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Jauja – Lisandro Alonso – 2015

21. Jauja - Lisandro Alonso - 2015La dernière piste.

   7.1   N’ayant pas de nouvelles de Lisandro Alonso depuis Liverpool, j’étais assez enthousiaste – J’aime tous ses films jusqu’à présent – à l’idée de le retrouver, qui plus est dans sa pampa qui était au cœur de son premier long, minimaliste, La libertad, mais fébrilement tant je craignais de le voir investir d’autres territoires, non pas géographiques mais éthiques, percevant mal comment son cinéma pouvait s’adapter au western en costumes, au choix d’un format carré et à l’atout star – Viggo Mortensen y campant le premier rôle. Mais Jauja est un film vraiment passionnant, fait de trois parties (trop) distinctes qui restent en tête : une première où on a l’impression d’être chez Albert Serra, celui de Honor de Cavaleria. Une seconde où l’on retrouve du pur Alonso, dans un cadre plus spacieux encore. Et une dernière, rupture spatiotemporelle qui te laisse sur le carreau comme dans le final de L’apollonide ou dans un film de Weerasethakul. Les extrémités du film sont de prime abord assez déstabilisantes, d’une part sans doute parce qu’elles sont éloignés du style Alonso, d’autre part car je peine à leur trouver l’obligation d’exister. Mais franchement, c’est fort. Et osé. A l’image de sa maigre mais déjà impressionnante filmographie, d’une cohérence remarquable.

Montag (Montag kommen die Fenster) – Ulrich Köhler – 2006

20. Montag - Montag kommen die Fenster - Ulrich Köhler - 2006Une femme seule.

   6.2   Mon voyage en Allemagne d’hier soir m’aura permis de découvrir le beau Montag, très ancré dans la Nouvelle vague allemande, dans lequel une femme déserte son foyer et erre, mystérieusement, sur la route, chez son frère, dans les montagnes puis un grand hôtel aux côtés d’un vieux tennisman (Ilie Nastase erre aussi, à sa manière) avant qu’elle ne revienne sur ses pas. Le contrepoint de la deuxième partie, davantage centré sur son mari, apporte un éclairage aussi doux que cruel sur le destin de ce couple en crise silencieuse. Le final, beau, froid, inéluctable, viendra parfaire un film d’une sécheresse absolue, qui ne sera jamais sorti de sa ligne claire. Il me manque toutefois un décrochage plus franc, une petite étincelle (que je pouvais trouver chez d’autres jeunes cinéastes teutons : Maren Ade dans Everyone else, Angela Schanelec dans Marseille, Jan Bonny dans Gegenüber) pour trouver ça superbe, bouleversant, mais c’est un beau film.

John From – João Nicolau – 2016

18. John From - João Nicolau - 2016Bulle solitaire.

   5.8   Mon fils s’est occupé du tirage au sort pour ce premier voyage. Je m’envole donc pour le Portugal.

     Fonctionnant souvent comme une bulle de rêve qui vient s’emparer d’un réel froid et ennuyeux (La famille, le voisinage, l’architecture) à l’exception de cette amitié et ses codes secrets (Les messages dans l’ascenseur dont on ne saura jamais le contenu, l’iPod oracle, le faux prénom commun) John From dégage une certaine chaleur, à l’image de la richesse de ses couleurs, son éclectique bande-son pop, agréable le temps d’un instant avant qu’on s’en détache au suivant.

     J’ai pensé à Wes Anderson, essentiellement, mais aussi à Aki Kaurismaki, tant leur cinéma se complait aussi dans la vignette, la géométrie du cadre et les couleurs franches – S’il m’arrive d’être admiratif, j’y reste aussi très en retrait. Visuellement c’est donc très beau, mais il y a quelque chose d’un peu trop propre et maîtrisé là-dedans, qui m’en garde systématiquement à distance.

     Je pense que ce sont les échappées oniriques qui m’ont le plus parlé, cette impression d’un Lisbonne transformé en fantasme mélanésien (Relié à l’exposition du voisin dont Rita, 16 ans, tombe éperdument amoureuse) tout en masques, peintures et déguisements.

