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Les invités de mon père – Anne Le Ny – 2010

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     1.0   Il y a au moins quelque chose qui fonctionne dans ce film ce sont les scènes que se partagent Karin Viard et Fabrice Luchini, deux acteurs que j’adore par ailleurs. Ils sont ici frères et sœurs et ce qui se passe sur le moment dans leur famille (la volonté de leur père d’héberger des sans papiers) va étrangement les rapprocher, alors qu’ils ne se parlaient plus pour ainsi dire depuis dix ans. Mais apparemment sans avoir choisi cela, simplement parce qu’ils ont dorénavant tous deux une vie chacun de leur côté. Ces retrouvailles désorganisées c’est ce que la cinéaste filme le mieux dans son film, peut-être aurait-elle dû ne s’intéresser qu’à cela d’ailleurs. Il y a quand même autre chose que je trouve plutôt intéressant – même si en y réfléchissant très petit bras – c’est le parti pris de ne pas avoir montré ce qu’il se passait réellement dans cet appartement, celui de leur père, qu’ils appellent par le nom de rue entre frangins. Tout marche donc sur un doute, une vérité indicible ou une illusion paranoïaque. Mais voilà, cela va dans le sens du film, dans cette idée dichotomique de répondre à un problème par un autre problème. Les invités de mon père est un film réac gentil, probablement de la pire espèce donc. On fait croire que l’on a des idées de gauche – il faut voir le nombre de fois que les personnages le répètent – pour finalement accoucher sur des valeurs belles et bien à droites. Cette bonne idée de faire un film sur l’immigration pourquoi pas, mais que reste t-il derrière ? Que restera t-il en fin de projection ? Le sentiment que c’est bien d’être gentil c’est vrai, c’est bien de défendre une cause en y mettant les pieds dedans mais malheureusement ça fait exploser une famille. On y parlera de deshéritage. Certains seront anéantis. Puis d’autres n’y verront qu’une solution : tout balancer au service d’immigration. Et qu’y a t-il en échange ? Parce qu’on n’imagine pas que la cinéaste s’arrête là. Et bien elle se dit que montrer des vies qui implosent mais pas forcément en mal ça peut faire passer la pilule. Tatiana sera d’abord une bombe atomique avant de devenir un monstre puis une victime. Tout est prévisible c’est une horreur. A la toute fin, alors que ‘les invités’ auront dû reprendre l’avion, les deux frangins esseulés retrouvent un bulletin de salaire de la petite Solina. De très bonnes notes et des encouragements pour son intégration. Tu te rends compte de ce que l’on a fait, constate Karin Viard en s’adressant à son frère. Oh merde, répond t-il. Puis sa femme à lui, de prendre la feuille et sans la moindre grimace de la foutre dans un sac poubelle. Cette femme, jouée par Benguigui, c’est finalement le vrai visage de cette famille, c’est la seule dont les plaintes et tout le reste fassent vraie. Le reste n’est que mensonge. Comme tout le film. Dans la toute dernière scène du film, Aumont est au bord de la mer, transformé en légume, enfin presque. Une amie pas toute jeune le garde en quelques sortes. Luchini vient lui rendre visite. Son père, allongé sur un transat, a une gaule pas croyable, parce que la vieille femme le nourrit de tisane au gingembre. Rappelons que durant tout le film on se dit qu’il doit bien s’éclater avec Tatiana, du haut de ses 80 printemps. Puis dans sa main il tient une canette. Une canette de Fanta. Le même parfum que celui qu’utilisait Tatiana pour accompagner son champagne. Voilà l’unique trace qu’aura laissée cette jeune femme dans la vie de cette famille : Une bite en l’air et du fanta. Puis une petite phrase pour finir, afin de détendre l’atmosphère. Comme si on en avait vraiment besoin. Les deux hommes regardent alors l’océan et nous tournent le dos. Evident qu’ils tournent le dos aux pays de l’Est. Tout comme la réalisatrice en fin de compte…

Le temps des grâces – Dominique Marchais – 2010

Le temps des grâces - Dominique Marchais - 2010 dans Dominique Marchais le-temps-des-gracesL’autre vie moderne.

