Page d'archive 182

Quatre nuits d’un rêveur – Robert Bresson – 1972

Quatre nuits d'un rêveur - Robert Bresson - 1972 dans 200 Quatre+nuits+d%27un+reveur%5B(081244)14-19-55%5D

Illusions perdues.    

   8.9   Les nuits blanches, la nouvelle de Dostoïevski, et Quatre nuits d’un rêveur, l’adaptation libre du cinéaste Robert Bresson racontent la rencontre de deux âmes solitaires qui allaient faire parler leur mémoire et leur cœur. Dans le film les personnages se rencontrent sur le Pont Neuf à Paris, qui sera encore un lieu de rencontre singulière quelques années plus tard, dans Les amants du Pont Neuf de Léos Carax. Jacques sauve Marthe du suicide et c’est la première des quatre nuits qu’ils passeront l’un à côté de l’autre à se raconter leurs vies, principalement sentimentales.

     C’est un garçon solitaire, amoureux des femmes, qui ne le savent jamais, garçon qui se réfugie dans la peinture et ces instants suspendus (le début du film à la campagne) où il paraît convoiter une certaine idée du bonheur. C’est une jeune femme très amoureuse d’un garçon qu’elle attend depuis un an et trois jours, elle vit au chevet de sa mère et dans l’espoir qu’il revienne. Comme Une femme douce, Quatre nuits d’un rêveur commence par un suicide. Mais un suicide manqué, évité in-extrémis, selon les règles Bressonniennes : Trois plans grand maximum, dont un sur les mains, qu’il quitte rarement durant un film. Bresson filme davantage les mouvements que les émotions perceptibles sur les visages. Cela se vérifie beaucoup vers la fin du film où il s’agit d’un véritable ballai de mains, sous cette table, dans un bar parisien.

     Quelque chose a changé entre la nouvelle et le film, dans le comportement de Marthe lorsque Jacques lui avoue qu’il est amoureux d’elle : Lorsque Nastenka tombait des nues et s’en voulait d’avoir ouvert tant son cœur, Marthe avoue qu’elle s’en doutait mais qu’elle espérait se tromper. Il y a autre chose qui change assez clairement c’est la toute fin du film, complètement absente chez Dostoïevski, montrant le personnage masculin comme comblé, voire inspiré. Les mots du magnétophone que Marthe lui a glissé dans l’oreille avant de disparaître dans l’avenue, ou qu’il a simplement inventé – rêvé – semblent avoir un effet plus que positif sur le jeune homme, qui se saisit du pinceau, avec confiance et sérénité. A ce titre j’adore la troisième nuit, celle qui précède l’aveu, où les regards des deux personnages s’arrêtent instantanément sur cette péniche, où un groupe de musicien joue de leurs instruments ; et puis cette longue balade sur les quais de Seine, main dans la main (toujours), où là encore la musique semble faire office de lien, d’attirance, peut-être aussi de méfiance, d’incertitude. Il y a comme une plénitude totale sur les deux visages à cet instant, mais ça ne dure que deux minutes.

     Marthe ne peut s’empêcher d’aimer l’autre garçon, elle voudrait l’avoir oublié dit-elle (« Pourquoi n’est-il pas vous ? Pourquoi n’est-il pas fait comme vous ? Vous êtes plus intelligent que lui, plus gentil que lui, mais c’est lui que j’aime ») Mais il est pour le moment impossible. La quatrième nuit, devant les galeries marchandes nocturnes, un jeune homme fait la manche, et joue de la musique. Le garçon réapparaît, après trois ans sans nouvelles. Elle se jète dans ses bras. Elle revient se jeter dans les bras de Jacques, lui glisse quelques mots dans l’oreille, que l’on ne connaîtra pas (c’était la moindre des choses de la part du cinéaste le plus pudique du cinéma de ne pas dévoiler ces dernières paroles directement, après que l’on ait été voyeur, en quelques sortes, pendant tout le film) avant de repartir définitivement avec son amant de toujours… C’est une fin déchirante. Comme l’était celle de la nouvelle. Mais elle semble apporter un positivisme dans la vie de cet homme : « Oh Marthe, quelle force fait briller tes yeux d’une telle flamme, illumine ta figure d’un sourire pareil ? Merci de ton amour. Et soit bénie pour le bonheur que tu m’apportes ». On remarquera que la phrase n’est pas au passé, c’est là toute l’intelligence de ce cinéaste, qui signe ici son film le plus déchirant.