     Enième conte d’été et variation autour du passage à l’âge adulte, John From m’a beaucoup fait penser à cette grande série de téléfilms Tous les garçons et les filles de mon âge, principalement Travolta et moi (Patricia Mazuy) et Us go home (Claire Denis). Si le film de Joao Nicolau n’atteint pas leur beauté, on retrouve cette même sensibilité flottante, cette liberté de ton qui l’éloigne des portraits classiques.

     Et puis il y a quelques idées de génie qui marquent un peu : Le balcon de Rita qu’elle remplit d’eau pour lui donner les apparences de plage, qui entre en écho à cette étrange expo de Mélanésie inondée. Ou cette réunion de copropriété (Qui rappelle Les bruits de Recife) dans laquelle chaque propriétaire semble plus éloigné l’un de l’autre que ne le sont le Portugal et la Mélanésie, l’artiste d’âge mûr et l’adolescente face à ses premiers émois.

Mouk !

mouk0Tour du monde.

     Mon fils étant pleinement plongé ces temps-ci dans les aventures de Mouk, ce petit personnage qui voyage de pays en pays, découvre les cultures chinoises, sahariennes ou péruviennes, j’ai décidé moi aussi de me la jouer Mouk mais en sédentaire et faire le tour du monde par le cinéma. Etant donné qu’il n’y a pas grand-chose d’excitant dans les salles ces temps-ci et que la fournée cannoise à venir ne m’inspire pas des masses (à quelques exceptions près) et qu’un grand événement personnel devrait vraisemblablement davantage m’éloigner des salles prochainement, je me suis concocté (en glanant dans ma dvdthèque et sur mon dd) une grosse session rattrapages, un jour, un pays (comme mon fils avec Mouk), un film, systématiquement des récents, souvent encensés, que j’avais raté, volontairement ou non. Dix-sept films, dix-sept jours. J’y crois. Mais possible que je sois encore dessus en juin, on verra.

Ma liste :

Allemagne : Montag, Ulrich Köhler (2006)
Argentine : Jauja, Lisandro Alonso (2015)
Australie : Wolf creek, Greg McLean (2006)
Chili : La danza de la realidad, Alejandro Jodorowsky (2013)
Colombie : L’étreinte du serpent, Ciro Guerra (2015)
Corée du sud : Haewon et les hommes, Hong Sang-soo (2013)
Hong-Kong : The grandmaster, Wong Kar-wai (2013)
Hongrie : White god, Kornél Mundruczó (2014)
Iran : Une famille respectable, Massoud Bakhshi (2012)
Italie : Reality, Matteo Garrone (2012)
Japon : Saudade, Katsuya Tomita (2012)
Lituanie : Indigènes d’Eurasie, Sharunas Bartas (2010)
Maroc : Rock the Casbah, Laïla Marrakchi (2013)
Pays-bas : Tricked, Paul Verhoeven (2014)
Portugal : John From, João Nicolau (2016)
Québec : Mommy, Xavier Dolan (2014)
Taiwan : Les chiens errants, Tsai Ming-liang (2014)

Grave – Julia Ducournau – 2017

30Naked blood.

   7.9   Qu’il est bon de voir un film de genre français prendre autant de libertés avec les coutures de jeu, de scénario, de mise en scène qu’il est coutumier de voir dans un premier long métrage. Si le film de la jeune Julia Ducournau (33 ans) en évoque d’autres, ce qui frappe avant tout c’est l’affranchissement qu’il fait état dans un genre sinon moribond, parcouru d’éclats trop rares, et souvent englué dans le citationnel.

     Je me demande si ce n’est pas la plus belle (audacieuse, innovante, stimulante) incursion horrifique dans le cinéma français depuis Trouble every day (2001). Non qu’ils se ressemblent, mais ils appartiennent tous deux à un sous-genre du cinéma d’horreur : Le cannibal movie. Non qu’ils soient à proprement parlé horrifique d’ailleurs, disons qu’ils ouvrent une brèche dans un genre trop corseté. Et si Claire Denis avait fait du sien un monstre passionnel cerné par une société indifférente, Julia Ducournau opte pour la body horror et pousse à son paroxysme cette inédite crise d’émancipation.

