Archives pour la catégorie Yasujirô Ozu

Une femme de Tokyo (Tokyo no onna) – Yasujirô Ozu – 1933

12. Une femme de Tokyo - Tokyo no onna - Yasujirô Ozu - 1933Notre vain quotidien.

   7.5   Où l’on se rend compte à quel point le son fut une révolution essentielle dans le cinéma et principalement donc dans celui d’Ozu. On aimerait tant entendre le bruit de ce robinet qui goutte, de cette porte qui s’ouvre, se ferme, de cette bouilloire quand elle arrive à ébullition, le vent soulevant le linge, les touches de la machine écrire, le tic-tac des horloges. Si régulièrement Ozu s’intéresse à ces « objets » du quotidien en leur offrant le gros plan, c’est aussi bien pour marquer une ellipse que pour tenter de capturer les instantanés de vie, les mœurs japonaises bref une certaine poésie du quotidien. Quoiqu’il en soit, tout Ozu est déjà là, en gestation : les cadres dans le cadre, les champ/contrechamp face caméra, les instants où les personnages se perdent dans leurs pensées et réflexions, les intérieurs aux imposantes profondeurs de champ. Et deux magnifiques rôles de femmes, aux façades joyeuses et superficielles, mais tellement complexes, secrètes et torturées si l’on creuse ces apparences. Ce sont elles qui endossent tout d’ailleurs : le sacrifice de la double vie, le poids de la prostitution pour permettre aux hommes d’étudier, le poids du secret et celui de la rancœur, jusqu’à la responsabilité de la mort  de celui dont l’honneur est bafoué quand l’indicible se dévoile. « Tu ne m’auras donc jamais comprise. Espèce de mauviette ! » seront les derniers mots, terribles, de Chikako sur le cadavre de son frère Ryoichi, c’est dire la force de ce personnage et la violence de ce final. Une femme de Tokyo est un mélo somptueux, une merveille de drame intimiste et de pamphlet national, un grand film, déjà, sur l’implosion de la famille japonaise et sur le fragile Japon des années 30.

Fin d’automne (Akibiyori) – Yasujirô Ozu – 1960

16. Fin d'automne - Akibiyori - Yasujirô Ozu - 1960Le(s) beau(x) mariage(s) ?

   6.0   Mon cinéma de quartier favori offrait une rétrospective Ozu en dix films. Le rêve. Enfin, le rêve il y a dix ans. Aujourd’hui ce fut plutôt un crève cœur. J’espérais en voir au moins deux ou trois, entre deux nouveautés ; j’en aurais fait qu’un, au pif – si en plus je me serais permis de choisir, c’était la bulle je pense – et c’est tombé sur Fin d’automne, soit l’un de ses tous derniers films, en couleur. J’avais peut-être trop sacralisé l’événement ou plus simplement la fatigue m’aura empêché de m’y fondre complètement, c’est une petite déception. Jamais réussi à m’attacher à ses personnages – notamment ses personnages masculins, tous un tout petit peu insupportables dans leur gaudrioles. Jamais été emporté par ce récit qui préfère adopter une tonalité insouciante plutôt que de creuser l’intensité dramatique. Seules les dernières minutes – le voyage entre mère et fille – et la toute fin m’auront extirpé de l’ennui poli et un peu ému puisque c’est à ce personnage de veuve solitaire auquel on se raccroche souvent, qui referme le film avec son regard, dans un beau moment d’émotion et de douceur où percent enfin les promesses de mélancolie. C’est un film très doux, comme toujours, dans le peu que j’ai vu d’Ozu à ce jour. Mais ce sont surtout ses compositions de plans, d’une élégance rare et d’une rigueur géométrique imparable, aussi bien dans les couloirs d’immeubles, sur les toits ou dans les habitations qui m’ont séduit, plus encore que dans Bonjour. On sent que le cinéaste japonais est arrivé à un point de maturité absolu dans le moindre placement de sa caméra, c’est très beau.

Bonjour (Ohayo) – Yasujirō Ozu – 1959

9678La grève.