Tous les garçons s’appellent Patrick – Jean-Luc Godard – 1957

Tous les garçons s'appellent Patrick - Jean-Luc Godard - 1957 dans Jean-Luc Godard 22939_2

   6.1   C’était ma deuxième fois, je ne m’en souvenais plus très bien et surtout, en pleine période où je me fais ou refais du Godard, je me devais de ne pas oublier ses courts métrages. Incroyable de voir à quel point le style Godard est déjà là mais de façon très sage, comme s’il se cherchait – c’est probablement le cas. Incroyable aussi de voir qu’il est facile de distinguer Rohmer à l’écriture : la rencontre, le trio, la coïncidence. C’est Bergala qui disait je crois que le décor vieillisait beaucoup plus que les personnages chez Godard. Je suis entièrement d’accord avec ça. Et j’aime énormément ce film, son énergie, sa liberté.

When you’re strange : a film about The Doors – Tom Di Cillo – 2010

when-you-re-strange-2010-17908-423839718   5.9   Voilà un beau documentaire sur les Doors, ce que ça fait plaisir ! Di Cillo retrace le parcours du groupe américain, les 54 mois qu’ils ont vécu ensemble, des enregistrements de Light my fire et autres, à la mort de leur chanteur. Prise de parti évident, nous ne sommes pas dans un documentaire neutre, le cinéaste fait des Doors quelque chose de beau, en n’omettant pas, heureusement, de montrer les bas de leurs carrières, les différends avec Jim Morrison, la place de la drogue, de l’alcool, leurs concerts sans commune mesure. Les images d’archives choisies sont passionnantes, entre les séances d’enregistrement studio où lorsque les uns se concentrent pour donner le meilleur d’eux-mêmes l’autre est littéralement en train de planer, les concerts voués à ne jamais bien se terminer, des morceaux de conférence de presse d’un autre monde. Il y a une mise en valeur de Morrison évidemment, parce qu’il était l’icône, celui qui a fait que tout réussisse (pas de groupe sans Jim dit la voix-off lorsque ce dernier décide, après Soft Parade, de tout arrêter) mais aussi celui qui fait que tout se casse la gueule (dérapages à répétition durant de nombreux concerts). Di Cillo a su faire un docu très maîtrise, au niveau de son rythme déjà, de son utilisation musicale, tout en réduisant au maximum le côté sensationnel de la chose, tout est joliment agencé. Des images d’archives des Doors mais pas seulement : considération de l’époque, des bouleversements politiques, de la période hippie, documentaire jamais exclusif. Et entre cette pluie d’images d’archives, des images plus calmes d’un homme, au volant de sa voiture, apprenant la mort du chanteur. Un homme qui sillonnerait l’Amérique, sous acide. Ces images ce sont celles du film de Jim Morrison : HMV, an american pastoral, sorte de road-movie expérimental, film qu’il a réalisé quand il étudiait le cinéma, dans lequel il ne filme que lui. C’est aussi ça les Doors, un tas de paradoxes, comme il y en avait partout à l’époque. On révolutionne, on se révolte mais on reste de simple produit de la société, à l’image de ces concerts pleins à craquer, ces séances photos à répétition, où même ce drôle de différend entre les membres du groupe, concernant l’utilisation d’une de leur chanson pour une publicité qui aurait dû leur permettre de rapporter un max de thune. Les Doors ça restera quoi qu’il arrive quelque chose, et en ce qui me concerne, je les ai beaucoup écouté, et encore aujourd’hui. Pourtant j’ai beau connaître leur histoire presque par cœur, Di Cillo a rendu un truc qui m’a beaucoup touché, devant lequel je n’ai pas vu le temps passer. 