     5.5   Alors bien sûr c’est intéressant, instructif et sans doute indispensable mais ce qui ne fonctionne pas ici, à la différence du dernier film superbe de Raymond Depardon, ce sont les témoignages. Ce ne sont pas de simples paysans, de simples agriculteurs à qui l’on demande de s’exprimer mais des politiques avant tout. Je n’ai presque jamais été touché par ce que me disait le film, là où chaque intervenant dans La vie moderne en devenait par de simples mots, parfois même uniquement des regards ou des postures carrément bouleversants. Là j’entends du discours politisé, une séance de cinéma hyper didactique en somme où je me sens agressé, pointé du doigt. Je n’y vois aucune vie. Je ne remets pas en cause la véracité de leurs discours mais nombreux de ces intervenants font toc dans le paysage à mon sens, beaucoup plus à l’aise dans un bureau qu’au volant d’un tracteur. De l’agriculteur et maire de telle ville, on passe à l’agriculteur et écrivain et on revient à un autre maire. Ces gens de me parlent pas car ils ne sont, à mon sens, pas pris sur le fait. Tout m’apparaît comme planifié. De fait, la fausseté de certains m’épuise et lorsque je les retrouve je préfère ne pas les écouter, donc je m’ennuie. Il n’y a qu’avec ces interviewés retraités qu’il se passe vraiment quelque chose à mon humble avis. On est loin de l’envoûtement affectif que produisait La vie moderne. Maintenant est-ce un mal ? L’enjeu est ailleurs, il est autrement. C’est simplement que pour moi c’est du discours. Et le discours pour le discours m’épuise.

     Malgré tout le propos est terrassant. Car plus que la mort d’une époque c’est surtout la mort de la vie agricole. C’est l’avènement des compétitions, de l’argent, et donc des disparitions des petits. Mais plus qu’un simple constat nostalgique et dramatique, c’est un soulèvement de questionnements. Pourquoi les sols meurent ? Pourquoi l’agriculteur se doit aujourd’hui d’avoir une double activité pour s’en sortir ? Quels moyens sont à notre disposition pour préserver cette culture vitale ? Comment va t-on tenter de palier à cette rupture ? A ce niveau l’enjeu devient forcément politique. Un moment donné on longe une route (dommage que nous ne soyons que si peu dehors d’ailleurs, il me manquait sans doute aussi cette respiration) de banlieue parisienne, ou peut-être que c’est dans L’Eure je ne sais plus, et un agriculteur, au volant de sa voiture, parle de l’histoire des terrains, des parcelles, de ces milliers d’hectares, du rachat des petits par les plus grands. Avant, dit-il, vingt parcelles se partageaient dix hectares, puis ce fut le contraire, et c’est pire aujourd’hui. Voilà ce n’est pas un parallèle avec le cinéma que l’on peut vraiment faire, mais un parallèle avec la salle de cinéma, avec son devenir. Marrant je parle d’hectares, il y a un truc auquel je repense qui m’a profondément gêné, on emploie autant de chiffres que durant les régionales. Quand je disais que la plupart des intervenants étaient des politiciens. Ils ont cette science infuse qui m’agace profondément, ils n’ont pas cette naïveté, ce cœur qui me permettrait d’être toucher par cette histoire, plutôt cette tragédie d’ailleurs. Mais il faut le voir je pense. Sitôt que l’on accepte la leçon le film est passionnant, et on en ressort enrichi, c’est certain. Ce qu’il s’est trop rarement produit me concernant. Pour finir sur une note positive : je trouve le dernier plan absolument somptueux. C’est comme si je l’avais attendu pendant tout le film. Il m’apparaît comme une conclusion belle et plombante qui, par son silence et son détachement m’a beaucoup touché.