   6.5   C’est bien. Pas un Ozu qui ne me marquera outre mesure non plus mais c’est un beau film sur le quotidien de deux mondes assez distincts, l’enfance d’un côté, taquine, entêtée et pétomane ; les adultes de l’autre, solitaires et soupçonneux. On navigue d’un foyer à l’autre, d’une fenêtre de la rue à l’autre dans ce quartier pavillonnaire en banlieue Tokyoïte avec une limpidité attachante. Ozu tente le burlesque et le fait avec sensibilité, subtilité un peu à la manière d’un Tati. Tout est méticuleusement mis en scène, avec de vrais instants de grâce – La fin est magnifique – et un regard tendre mais réaliste sur les mutations de la société japonaise. Bref, je prends.

Le fils unique (Hitori musuko) – Yasujirô Ozu – 1936

28.-le-fils-unique-hitori-musuko-yasujiro-ozu-1936-1024x752Mère et fils.

   8.5   Depuis le temps que je voulais découvrir le cinéma d’Ozu ! C’est chose faite, mission accomplie. Et une chose est sûre, je ne vais pas m’arrêter là-dessus.

     Le fils unique est le premier film parlant réalisé par le cinéaste japonais. C’est un film d’une grande douceur. Pourtant c’est un film déchirant et un amer constat social du Japon d’avant-guerre. Film qui s’en va cueillir par le prisme du temps (une ellipse de quinze ans) la relation entre une mère et son fils.

     Une ouvrière, plus exactement fileuse de soie, vivant dans la province de Shinshu, rend visite à son fils, Ryosuke qui s’est installé à Tokyo après ses études. Auparavant, le film aura pris le temps de saisir la situation provinciale, l’extrême pauvreté de son quotidien qui ne se marie pas vraiment avec une éventuelle réussite professionnelle de son fils, si celui-ci ne s’en va pas tenter sa chance en ville. C’est le premier déchirement, l’acceptation qu’il faille le laisser partir et se sacrifier financièrement pour lui payer des études onéreuses. On ne saura seulement très tard que Otsune a dû vendre sa maison et ses terres pour couvrir ce sacrifice, logeant semble-t-il définitivement dans le dortoir de l’usine dans laquelle elle travaille.

     Otsune vit avec cette espérance de voir son fils devenir un grand homme. Ce sont ses propres mots, son ultime espoir. Elle avoue à une collègue qu’elle pourra s’en aller tranquille le jour où elle saura que son fils a réussi.

     Lors d’une sortie cinéma à Tokyo, Ryosuke emmène sa mère voir un film allemand, La vie tendre et pathétique de Willi Forst et si lui parait fier qu’elle l’accompagne, enjoué par la toile, Otsune, de son côté, s’endort. C’est une très belle scène, douce, cocasse qui témoigne d’un fossé qui s’est immiscé entre la mère et son fils, qui sont dans un rapport au monde, à l’art, à la réussite totalement différent.

     Le film pourrait absolument tout concentrer sur cette relation mais il dessine en parallèle d’autres drames, à l’image de celui de Sugiko, la femme de Ryosuke qui l’envie d’avoir une telle mère, à l’image aussi de cette famille voisine où les deux enfants ne semblent pas avoir de père, à l’image bien entendu de ce professeur à Shinshu en 1923 devenu cuisinier dans le porc pané en 1935. Avec toujours, en filigrane, la dureté des lois de la ville. Ici Ryosuke quémande un peu d’argent à des collègues, là Sugiko se débarrasse de son kimono.

     Ozu s’intéresse beaucoup à ces temps suspendus, ces longs intervalles. Ce sont des réflexions, des recueillements, des adieux. Une parcelle de temps dans laquelle se joue tout une vie. Un personnage qui se fige, voyage dans ses propres pensés ou un plan sans personne dans le cadre, sur lequel s’inscrit un flottement dans le récit (le linge séchant sur un fil, une bannière de restaurant, des portes fermées) ou l’éternité des inquiétudes et des doutes (Un plan d’une minute sur le dessin de l’enfant à l’envers, recouvert par les sanglots discrets de la mère et traversé par une étonnante fusion entre la nuit et le jour).

     Les dernières secondes sont très émouvantes. Otsune, revenue à Shinshu, se repose sur un banc, après s’être délaissé d’un lourd seau d’eau sale. Le plan se cale sur son regard, qui se fige sur un contrechamp terrible, un portail fermé. Et le film de se clore sur ce portail. Si son fils garde la liberté de donner ses cours du soir, malgré un revenu médiocre, sa mère, elle, sans terres, sans maisons, est condamnée à l’usine, nuit et jour.


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