Cabin fever – Eli Roth – 2004

Cabin fever - Eli Roth - 2004 dans Eli Roth cabin-fever-gets-remake-with-eli-roth-as-executive-producerInfectés.   

   5.4   Une bande de jeunes diplômés décident de passer leur week-end dans un chalet au fin fond de la forêt. Cabin Fever doit beaucoup à Evil Dead et son presque huis clos, son budget minuscule, son scénario microscopique. Et même si là aussi on a droit à un esprit survival old school il y a quelque chose qui fonctionne intelligemment dans la propagation de l’infection. On en arrive presque à un cinéma à la Roméro, plus incisif. Lors de leur première soirée l’irruption de deux étrangers va foutre la pagaille : un type et son chien, et plein d’herbe, c’est pour ça qu’ils le laissent s’incruster. Puis plus tard un homme ensanglanté, d’apparence très malade plutôt qu’accidenté, qu’ils vont tenir éloigné d’eux avant de le battre et de le brûler. Plus de possibilité d’utiliser la voiture, que l’homme a tenté d’emprunter, puisqu’elle est couverte de sang. Le pire n’est pas encore arrivé car lorsqu’ils pensent être à l’abri de tout ça, une fille du groupe contracte alors l’infection (dans une scène formidable et absolument immonde, parce qu’au départ très sexuelle avant qu’elle ne devienne carrément dégueulasse…). Ils décident de la mettre en quarantaine dans la remise non loin du chalet. Ils n’ont que le mot ‘contagion’ à la bouche. En réalité, leurs ennuis commencent seulement puisque cette contagion, qui touchera très bientôt tout ce petit monde, presque sans exception (phrase qui prend tout son sens à la toute fin du film), provient de l’eau, tout bêtement. L’homme brûlé qui a terminé son agonie dans le réservoir d’eau l’a contaminé, scène que l’on verra très rapidement dans le film – à sa mort en fait – dans un plan séquence nous menant à un robinet. Peut-être que le pitch est encore plus simple que celui d’Evil Dead. Néanmoins j’aime la vivacité de ce film et l’obsession de ses personnages pour la survie, jamais dans l’acceptation de l’abandon, jamais de larmes. On nage dans un pur film d’horreur, avec deux/trois trucs marrants par-ci par-là et d’une manière générale ça fonctionne très bien, jusqu’au final en hommage à La nuit des morts-vivants de Roméro. On est donc loin d’Hostel, son film suivant, réac, porno et sans intérêt, qui n’avait choisi comme ligne de conduite qu’un dégueuli de scènes de tortures bien glauques, après que l’on se soit tapé une heure de torture porn complètement vaine. Cabin Fever commence très vite, ne laisse pas le temps de souffler et les personnages sont tout de même moins débiles (c’est relatif bien sûr) que dans la moyenne des films de ce genre.

Les noces rebelles (Revolutionnary road) – Sam Mendes – 2009

Les noces rebelles (Revolutionnary road) - Sam Mendes - 2009 dans Sam Mendes noces-rebelles_407