Confidences sur l’oreiller (Pillow talk) – Michael Gordon – 1959

Confidences sur l'oreiller (Pillow talk) - Michael Gordon - 1959 dans Michael Gordon confidences-sur-l-oreill-ii03-g

     6.4   Pillow talk repose beaucoup sur son duo d’acteurs, Doris Day et Rock Hudson, tous deux épatants. Et pourtant c’est un film tout aussi passionnant scénaristiquement. Postulat de base : Jan Morrow et Brad Allen ne se connaissent que de voix, pour la simple et bonne raison qu’ils partagent la même ligne. L’une est décoratrice d’intérieur et a de nombreux coup de fils quotidiens à passer, l’autre est un dom juan qui écrit des compositions musicales et passe un temps fou au téléphone avec ses proies. En gros ils se détestent. Enfin c’est surtout elle qui le déteste. Et puis un jour Brad découvre que son meilleur ami fait des pieds et des mains pour sortir avec l’autre extrémité de sa ligne (comme il l’appellera un moment donné) qui n’est vraiment pas facile d’accès. Un jour il la voit et tombe sous son charme. Se faisant passer pour un simple touriste texan, Brad va tout donner pour la séduire. Et il réussira. Jusqu’à la tombée des masques… C’est un film incroyablement drôle, j’ai adoré. Il faut voir le nombre de situations fabuleuses dans lesquelles notre couple improbable s’embourbe. Et puis en même temps c’est assez touchant. C’est plein d’instants délicieux. Il y a certains running gags, dont celui avec le gynécologue et son assistante – carrément absurde – qui sont très bien sentis ! Super moment. 

Lola – Brillante Mendoza – 2010

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La vieille fille.     

   7.0   Le cinéaste philippin récidive. Après les superbes John John, Serbis et Kinatay où il s’intéressait respectivement à une mère porteuse qui devait se séparer de son fiston âgé de trois ans, au quotidien cru et frénétique d’un cinéma porno et de la famille qui le gère, à un voyage au bout de l’horreur d’un jeune homme fraîchement marié, voilà que Brillante Mendoza nous demande de suivre deux grands-mères en pleine survie, dans un chassé-croisé bouleversant. Une lola est une grand-mère aux Philippines. Ici il y a lola Sepa, qui cherche à offrir de dignes sépultures à son petit-fils tué d’un coup de couteau la veille dans un coin de Manille, tout en réclamant que justice soit faite. Il y a aussi lola Puring – qui apparaîtra à l’écran après un bon quart d’heure – qui n’est autre que la grand-mère du garçon meurtrier, qui va tout tenter d’abord pour le disculper, puis arranger le problème ‘à l’amiable’ avec l’autre famille. Comble de la situation impossible dans laquelle est engluée la ville, et donc le pays, ce sont ces deux vieilles femmes qui semblent combattre les éléments, les distances, les lois et la mort. Dans une première séquence hallucinante, lola Sepa marche contre le vent et la pluie, un parapluie dans une main, le bras de son petit-fils dans l’autre, dans les rues de Manille sans que l’on sache trop pourquoi dans un premier temps. Séquence très longue, qui rappelle beaucoup les premières images de John John, où l’on apprivoise le climat hostile et les rues bruyantes de ces ruelles. Jamais un film n’aura d’entrée été aussi immersif, on n’est pas loin de capter certaines odeurs. Finalement, lola cherche simplement à allumer puis déposer une bougie à l’endroit où son fils est décédé. Même l’allumage de la bougie est une épreuve fatigante, alors on sait que durant tout le film il s’agira d’une épreuve, que l’environnement n’aidera en rien les désirs de nos lola.