     Grave aurait pu se reposer sur son postulat. Si Justine, cette jeune étudiante vétérinaire, est végétarienne, c’est une affaire de sens (L’écriture est vraiment brillante) et non d’un simple fondement théorique. C’est évidemment en se pliant au traditionnel bizutage de l’université (Car Grave est aussi un super campus movie) que Justine va manger un rein de lapin cru. Un végétarisme brutalement mis en branle dont les répercussions vont vite apparaître : allergies cutanées, démangeaisons, vomissements. Justine fait sa mue. Puis choure un steak à la cantine, dévore une escalope à même le frigo, jusqu’à la déjà fameuse séquence du doigt.

     Si le film est si beau c’est qu’il tente (et réussit presque) tout. Il n’est jamais satisfait par les saillies qu’il égrène. Il y a du Cronenberg en lui, dans sa fascination pour le monstrueux (Crash) et son moite crescendo de métamorphose (La mouche) ainsi que dans son duo mortifère (Faux-semblants) – Magnifique relation entre les deux soeurs. Surtout il montre des choses qu’on n’avait jusqu’alors peu vu au cinéma et encore moins chez nous : Sans verser dans la complaisance à l’hémoglobine et la scène choc, il y a une crudité étrange qui parcoure le film, une fascination pour les poils, la sueur, l’eczéma, la merde autant que pour le sang.

     Finalement, en choisissant le mélange des genres, puisqu’il chevauche le teen-movie, le drame familial, le comique et l’horreur, Grave est le film casse-gueule qu’on rêvait de voir, capable de se réinventer partout, de se perdre parfois pour mieux rebondir, d’aligner les séquences sidérantes dans une esthétique propre, à l’image du plan-séquence de la fête, du bizutage en bleu et jaune, du massacre à distance (l’accident de voiture) ou d’une étrange escale autoroutière. Le tout ponctué par une bande-son idéale. Je suis pas loin d’y retourner.

Le dernier des mohicans (The last of the Mohicans) – Michael Mann – 1992

16Madeleine, définition.

   8.9   C’est toujours un exercice périlleux de revoir un film qu’on a tant aimé jadis, sans l’avoir revu depuis longtemps. Les déceptions sont légion, forcément, à quelques agréables exceptions près. Le dernier des mohicans constitue personnellement le sommet de cet exercice puisqu’il fut mon film préféré quelques années durant. Je pouvais le regarder en boucle. Je me souviens, j’étais en CM2, un ami – qui pourra se reconnaître s’il lit ces lignes et/ou s’il se souvient de ma fascination pour ce film – m’avait offert le bouquin de James Fenimore Cooper, la version abrégée chez Fabbri. Que j’avais dévoré. Puis j’avais lu l’édition Flammarion, nettement plus conséquente. Bref, j’étais fasciné par Œil-de-faucon et Chingachgook, terrifié par Magua, amoureux des filles Monro. J’imagine qu’il représente pour moi ce que Danse avec les loups représente pour d’autres.

     L’autre problème qui se pose c’est Michael Mann. Comment revoir, aujourd’hui, un film de Michael Mann qui ne fait pas très Michael Mann, après cette grandiose filmographie qui a suivi ? Car si Le dernier des mohicans aborde des thématiques tout à fait Manniennes, emprunte des chemins qu’on a pris l’habitude de croiser chez lui, le film en lui-même n’est pas un projet très personnel, c’est une adaptation, c’est une commande, c’est du classique, c’est polissé pour les récompenses (Qu’il récoltera peu, d’ailleurs).