     6.4   Je ne suis pas un admirateur de Mendes. Je n’aime pas Les sentiers de la perdition que je trouve molassons et conventionnels, Je n’aime pas Jarhead, film de guerre à deux balles en roue libre, quant à American Beauty, même si je l’aime moins aujourd’hui qu’avant, la faute à sa surenchère permanente et son cynisme ambiant, c’est le seul que je pourrais très facilement réessayer un de ces jours. Mais il est évident, mais carrément évident que Revolutionary Road est son meilleur film. Et de très loin. Tout ce qui me bloque chez lui est ici évacué. Son utilisation musicale est très réduite. Ses montages alternés ont laissé place à une mise en scène très sobre, rappelant celle de Clint Eastwood. L’histoire surtout est palpitante, cette idée du couple qui désire changer de vie, mais se retrouve confronter aux doutes, me fascine parce qu’elle est traitée avec maîtrise. On a pu récemment apprécier ce que faisait James Gray de la pression familiale et son influence sur les esprits tourmentés, on est dans le même système ici. Sauf que les parents ne sont plus. Il s’agit davantage de fierté, de reconnaissance. Et il y a la question de l’argent. Même si dans le fond, n’est ce pas autre chose qui peut ronger ? Cette idée du confort par exemple. Changer de vie n’a rien d’anodin. Et lorsque l’on s’y refuse on peut le payer au prix fort. Dans la dernière partie Mendes refait le Mendes d’American beauty. Mais en plus réussi. Son cynisme est toujours là et bien là, il est juste beaucoup plus travaillé, plus sobre, plus en retenue. Revolutionary Road aurait lui aussi pu s’appeler Les Trois Singes. La fin du film en est clairement l’illustration. Pour survivre à la morosité, mieux vaut ne rien dire, ne rien entendre, ne rien voir. Et surtout éviter la demi-mesure. Le film le plus triste de Mendes.

Moscow, Belgium (Aanrijding in Moscou) – Christophe Van Rompaey – 2009

Moscow, Belgium (Aanrijding in Moscou) - Christophe Van Rompaey - 2009 dans Christophe Van Rompaey 3657068mycjb

     3.9   Une femme délaissée (provisoirement, car elle espère qu’il va revenir) par son mari qui est partie avec une minette, est en pleine déprime. Un jour elle se fait défoncer le pare-chocs par un viking baraqué en camion jaune et là on la sent à deux doigts du meurtre! Plus tard, le bonhomme que l’on sent amouraché de la quarantenaire déprimée se propose de lui réparer son coffre de voiture. Réticente au départ, elle accepte ensuite, puis il l’invite à boire un verre, puis elle l’invite à déjeuner, une amitié se créée, avant que ce ne soit davantage! Mais il y a son mari qui dit qu’il va revenir. Il y a ses trois enfants aussi. Attention c’est marrant : le plus jeune aime les avions. Du coup pendant tout le film il lit un livre sur les avions. Le scénariste est pénard en ce qui concerne le premier gosse. La plus jeune des deux filles, elle, aime voir l’avenir dans les cartes. Et elle ne fait que ça. Encore un personnage d’écrit. Et il y a l’ado un peu plus travaillée, mais là on rigole davantage : elle pose des questions déplacées, semble être dans une phase de chieuse, et aussi elle fait un peu garçon manqué. Et donc forcément, dans une séquence où sa mère l’autorise à inviter son petit ami, du moins la personne que sa fille voit tous les soirs, vous avez deviné… c’est une fille aussi. Et la mise en scène fait en sorte que le public se marre. Parfois les nuages sont en accéléré, on a droit à des musiques genre Ti Amo quand le viking lui avoue son amour. Mais, car il y a un mais, je trouve certains moments agréables ce qui le sauve in-extrémis de la purge. Quand nos deux personnages qu’un accident a réunis sont ensemble, quelque chose de vrai ressort. Mais bon l’amour semble condamné à la fin du film (à la différence du Gray) et je me dis que le réalisateur a dû subir pas mal de vestes dans sa vie! Bref, ça se laisse voir quoi. Pas pour découvrir du cinéma, mais pour se détendre. Une sorte de Little Miss Sunshine russo/belge.