     Mais la grande force, une fois de plus, du cinéaste est de ne pas expliquer certaines motivations. Ainsi il est tout aussi simple de comprendre les démarches des lola (quoique…) qu’il est difficile, sinon impossible, de comprendre celles de leur entourage. On ne saura jamais ce qui s’est véritablement passé entre leurs deux petits-fils, ce n’est de toute façon pas ce qui nous intéresse. De la même manière on peut percevoir les limites de ce cinéma très empathique, car proche des personnages à l’infini : chez Ken Loach par exemple, où le processus de victimisation est poussé à outrance, ce qui paradoxalement nous éloigne des personnages. Chez Von Trier aussi bien sur. Mais chez Mendoza, que l’on rapprochait plutôt d’un cinéma Dardennien, quoique les motivations concernant ne serait-ce que les éléments soient totalement différentes, il y a autre chose : C’est le fait de suivre les personnages et de casser par moment cette empathie évidente en les montrant effectuant des gestes, des actions qui peuvent les rendre antipathiques. Ainsi l’acharnement de lola Sepa qui voudrait voir mourir sur-le-champ le bourreau de son petit-fils. Ou encore la malice de lola Puring lorsqu’elle vole son client à l’usure (le billet de 50 pesos) où lorsqu’elle tente de manipuler les sentiments de l’autre lola en lui parlant de ses rhumatismes. C’est ce qui rend passionnant ce double voyage qui se chevauche durant deux/trois instants. Car à la fin de ce périple, toutes deux seront à égalité, comme elles l’étaient déjà au début, elles tentent de survivre.

     Le film atteint une puissance assez nouvelle dans le cinéma de Mendoza dans trois séquences particulièrement marquantes, pas forcément les plus fortes (au sens émotion brute) mais justement les plus douces, trois séquences suspendues, hyper poétiques. La traversée en barque dans les rues de la ville complètement inondée, avec ce cercueil blanc qui semble lui aussi traverser une épreuve (scène qui m’a fait penser au meilleur moment du Temps des gitans). La scène des poissons, complètement frénétique autant que surréaliste, mais tellement détachée de tout ça qu’elle laisse entrevoir un rayon lumineux, de même que cette autre séquence en dehors de la ville, de chasse aux canards plutôt inattendue. Là où quelque fois Mendoza ne laisse pas son spectateur respirer il faut reconnaître qu’ici il effectue un truc assez nouveau qui promet pourquoi pas un prochain film hors du commun, qui convierait cette ambiance néo-réaliste dans laquelle le cinéaste est définitivement ancré avec des envolées spirituelles, beaucoup plus détachées, que seul un cinéaste actuellement sait gérer : Apichatpong Weerasethakul, le thaïlandais, dernier lauréat à la palme d’or, dont le dernier film était déjà avant son prix celui que je voulais le plus voir de cette sélection. Bref, à suivre cette possible transformation du cinéma de Mendoza…

     Il y a par moments quelques partis pris qui empêche le film d’atteindre une certaine perfection : Comme dans ses autres longs métrages des petites choses me gênent : la caméra tremblotante dans Serbis qui rendait le tout étouffant et puis l’endroit clos, alors que Mendoza est un maître dans la foule. Quelques scènes un peu trop démonstratives dans Kinatay, limite insoutenable. Ici c’est l’utilisation musicale (complètement inutile) et quelques plans dont on se serait bien passé. Mais en fin de compte et comme dans les films précédemment cités tout est presque légitime. Serbis est un film qui nous prive du mouvement de la ville à raison. Kinatay montre, logique puisqu’il s’agit d’un film d’horreur. Dans Lola la musique est vraiment de trop. Le climat est déjà très âpre, tendu, tellement fort en émotion qu’il est dommage d’avoir appuyer cela. Mais ça n’arrive que deux fois, et très brièvement durant le film, comment lui en vouloir ? Car à côté de ça je trouve John John absolument irréprochable, sauf que c’est sans doute celui des quatre qui me touche le moins, sauf durant les dernières minutes. En définitive soit je ne sais pas ce que je cherche, soit je place la barre trop haute. Il y a de fortes chances que ce soit au niveau de l’attente que ça se joue et au niveau de l’immersion, tant je vie chacun de ses films. Forcément, à y entrer corps et âmes à chaque fois, il peut y avoir quelques instants en dessous. Quoi qu’il en soit, c’est un très beau film.

Steak – Quentin Dupieux – 2007

Steak - Quentin Dupieux - 2007 dans Quentin Dupieux 18771579Chivers. 