     Bref, sans faire durer le suspense plus longtemps, j’ai adoré revoir cet ancien film de chevet. Je suis surpris d’avoir autant aimé le revoir, en fait. Je trouve que le film vieillit merveilleusement bien, qu’il passe en un claquement de doigts, qu’il est un pur film hollywoodien épique, opératique, nourri aux grandes acmés et aux musiques orchestrales de Trevor Jones. Ça pourrait être trop, comme ça pourrait l’être dans ses projets plus diaphanes que sont Miami Vice ou Hacker, pourtant les envolées lyriques emportent le tout, notamment car Mann était déjà un grand romantique et s’il est sans doute passionné par cette guerre de Sept ans, qui voit les affrontements entre Anglais et français (alliés aux amérindiens) il crée surtout une étrange dynamique des cœurs, trio amoureux archi classique mais sublime ici (Nathaniel, Cora, Duncan) et un duo, plus secret et silencieux (Alice et Uncas) qui explose dans un final absolument déchirant.

     J’en gardais le souvenir de superbes séquences (relativement étirées) qui débouchaient sur d’autres superbes séquences, de bout en bout. J’ai pas mal retrouvé ça : La chasse au wapiti, la ferme des Cameron, l’embuscade Magua dans la forêt, la ferme brulée, la bataille nocturne au Ford William Henry, la reddition des anglais, l’embuscade de la clairière, les canoës, la grotte, le village huron, le final sur les falaises. Tout fonctionne et se relaie comme dans un magistral film d’aventures, dans lequel Mann, déjà, y libère autant des pics de violence bien crus qu’il y trouve des moments de suspensions magnifiques. Et puis hormis Duncan (archétype du looser lâche et sacrifié) tous les personnages sont passionnants, les filles Monro comme la famille mohicans, et les présences parfois brèves assez mémorables : Le grand Sachem ou le général Montcalm (Très surpris de constater qu’il est joué par Patrice Chéreau). Et puis comme souvent chez Mann, il y a des regards qu’on n’oubliera jamais, celui d’Alice Monro sur le point de se donner la mort ici, ceux de Cora & Nathanael se croisant le soir de la bataille du fort. 

Girls – Saison 6 – HBO – 2017

09. Girls - Saison 6 - HBO - 2017Goodbye tour.

   8.5   J’en rêvais tellement de voir Girls s’en aller ainsi, via une saison exemplaire – Sa meilleure, haut la main – sur une désagrégation de son groupe (Les vestiges d’amitiés disparues fourmillent mais certaines persistent à y trouver encore un sens, jusque dans cette magnifique dernière apparition à quatre dans une salle de bain étriquée) et une grossesse solitaire. Dix épisodes parfaits, où certaines boucles se ferment et d’autres pas, rappelant qu’Hannah, Marnie, Jessa et Soshanna ont toutes vécues, à leur manière, des grisailles et des éclaircies, des brises et des bourrasques. L’une d’elle pouvait parfois être oubliée (par l’écriture) au détriment d’une autre, mais elles auront existé, nous aurons touché et/ou agacé, quoiqu’il arrive, au sein du groupe ainsi que dans leur propre bulle.

     Hannah n’aura jamais été autant au centre du récit que durant cette ultime saison. Logique étant donné que Girls est le bébé de Lena Dunham, qu’elle lui faisait ses adieux et que les maigres relations qui restaient du groupe ne pouvaient permettre de leur offrir à chacune un temps d’image similaire – à moins de pondre quatre parties par épisode, façon The Affair. C’est Hannah qui est partout. Seule souvent ou accompagnée ici d’un jeune surfeur de Montauk (Riz Ahmed, de The Night Of, dans un très beau premier épisode), là de son colocataire Elijah (Il faudrait presque faire une série uniquement sur cet acteur / ce personnage) ou d’Adam dans de brèves retrouvailles, assez bouleversantes d’ailleurs. Dès cet instant, la fin de la série semblait toute tracée, mais au moyen de ses ellipses dont elle est coutumière, Girls va choisir autre chose.