Les invités de mon père – Anne Le Ny – 2010

Les invités de mon père - Anne Le Ny - 2010 dans Anne Le Ny 19243429

     1.1   Il y a au moins quelque chose qui fonctionne dans ce film ce sont les scènes que se partagent Karin Viard et Fabrice Luchini, deux acteurs que j’adore par ailleurs. Ils sont ici frères et sœurs et ce qui se passe sur le moment dans leur famille (la volonté de leur père d’héberger des sans papiers) va étrangement les rapprocher, alors qu’ils ne se parlaient plus pour ainsi dire depuis dix ans. Mais apparemment sans avoir choisi cela, simplement parce qu’ils ont dorénavant tous deux une vie chacun de leur côté. Ces retrouvailles désorganisées c’est ce que la cinéaste filme le mieux dans son film, peut-être aurait-elle dû ne s’intéresser qu’à cela d’ailleurs. Il y a quand même autre chose que je trouve plutôt intéressant – même si en y réfléchissant très petit bras – c’est le parti pris de ne pas avoir montré ce qu’il se passait réellement dans cet appartement, celui de leur père, qu’ils appellent par le nom de rue entre frangins. Tout marche donc sur un doute, une vérité indicible ou une illusion paranoïaque. Mais voilà, cela va dans le sens du film, dans cette idée dichotomique de répondre à un problème par un autre problème. Les invités de mon père est un film réac gentil, probablement de la pire espèce donc. On fait croire que l’on a des idées de gauche – il faut voir le nombre de fois que les personnages le répètent – pour finalement accoucher sur des valeurs belles et bien à droites. Cette bonne idée de faire un film sur l’immigration pourquoi pas, mais que reste t-il derrière ? Que restera t-il en fin de projection ? Le sentiment que c’est bien d’être gentil c’est vrai, c’est bien de défendre une cause en y mettant les pieds dedans mais malheureusement ça fait exploser une famille. On y parlera de deshéritage. Certains seront anéantis. Puis d’autres n’y verront qu’une solution : tout balancer au service d’immigration. Et qu’y a t-il en échange ? Parce qu’on n’imagine pas que la cinéaste s’arrête là. Et bien elle se dit que montrer des vies qui implosent mais pas forcément en mal ça peut faire passer la pilule. Tatiana sera d’abord une bombe atomique avant de devenir un monstre puis une victime. Tout est prévisible c’est une horreur. A la toute fin, alors que ‘les invités’ auront dû reprendre l’avion, les deux frangins esseulés retrouvent un bulletin de salaire de la petite Solina. De très bonnes notes et des encouragements pour son intégration. Tu te rends compte de ce que l’on a fait, constate Karin Viard en s’adressant à son frère. Oh merde, répond t-il. Puis sa femme à lui, de prendre la feuille et sans la moindre grimace de la foutre dans un sac poubelle. Cette femme, jouée par Benguigui, c’est finalement le vrai visage de cette famille, c’est la seule dont les plaintes et tout le reste fassent vraie. Le reste n’est que mensonge. Comme tout le film. Dans la toute dernière scène du film, Aumont est au bord de la mer, transformé en légume, enfin presque. Une amie pas toute jeune le garde en quelques sortes. Luchini vient lui rendre visite. Son père, allongé sur un transat, a une gaule pas croyable, parce que la vieille femme le nourrit de tisane au gingembre. Rappelons que durant tout le film on se dit qu’il doit bien s’éclater avec Tatiana, du haut de ses 80 printemps. Puis dans sa main il tient une canette. Une canette de Fanta. Le même parfum que celui qu’utilisait Tatiana pour accompagner son champagne. Voilà l’unique trace qu’aura laissée cette jeune femme dans la vie de cette famille : Une bite en l’air et du fanta. Puis une petite phrase pour finir, afin de détendre l’atmosphère. Comme si on en avait vraiment besoin. Les deux hommes regardent alors l’océan et nous tournent le dos. Evident qu’ils tournent le dos aux pays de l’Est. Tout comme la réalisatrice en fin de compte…

Le temps des grâces – Dominique Marchais – 2010

Le temps des grâces - Dominique Marchais - 2010 dans Dominique Marchais le-temps-des-gracesL’autre vie moderne.