   8.0   C’est quand même dingue (et plaisant) que ce genre de films puisse sortir en France aujourd’hui. Steak est avant tout un produit électrisant, de part sa musique d’abord. De toute façon il baigne dans l’électro tarabiscotée actuelle : Mr Oizo, alias Quentin Dupieux, connu pour son Flat Beat, moins pour d’autres trucs absolument fantastiques, difficiles ou non à l’oreille. Mais aussi Sébastien Tellier, qui participe à la BO et joue un petit rôle clé dans le film. Steak c’est donc une rencontre entre un fabuleux compositeur de musique électronique indépendant et deux gros poids lourds de l’humour new age, découvert avec La tour Montparnasse infernale et la série H. On pouvait craindre que ce mélange soit indigeste, il est tout le contraire. Dupieux a su filmer, et il est le seul à ce jour, le duo de l’humour lourd/gamin/gogol/in trip Eric et Ramzy. Ils sont dans leur délire mais le cinéaste construit un truc génial autour de ce délire. Il n’y en a pas que pour Eric et Ramzy, il y a avant tout le monde Steak qui est crée. Sorte de vision futuriste où la mode Chivers aurait envahi les lycées, mode complètement loufoque où l’on est pas In si l’on ne boit pas de lait, si l’on ne s’est pas fait refaire le visage, si l’on ne roule pas en Hummer, si l’on ne participe pas à un jeu étrange où il faut se frapper à coup de batte de cricket et être bon en mathématiques, si l’on fume des cigarettes, si l’on ne fait pas comme il faut un check chivers. Un truc de dingue ! Le film regorge d’inventivité dans chaque plan, à chaque seconde. Steak est un film sur l’effet de groupe. Avant tout Georges est un rejeté. Un jour il trouve une arme et tue ceux qui l’emmerdaient. Par hasard c’est Blaise, son ami, qui va se faire arrêter à sa place. Sept ans plus tard, Blaise sort de prison et Georges tente de faire partie d’un groupe, le plus ‘tendance’ du moment. Blaise désormais rejeté par son ami, se voit contraint de devenir lui aussi un chivers. Lorsque l’un s’est fait opérer du visage et porte un bandage sur toute la tête, l’autre l’imite en se mettant des agrafes sur les tempes pour que ça lui tire les traits. C’est un film aussi drôle que barré. Mais surtout c’est très bien réalisé, la caméra est posée, la musique est judicieusement choisie, et c’est un film qui ne prend pas les gens pour des cons. Steak c’est un nouveau langage. A l’image de cette phrase qui revient fréquemment : « Mais ça se dit plus ça ! ». Il faut tout réapprendre. Les personnages doivent tout réapprendre, il s redeviennent enfant, et c’est là que ce duo est une idée incroyable, quoi de plus judicieux que d’avoir pris ces deux gosses. Et de la même manière le spectateur doit lui aussi tout réapprendre, car il n’a jamais vu un ovni pareil. A sa sortie le film a fait un flop. Normal, les gens y allaient en pensant voir une merde avec Eric et Ramzy, ils ne s’attendaient pas à voir du cinéma.

Copie conforme – Abbas Kiarostami – 2010

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Voyage en Italie.    