     Si Girls n’a cessé de scander qu’elle était la voix de la génération Y, elle aura aussi parfois brossé le portrait d’un couple de quinqua en pleine mutation jusque dans leur rupture et son aveu à lui d’homosexualité. Certes souvent de façon détachée, mais toujours là en filigrane. Et si la série s’ouvrait, il y a cinq ans, sur une dispute entre Hannah et ses parents qui décidaient de lui couper les vivres, elle se ferme aujourd’hui sur l’acceptation douloureuse d’être mère, d’aimer et d’être aimé de ce tout petit être qu’est son enfant. On se retrouve donc avec un épilogue en deux parties, une double sortie. Une fin attendue, groupée, scellant définitivement l’amitié de nos quatre Girls de Brooklyn. Et une autre, plus confidentielle, construite sur une assez imposante ellipse, qui semble moins fermer un chapitre qu’ouvrir un autre livre. Ça me plait bien.

     Un mot sur les corps, car c’est une série un peu plus crue que les autres, de ce point de vue-là. Lena Dunham n’aura cessé de se mettre à poil, dans les situations les plus inconfortables (Positions échevelées avec Adam Driver, partie de ping-pong…) mais sa mise à nu n’aura jamais été aussi poussée que durant cet ultime épisode, dans lequel, symboliquement, elle rappelle constamment qu’elle a tout donner pour Girls / qu’elle s’est littéralement mise à poil : On la voit sortir de son bain, donner son sein, tirer son lait, donner son futal à une gamine nue dans la rue, parler de son anus et son vagin, pester contre ses mamelons. Donc si ce dernier chapitre semble statuer sur une banale entrée dans l’âge adulte, une sortie un peu trop parfaite, tout ce qui s’y déroule – aussi bien dans ce qu’il est abordé que dans son étonnante construction – reste du pur Girls.

Certaines femmes (Certain women) – Kelly Reichardt – 2017

24. Certaines femmes - Certain women - Kelly Reichardt - 2017Dogs, quails and horses.

   7.7   On serait tenté de n’y voir qu’un film à sketchs, avec tous les défauts que le genre génère, pourtant Certaines femmes, qui fait le portrait de trois femmes sans les relier par la traditionnelle et usée fonction chorale, est tout sauf un film à sketchs, justement, puisque ces trois histoires, ces trois portraits forment l’histoire et le portrait du Montana, région dans laquelle s’ancrait le récit de « Both Ways Is the Only Way I Want It: Stories », de Maile Meloy, ce recueil de trois nouvelles que Kelly Reichardt choisit d’adapter.

     Qu’importe le « chapitre » la mise en scène est la même, les raccords visages/paysages aussi, de même que l’étonnante circulation des corps : leur déterminisme, leur posture, la façon de réinventer leur personnage. Entre le premier segment et le deuxième, un personnage revient, masculin campé par le trop rare James Le Gros. Et c’est Laura (Laura Dern, qu’on aimerait tellement voir davantage) qui fait le lien entre son premier et le troisième. C’est tout, inutile de davantage les entrelacer.

     C’est là uniquement pour créer un flux circulaire, un peu abstrait, aucunement pour apporter un rebondissement insensé, d’autant que si chaque petite histoire se déroule sur un sol identique, elles ne s’articulent pas du tout sur la même temporalité : Quelques heures pour les deux premières, quelques semaines pour la troisième. On sait comment fonctionne Kelly Reichardt et c’est justement parce qu’elle ose ce dernier plan incroyable (Le film s’ouvre et se ferme comme des plans de deux films de James Benning : RR et Two Cabins, un train de marchandise et une fenêtre carré) et ne tombe pas dans une retrouvaille un peu artificielle (Mais on en rêve, évidemment, si on aime les romances au cinéma) qu’on l’aime autant, depuis maintenant cinq films, tous merveilleux.

     On dit trois portraits mais on peut tout autant dire quatre, puisque le personnage joué par Kristen Stewart n’existe pas pour servir celui joué par Lily Gladstone, au contraire, c’est dans leur fusion égale et maladroite que va éclore des suspensions incroyables à l’image de la balade nocturne à cheval. Quatre femmes et deux hommes, certes plus distants, mais qui viennent parfaire ce curieux portrait d’une Amérique aux édifications tenaces et aux ramifications complexes : La souffrance d’être femme dans les métiers du droit, d’être épouse et mère comblée, de tomber amoureuse.