     5.2   Alors bien sûr c’est intéressant, instructif et sans doute indispensable mais ce qui ne fonctionne pas ici, à la différence du dernier film superbe de Raymond Depardon, ce sont les témoignages. Ce ne sont pas de simples paysans, de simples agriculteurs à qui l’on demande de s’exprimer mais des politiques avant tout. Je n’ai presque jamais été touché par ce que me disait le film, là où chaque intervenant dans La vie moderne en devenait par de simples mots, parfois même uniquement des regards ou des postures carrément bouleversants. Là j’entends du discours politisé, une séance de cinéma hyper didactique en somme où je me sens agressé, pointé du doigt. Je n’y vois aucune vie. Je ne remets pas en cause la véracité de leurs discours mais nombreux de ces intervenants font toc dans le paysage à mon sens, beaucoup plus à l’aise dans un bureau qu’au volant d’un tracteur. De l’agriculteur et maire de telle ville, on passe à l’agriculteur et écrivain et on revient à un autre maire. Ces gens de me parlent pas car ils ne sont, à mon sens, pas pris sur le fait. Tout m’apparaît comme planifié. De fait, la fausseté de certains m’épuise et lorsque je les retrouve je préfère ne pas les écouter, donc je m’ennuie. Il n’y a qu’avec ces interviewés retraités qu’il se passe vraiment quelque chose à mon humble avis. On est loin de l’envoûtement affectif que produisait La vie moderne. Maintenant est-ce un mal ? L’enjeu est ailleurs, il est autrement. C’est simplement que pour moi c’est du discours. Et le discours pour le discours m’épuise.

     Malgré tout le propos est terrassant. Car plus que la mort d’une époque c’est surtout la mort de la vie agricole. C’est l’avènement des compétitions, de l’argent, et donc des disparitions des petits. Mais plus qu’un simple constat nostalgique et dramatique, c’est un soulèvement de questionnements. Pourquoi les sols meurent ? Pourquoi l’agriculteur se doit aujourd’hui d’avoir une double activité pour s’en sortir ? Quels moyens sont à notre disposition pour préserver cette culture vitale ? Comment va t-on tenter de palier à cette rupture ? A ce niveau l’enjeu devient forcément politique. Un moment donné on longe une route (dommage que nous ne soyons que si peu dehors d’ailleurs, il me manquait sans doute aussi cette respiration) de banlieue parisienne, ou peut-être que c’est dans L’Eure je ne sais plus, et un agriculteur, au volant de sa voiture, parle de l’histoire des terrains, des parcelles, de ces milliers d’hectares, du rachat des petits par les plus grands. Avant, dit-il, vingt parcelles se partageaient dix hectares, puis ce fut le contraire, et c’est pire aujourd’hui. Voilà ce n’est pas un parallèle avec le cinéma que l’on peut vraiment faire, mais un parallèle avec la salle de cinéma, avec son devenir. Marrant je parle d’hectares, il y a un truc auquel je repense qui m’a profondément gêné, on emploie autant de chiffres que durant les régionales. Quand je disais que la plupart des intervenants étaient des politiciens. Ils ont cette science infuse qui m’agace profondément, ils n’ont pas cette naïveté, ce cœur qui me permettrait d’être toucher par cette histoire, plutôt cette tragédie d’ailleurs. Mais il faut le voir je pense. Sitôt que l’on accepte la leçon le film est passionnant, et on en ressort enrichi, c’est certain. Ce qu’il s’est trop rarement produit me concernant. Pour finir sur une note positive : je trouve le dernier plan absolument somptueux. C’est comme si je l’avais attendu pendant tout le film. Il m’apparaît comme une conclusion belle et plombante qui, par son silence et son détachement m’a beaucoup touché.