   7.5   Au tout début du film, un écrivain vient parler de son livre Copia conforma, qui illustre sa théorie selon laquelle une belle copie vaut mieux qu’un original. Séquence éreintante, du bla bla intellectuel et théorique dans lequel je ne suis jamais entré. Finalement à tort car je trouve qu’avec le recul c’est une entrée en matière parfaite. Une femme dans le public écoute ses dires tout en flashant sur le bonhomme, arriviste grisonnant se la jouant cool (le téléphone portable) pour dénaturer l’enjeu barbant de sa situation. Elle souhaite le revoir. Elle va le revoir. Séquences d’errances où la conversation prend une place dominante. Il est d’abord question de son livre, de digressions autour du thème de l’original et de sa copie. Puis il y aura l’histoire autour de ce tableau, qui selon elle illustre à merveille ce que cherche à dire cet homme, qui ne comprend pas pourquoi on présente l’œuvre comme une copie avant de parler d’art. Peu à peu, davantage de banalités, même si le cinéaste s’évertue à exploiter grossièrement ou subtilement, c’est selon, les aléas de son exercice de style. On aura droit à une superbe scène dans une voiture. A une longue marche face aux personnages dans des plans très cinéma italien néo-réaliste. Puis, dans une scène centrale absolument magnifique, il y aura un glissement. Une histoire qu’il lui raconte d’une femme qu’il observait de sa fenêtre, ne marchant pas en même temps que son fils qui la suivait une cinquantaine de mètres derrière. Elle avouera alors qu’elle n’était pas très bien à cette époque là. J’écarquille les yeux, je suis perdu. Tellement pris par les soubresauts de cette passionnante rencontre, de cette agréable promenade, j’en avais oublié que Kiarostami poursuivait son exercice de style. Séparer le vrai du faux, la copie de l’original, pas toujours si simple. Au même titre que ce tableau qui jouissait de la réputation d’œuvre d’art unique et originale, découverte il y a peu comme la copie réalisée par un faussaire. Cet homme et cette femme ont maintenant l’air de se connaître. Les choix de mise en scène ne sont pas très heureux à cet instant : l’abus du champ/contrechamp où chacun parle à son tour face caméra décrédibilise le jeu d’acteur donc la valeur des personnages, de leur conversation, dans laquelle j’étais plongé entièrement depuis leur rencontre. Mais finalement c’est un procédé légitime, le cinéaste poursuivant sa quête théorique. Ils se connaissent, et bientôt, parce que la serveuse du bar dans lequel ils sont les prend pour maris et femmes, le jeu se poursuit. Ils sont maintenant en couple. La marche toscane reprend à travers les ruelles, jusque sur cette fameuse place où se trouve le David de Donatello. Quelques rencontres, avec des jeunes mariés, avec un couple un peu plus âgé, puis un simple regard sur un couple beaucoup plus âgé encore. Lequel est une copie, lequel est un original ? Moi-même je ne savais plus quoi penser. Avais-je vu une rencontre avant tout, ou bien la simulation d’une rencontre ? Ai-je vu un vrai couple sur le déclin qui se souvient, qui se détruit, ou simplement des personnages qui se prennent pour un couple ? Il y a le problème de la langue aussi. Elle parle anglais, italien et français. Il ne parle que les deux premières langues. Elle parle à son fils en français. Après la pirouette scénaristique, il se met lui aussi à parler français. Chez Kiarostami la langue n’est pas une barrière comme chez Godard (Le mépris) elle agrémente la richesse des dialogues, elle entre dans cette volonté théorique. Si bien que l’on ne sait plus, un moment donné, avec laquelle des langues ils sont le plus à l’aise, quelle est la langue originelle de l’un et de l’autre. Où est l’original, une fois de plus ? Il y a une séquence que j’aime beaucoup, qui m’a un peu rappelé Rohmer, c’est la rencontre avec le couple qui vient en Italie pour la cinquième fois, disent-ils. Après que cette femme lui ait exposé son avis enthousiaste à propos de la statue, ce qu’elle représente pour elle avec ce visage féminin sur cette épaule masculine, cette sérénité, cette confiance qui s’installe, son mari prend notre homme à part en lui disant que la seule chose que sa femme cherche c’est une main sur son épaule, et tout ira alors beaucoup mieux, comme Brialy devait poser la sienne sur le genou de la jeune Claire. Notre homme, pour trouver cette sérénité tant convoitée doit apparemment effectuer ce simple geste. Copie du David  de Donatello ? Si ce mouvement ne donne pas grand chose c’est l’intention qui me plait ici, c’est la rencontre avec ce couple principalement. D’ailleurs, la première fois qu’on les voit, ils sont face à face, la caméra s’aligne derrière avec leurs corps. Ils ont l’air de se disputer. Quelques secondes suffiront, ils reprendront leur marche et l’on s’apercevra que l’homme était simplement au téléphone, avec son fils je crois. Le fils toujours. La copie ? Il y a dans chaque situation, dans chaque plan une symbolique sur le thème du vrai et du faux. C’est un jeu, presque un jeu de piste, je trouve cela passionnant. Parfois c’est un peu trop appuyé comme la présence quasi permanente de miroirs dans les plans. Et donc, dans ce qui se révèle être une conversation sans fin, sans objectif particulier, une relation complètement factice, c’est au contraire pour moi un bonheur de chaque instant. Car derrière toute cette machinerie ultra théorique et bien il y a de la vie. Je vois d’abord le fruit d’une belle rencontre. Je vois ensuite l’errance d’un couple qui se délie. Je ne me souviens pas de cette manipulation ultime. C’est en cela que je trouve le film magnifique.