     Aux déplacements forcés qui résidaient dans ses précédents films (une balade en forêt, un road-movie interrompu, une traversée du désert, la construction et les conséquences d’un attentat) Certain women choisit le quotidien, qui n’est certes pas immobile puisque guetté par la surprise, mais dont le mouvement est plus délicat à apprivoiser, plus complexe à identifier. Trois solitudes, pourtant très différentes, qui se répondent sur d’infimes petites choses et qui constituent le terreau féminin de cette ancienne terre de western, puis se collisionnent en une triple scène quasi similaire : Un abandon profond et trois regards bouleversants. Une indifférence qu’il faut encaisser, que la mise en scène va souligner d’une distance plus ou moins importante entre deux corps toujours séparés par une vitre.

     Mon seul regret c’est la durée : Si j’aime autant le cinéma de Kelly Reichardt c’est parce que ses films  prennent chaque fois le temps de s’installer, de capitaliser sur leur lenteur, de créer du vertige avec peu de choses. J’aurais tellement aimé qu’on en voit plus de Laura, de Gina, de Jamie. Toutefois, il manque un petit quelque chose au deuxième segment pour atteindre la beauté des deux autres, ce bien que cette affaire de grès et cailles soit absolument géniale. Toujours est-il, mais on le savait déjà, que dans la beauté de ses images, la puissante incarnation de ses acteurs, la discrétion de ses mouvements, ses élégantes trajectoires, le cinéma de Kelly Reichardt est le plus beau du monde. Vivement le prochain.

The Affair – Saison 3 – Showtime – 2017

25Mises à nu.

   7.0   The Affair avait les cartes pour s’en aller en deux saisons. Le pourquoi du comment des flash forward qu’on retrouvait régulièrement en fin d’épisode était révélé en scellant cette histoire à quatre (Alison, Noah, Cole, Helen) par un étrange accident/meurtre qui ouvrait la voie à d’autres mensonges, d’autres chemins de vie. Comment se redéployer quand les deux grandes storyline (la relation adultère entre Alison & Noah, la mort de Scott Lockhart) sont échaudées ? Que cette nouvelle saison s’ouvre après une ellipse de plusieurs années (Qui ne sera jamais clairement dit mais dont on peut deviner la durée grâce à l’âge de Joanie, la fille d’Alison & Cole) montrait d’emblée une envie de redistribuer les cartes.

     Pas sûr que The Affair avait besoin de déterrer de lourds secrets inavouables (Noah trimbale le fard.eau d’avoir offert de mourir à sa propre mère) et opter pour l’option folie paranoïaque. C’est la saison Noah, en fait. Et c’est con, c’est le personnage qui me pose problème durant cette saison. Celui où j’ai d’abord la sensation qu’il y a beaucoup de choses à en dire (Son séjour en prison, son amour resté intact pour Alison, le lien fragile avec son fils, l’héritage de la maison de son père, sa rencontre avec une française) mais qu’on va tout liquider dans une intrigue faiblarde aux imposants relents schizophréniques. J’ai bien cru qu’on allait nous dire que le geôlier n’existait que dans sa tête. Et c’est tout comme.

     Un peu trop de Noah durant cette saison, donc. Et trop peu d’Alison. Elle illumine pourtant chaque épisode dans lequel elle se trouve. Les meilleurs chapitres sont les siens. Il pourrait n’y avoir rien écrit pour elle qu’on suivrait son quotidien à bicyclette avec passion. D’ailleurs que se passe t-il pour elle ici ? Une simple affaire de garde d’enfant. Et c’est passionnant, tellement bien écrit, tellement puissant sur ce que ça raconte, en filigrane et sans rien appuyer, de Gabriel, de Joanie après Gabriel, d’Alison jadis cadenassée par les Lockhart, d’Alison qui retrouve la vie au contact d’un père de famille paumé. Alison c’est Le personnage de The Affair, en fait. La saison 3 l’aura trop vite oublié.