Confidences sur l’oreiller (Pillow talk) – Michael Gordon – 1959

Confidences sur l'oreiller (Pillow talk) - Michael Gordon - 1959 dans Michael Gordon confidences-sur-l-oreill-ii03-g

     6.4   Pillow talk repose beaucoup sur son duo d’acteurs, Doris Day et Rock Hudson, tous deux épatants. Et pourtant c’est un film tout aussi passionnant scénaristiquement. Postulat de base : Jan Morrow et Brad Allen ne se connaissent que de voix, pour la simple et bonne raison qu’ils partagent la même ligne. L’une est décoratrice d’intérieur et a de nombreux coup de fils quotidiens à passer, l’autre est un dom juan qui écrit des compositions musicales et passe un temps fou au téléphone avec ses proies. En gros ils se détestent. Enfin c’est surtout elle qui le déteste. Et puis un jour Brad découvre que son meilleur ami fait des pieds et des mains pour sortir avec l’autre extrémité de sa ligne (comme il l’appellera un moment donné) qui n’est vraiment pas facile d’accès. Un jour il la voit et tombe sous son charme. Se faisant passer pour un simple touriste texan, Brad va tout donner pour la séduire. Et il réussira. Jusqu’à la tombée des masques… C’est un film incroyablement drôle, j’ai adoré. Il faut voir le nombre de situations fabuleuses dans lesquelles notre couple improbable s’embourbe. Et puis en même temps c’est assez touchant. C’est plein d’instants délicieux. Il y a certains running gags, dont celui avec le gynécologue et son assistante – carrément absurde – qui sont très bien sentis ! Super moment. 

Lola – Brillante Mendoza – 2010

Lola - Brillante Mendoza - 2010 dans Brillante Mendoza lolamendoza20101

La vieille fille.     

   6.4   Le cinéaste philippin récidive. Après les superbes John John, Serbis et Kinatay où il s’intéressait respectivement à une mère porteuse qui devait se séparer de son fiston âgé de trois ans, au quotidien cru et frénétique d’un cinéma porno et de la famille qui le gère, à un voyage au bout de l’horreur d’un jeune homme fraîchement marié, voilà que Brillante Mendoza nous demande de suivre deux grands-mères en pleine survie, dans un chassé-croisé bouleversant. Une lola est une grand-mère aux Philippines. Ici il y a lola Sepa, qui cherche à offrir de dignes sépultures à son petit-fils tué d’un coup de couteau la veille dans un coin de Manille, tout en réclamant que justice soit faite. Il y a aussi lola Puring – qui apparaîtra à l’écran après un bon quart d’heure – qui n’est autre que la grand-mère du garçon meurtrier, qui va tout tenter d’abord pour le disculper, puis arranger le problème ‘à l’amiable’ avec l’autre famille. Comble de la situation impossible dans laquelle est engluée la ville, et donc le pays, ce sont ces deux vieilles femmes qui semblent combattre les éléments, les distances, les lois et la mort. Dans une première séquence hallucinante, lola Sepa marche contre le vent et la pluie, un parapluie dans une main, le bras de son petit-fils dans l’autre, dans les rues de Manille sans que l’on sache trop pourquoi dans un premier temps. Séquence très longue, qui rappelle beaucoup les premières images de John John, où l’on apprivoise le climat hostile et les rues bruyantes de ces ruelles. Jamais un film n’aura d’entrée été aussi immersif, on n’est pas loin de capter certaines odeurs. Finalement, lola cherche simplement à allumer puis déposer une bougie à l’endroit où son fils est décédé. Même l’allumage de la bougie est une épreuve fatigante, alors on sait que durant tout le film il s’agira d’une épreuve, que l’environnement n’aidera en rien les désirs de nos lola.