Exilé (放逐) – Johnnie To – 2007

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      6.5   Qu’est ce qui m’a manqué avec le diptyque Election, ses deux films qui ont précédé celui-ci ? Probablement la dérision. L’action c’est une certitude, Election en étant quasiment dépourvu, mais aussi l’humour inhérent aux scènes d’action justement. A croire que To ne sait pas délier les deux. Election c’était beau mais c’était chiant. Et puis ces histoires de mafia, de triades, avec volonté de prise de pouvoir d’un côté et obsession de la dignité de l’autre, franchement on a vu ça cent fois, autant revoir la trilogie de Coppola. Non, Exilé se rapproche davantage de Vengeance (qu’il a fait après) que j’aime aussi beaucoup. Bien qu’ils soient pourtant très différents tout de même, il y a au centre comme souvent le thème du retour, de la vengeance personnelle. Ce climat là plane beaucoup sur Exilé. Dès la première séquence. Une bande de tueurs fait irruption chez un ancien de chez eux qui a décidé de se ranger pour passer du temps avec sa femme et son gosse. On nage en plein western. Et très vite on se met à rire. On est donc en plein western spaghetti revisité. Niveau narration, il y a évidemment pas grand chose mais ce n’est pas ce qui m’intéresse chez ce cinéaste hong-kongais. C’est la forme, ces ralentis hyper stylisés, ces scènes de gunfights à tomber par-terre, dans ces conditions le reste n’est que broutille. Il y a une telle aisance dans la chorégraphie de l’attente et de l’action, tout est magnifiquement millimétré, c’est vraiment excellent. Un régal !

 

Greenberg – Noah Baumbach – 2010

Greenberg - Noah Baumbach - 2010 dans Noah Baumbach ben-stiller

If You Need A Friend.

   6.5   Si l’on a vu le précédent film du cinéaste (Le très bon Les Berkman se séparent) on sait donc que Greenberg ne sera pas seulement un film qui prouvera une fois de plus le génie comique de Ben Stiller. Greenberg permet de voir Ben Stiller en acteur formidable tout simplement. Deux hommes dans le film se nomment Greenberg, deux frères, l’un père de famille qui part en vacances au Vietnam, et l’autre, célibataire torturé, à qui le premier a confié sa maison durant une quinzaine de jours. Il y a une telle gravité sur le visage de Ben Stiller, je n’avais encore jamais vu ça chez lui. Il est incroyable de tristesse et de névrose enfouies.

     C’est un film sur la solitude d’un homme mais c’est aussi celui d’une rencontre, entre deux êtres paumés. Car il y a cette femme, assistante de la bonne famille, tout aussi perdue, qui caresse le doux espoir de devenir chanteuse, en qui Roger Greenberg va découvrir pas seulement une accompagnatrice de dog-sitting mais aussi quelqu’un à qui parler, quelqu’un qu’il serait en mesure de séduire. Tous deux sont très maladroits, cherchent à combler un manque, ou un vide.

     Greenberg ne ressemble à aucun autre film, il est habité d’un faux rythme, on ne sait jamais où il nous emmène, on ne sait pas ce que le personnage essaye de dire ou de faire la moitié du temps. D’une part je trouve cela passionnant ce personnage presque intouchable (parfois même antipathique) et puis dans le même temps j’ai tendance à me sentir loin. C’est un personnage dans un état dépressif, et comme face à toute dépression, il y a une part de fascination mais aussi une part d’incompréhension. Néanmoins je trouve avec le recul que le film m’a davantage passionné qu’égaré. Et quand il me perdait j’ai toujours chercher à me rattraper aux branches ici et là. Du coup j’ai l’impression d’avoir rater plein de choses, c’est une bonne chose.