     Pourtant la série continue de me passionner : Le temps qu’elle peut prendre pour gérer une discussion, un déplacement, les lieux qu’on y traverse, les personnages qui la meublent jusqu’aux plus secondaires (la sœur de Noah, le petit ami d’Helen, Luisa, Whitney…) et la toujours élégante construction qui fait sa marque, même si ça m’a semblé nettement plus gratuit et factice ici. Si le neuvième épisode venait fermer l’arc narratif sur la folie de Noah, de façon assez grotesque, la série allait prendre un risque dans le suivant, justement parce qu’il s’agit du dernier de la saison, en emmenant Noah à Paris et surtout en offrant l’un des chapitres/points de vue à Juliette, dont on ne connaissait encore presque rien.

     On aurait préféré revoir Helen ou Alison, mais c’est réussi, j’aime bien ce qu’ils ont crée avec ce personnage qui peut être vu comme un miroir de Noah. Surtout la saison se ferme de façon plutôt miraculeuse sur un chapitre Noah, forcément, mais surtout sur une retrouvaille bouleversante avec sa fille. J’aime trop The Affair donc il m’en fallait peu pour oublier la débâcle de l’épisode précédent (Qu’on peut aussi vite oublier en repensant au sublime épisode 6, avec Alison & Noah, on se refait pas) mais franchement, il me semble que finir là-dessus et sur une promesse de reconstruction familiale (d’un côté comme de l’autre, puisque le compromis semble avoir été trouvé aussi entre Alison & Cole durant l’épisode 10) est une idée lumineuse. Reste à se demander ce que The Affair peut nous offrir dans son ultime saison. Mystère.

La Mort de Louis XIV – Albert Serra – 2016

19Serra est mort, vive Serra ?

   4.3   Après Don Quichotte, Les Rois Mages et Casanova, Albert Serra poursuit sa grande peinture des icônes. Au demeurant, sale année que 2016 pour les grands acteurs français : Depardieu blasphème et hurle après son chien dans la forêt, Lavant incarne la version beauf de l’auteur de Voyage au bout de la nuit, Léaud campe un roi soleil tout en râles et balbutiements empathiques. Tous à leur crépuscule ou presque, physique, moral ou fantasmé. Le film de Serra s’avère être le plus intéressant des trois mais c’est justement parce qu’il est de Serra qu’il est aussi raté (mais nettement moins insupportable) que les autres dans la mesure où c’est un cinéaste de l’espace et du déplacement, de l’anti-naturalisme, de la quête abstraite, spirituelle, de la forme libre. Il ne peut donc pleinement se consumer dans un espace aussi confiné (Le huis clos d’une chambre royale), statique et story-boardé. En outre ça parle beaucoup trop. Un bon Serra est un film sans parole. Et le cadre ici répond à une esthétique fabriqué qui posait déjà problème dans Le chant des oiseaux (Dans lequel chaque plan faisait pose) quand il fascinait par sa liberté improvisée dans le beau Honor de Cavaleria. Et puis il faut bien le dire : C’est chiant (à mourir). Pour que ça relève d’une installation purement expérimentale, il aurait fallu garder le plan sur Léaud et uniquement sur lui. Dès qu’on s’en extraie, pour écouter parler la cour entre deux portes de couloir, chuchoter les médecins, accueillir un charlatan, pleurnicher les courtisanes, ça devient vraiment maladroit. De belles idées malgré tout : Le chant des oiseaux au début, qui s’efface pour laisser place à celui des mouches à la fin. La brève entrevue avec le futur monarque, Louis XV, son petit-fils de cinq ans. Et l’idée Léaud (Car l’idée me séduit plus que le résultat) pour jouer Louis XIV, tant Léaud est aussi un roi, en fait, celui de la Nouvelle vague, donc d’un cinéma et d’une époque mourante. Reste aussi la beauté des plans, les couleurs, les éclairages. Mais aussi beaucoup de suffisance démonstrative d’un auteur désormais convaincu qu’il en est un.

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silencio


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