     Mais la grande force, une fois de plus, du cinéaste est de ne pas expliquer certaines motivations. Ainsi il est tout aussi simple de comprendre les démarches des lola (quoique…) qu’il est difficile, sinon impossible, de comprendre celles de leur entourage. On ne saura jamais ce qui s’est véritablement passé entre leurs deux petits-fils, ce n’est de toute façon pas ce qui nous intéresse. De la même manière on peut percevoir les limites de ce cinéma très empathique, car proche des personnages à l’infini : chez Ken Loach par exemple, où le processus de victimisation est poussé à outrance, ce qui paradoxalement nous éloigne des personnages. Chez Von Trier aussi bien sur. Mais chez Mendoza, que l’on rapprochait plutôt d’un cinéma Dardennien, quoique les motivations concernant ne serait-ce que les éléments soient totalement différentes, il y a autre chose : C’est le fait de suivre les personnages et de casser par moment cette empathie évidente en les montrant effectuant des gestes, des actions qui peuvent les rendre antipathiques. Ainsi l’acharnement de lola Sepa qui voudrait voir mourir sur-le-champ le bourreau de son petit-fils. Ou encore la malice de lola Puring lorsqu’elle vole son client à l’usure (le billet de 50 pesos) où lorsqu’elle tente de manipuler les sentiments de l’autre lola en lui parlant de ses rhumatismes. C’est ce qui rend passionnant ce double voyage qui se chevauche durant deux/trois instants. Car à la fin de ce périple, toutes deux seront à égalité, comme elles l’étaient déjà au début, elles tentent de survivre.

     Le film atteint une puissance assez nouvelle dans le cinéma de Mendoza dans trois séquences particulièrement marquantes, pas forcément les plus fortes (au sens émotion brute) mais justement les plus douces, trois séquences suspendues, hyper poétiques. La traversée en barque dans les rues de la ville complètement inondée, avec ce cercueil blanc qui semble lui aussi traverser une épreuve (scène qui m’a fait penser au meilleur moment du Temps des gitans). La scène des poissons, complètement frénétique autant que surréaliste, mais tellement détachée de tout ça qu’elle laisse entrevoir un rayon lumineux, de même que cette autre séquence en dehors de la ville, de chasse aux canards plutôt inattendue. Là où quelque fois Mendoza ne laisse pas son spectateur respirer il faut reconnaître qu’ici il effectue un truc assez nouveau qui promet pourquoi pas un prochain film hors du commun, qui convierait cette ambiance néo-réaliste dans laquelle le cinéaste est définitivement ancré avec des envolées spirituelles, beaucoup plus détachées, que seul un cinéaste actuellement sait gérer : Apichatpong Weerasethakul, le thaïlandais, dernier lauréat à la palme d’or, dont le dernier film était déjà avant son prix celui que je voulais le plus voir de cette sélection. Bref, à suivre cette possible transformation du cinéma de Mendoza…

     Il y a par moments quelques partis pris qui empêche le film d’atteindre une certaine perfection : Comme dans ses autres longs métrages des petites choses me gênent : la caméra tremblotante dans Serbis qui rendait le tout étouffant et puis l’endroit clos, alors que Mendoza est un maître dans la foule. Quelques scènes un peu trop démonstratives dans Kinatay, limite insoutenable. Ici c’est l’utilisation musicale (complètement inutile) et quelques plans dont on se serait bien passé. Mais en fin de compte et comme dans les films précédemment cités tout est presque légitime. Serbis est un film qui nous prive du mouvement de la ville à raison. Kinatay montre, logique puisqu’il s’agit d’un film d’horreur. Dans Lola la musique est vraiment de trop. Le climat est déjà très âpre, tendu, tellement fort en émotion qu’il est dommage d’avoir appuyer cela. Mais ça n’arrive que deux fois, et très brièvement durant le film, comment lui en vouloir ? Car à côté de ça je trouve John John absolument irréprochable, sauf que c’est sans doute celui des quatre qui me touche le moins, sauf durant les dernières minutes. En définitive soit je ne sais pas ce que je cherche, soit je place la barre trop haute. Il y a de fortes chances que ce soit au niveau de l’attente que ça se joue et au niveau de l’immersion, tant je vie chacun de ses films. Forcément, à y entrer corps et âmes à chaque fois, il peut y avoir quelques instants en dessous. Quoi qu’il en soit, c’est un très beau film.

1...180181182183184...203

Catégories

novembre 2017
L Ma Me J V S D
« oct    
 12345
6789101112
13141516171819
20212223242526
27282930  

Auteur:

silencio


shaolin13 |
Silyvor Movie |
PHILIPPE PINSON - ... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Playboy Communiste
| STREAMINGRATOX
| lemysteredelamaisonblanche