     Et puis faut dire que Los Angeles y est magnifiquement filmé. Le film séduit là où l’on ne l’attend jamais : la relation avec l’ami plus complexe qu’elle n’y paraît, celle avec Florence difficile à cerner, lors de cette soirée à confrontation de générations aussi (sublime séquence où l’on entend d’ailleurs Melody de Gainsbourg), ou bien dans ce départ instinctif. C’est la grande force du film à mon sens : son caractère inattendu. Je suis sorti du cinéma quelque peu désarçonné, mais il s’est passé un truc.

Tatarak – Andrzej Wajda – 2010

Krystina-JandaRevivre dans la fiction.     

   5.5   Tatarak c’est un documentaire sous forme de long monologue d’une actrice d’une part et une fiction avec la même actrice d’autre part. Krystina Janda, dans une chambre d’où filtre à peine un rayon lumineux à travers la fenêtre, raconte les derniers instants de la vie de son mari, le chef opérateur Edward Klosinski, qu’elle a veillé à son chevet jusqu’à son ultime soupir. Décor ultra minimaliste car il s’agit d’une chambre à coucher, très sombre, peu meublée, avec comme choix de mise en scène le plan fixe, comme seul mouvement cette femme qui va du lit à la fenêtre, sort du champ ou fume une cigarette ou s’assoit sur une chaise. Le récit c’est d’elle qu’il vient, c’est l’actrice elle-même qui l’avait écrit.

     Dans le même temps, elle tourne Tatarak, film de Wajda dans lequel son personnage, dont on annonce une mort certaine, reprend goût à la vie aux côtés d’un jeune homme de vingt ans dans lequel elle voit un peu de ses fils, disparus en guerre. Le film dans le film m’ennuie. J’aime tellement cette entrée en matière, ce long plan fixe et les paroles de cette femme (car probablement j’y vois du vrai justement) qu’il m’est difficile de m’attacher à cette fiction, aux personnages de cette fiction, qui eux sont tous factices. Pourtant j’aime beaucoup ce climat de mort, cette oppression au ralenti – comme une lente agonie – qui parcourt le réel et la fiction. C’est très bien pensé mais il me manque un truc, car malheureusement ça ne me touche que très peu, alors que ce pourrait être immense.

L’évangile selon saint Matthieu (Il vangelo secondo Matteo) – Pier Paolo Pasolini – 1965

vangelo5Passion.

   9.5   Il n’y a je crois pas meilleure retranscription cinématographique de l’évangile que celui du cinéaste italien Pier Paolo Pasolini. Il m’est très difficile d’en parler tant il représente pour moi une sorte de quintessence, telle une œuvre intouchable, sans équivalence. Ce ne sont donc que des superlatifs qui me viennent à l’esprit. J’aime les directions que le film s’engage à prendre, il n’a donc pas le temps d’ennuyer car tout est histoire de mise en scène, de partis pris de montage fulgurants. Dans la première partie du film, que l’on pourrait appeler L’enfance de Jésus, nous sommes dans un cinéma presque entièrement muet. Comme si Pasolini confondait les genèses. Hormis les apparitions de l’ange Gabriel à Joseph dans un style quasi-Buñuelien, nous restons dans un style très documentaire, dénués d’effets inutiles et ponctués musicalement par du Bach, du Mozart voire quelques chants africains de temps à autres. Respect de l’évangile d’une part et profanation mythologique d’autre part. Et un sublime noir et blanc. Lors du voyage de Jésus pour rejoindre la terre sainte, durant lequel il proclame les volontés du seigneur et effectue des guérisons magiques, la mise en scène est encore différente, peut-être plus théâtrale, mais pas vraiment, plutôt un cinéma qui m’évoque Dreyer ou Bergman. Et toute la fin des flagellations à la crucifixion, on dirait que Pasolini filme sous le manteau. L’objectif se cache derrière les nuques du peuple qui se délecte des souffrances du christ. Lors du chemin de croix, on semble faire aussi parti de la foule. Et chaque plan sur le mont Golgotha est une tuerie sans nom. C’est magnifique. C’est passionnant. C’est à mes yeux l’un des plus beaux films du monde. 

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silencio


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