.

123

Catégories

Archives

janvier 2026
L Ma Me J V S D
« déc    
 1234
567891011
12131415161718
19202122232425
262728293031  

Auteur:

silencio


shaolin13 |
Silyvor Movie |
PHILIPPE PINSON - ... |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Playboy Communiste
| STREAMINGRATOX
| lemysteredelamaisonblanche