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Tous à la manif ! – Laurent Cantet – 1994

tous-a-la-manifParenthèse enchantée.  

   6.5   Court-métrage de 28 minutes. Comme dans Ressources Humaines la division est au centre du film. A la différence qu’ici le jeune homme reste du côté du père. Il est serveur dans un bar tenu par son père. Il pourrait encore être étudiant mais il a choisi, par envie, dépit ou pression familiale, rien ne sera clairement dit, ce poste cadenassé dans lequel il semble éternellement empêtré.

     La division opère ici avec la présence d’étudiants, du même age que ce garçon. On est du côté de La Sorbonne, il est question d’une grande manifestation anti-flics, et l’on se réunit justement dans ce bar pour faire interagir grandes phrases, coup de gueules et préparation stratégique. Le garçon regarde tout ça de loin, il a cette impression d’être à des années lumières de ce qu’il se passe sous ses yeux. Mais il est intrigué et très vite il prend part (tout en continuant son travail) aux joutes verbales, non sans une certaine pudeur ou timidité.

     A la fin du film, il verra le cortège partir à travers le boulevard parisien, impuissant, se retrouvera en tête-à-tête avec son père, débarrassant les tables de ses convives qui auraient pu devenir des collègues, ou amis. L’idée de ne pas évoquer d’emblée la situation familiale est judicieuse. Il faudra une vingtaine de minutes pour que cet homme appelle son employé ‘fiston’ et que l’on comprenne que tout ici est affaire de famille, que quelque part les issues sont doublement bloquées. Ce garçon c’est un peu tout le monde, c’est un peu Vincent dans L’emploi du temps, condamné à reprendre un schéma circulaire, dans un confort routinier, ne se donnant pas la peine de tout envoyer bouler.

     Tous à la manif ! est habité d’une contrainte : sa durée, enfin j’en ai l’impression. Du coup, alors que l’on pourrait avoir des percées très poétiques (comme dans Les sanguinaires) tout le récit devient très compact et ne s’attache pas à la solitude du personnage, à ce mal qui le ronge. Pourtant c’est aussi sa qualité de foisonner comme cela, de ne pas laisser le temps justement à ce garçon de choisir.

     Cependant il y a une scène que j’aime beaucoup car elle est totalement détachée et donne du crédit au personnage du père, jusqu’alors cantonné au père/gérant un poil casse-pied. Il s’agit d’une scène à table, pendant que certains jeunes boivent un coup, d’autres continuent leurs préparatifs, et d’autres qui ne font rien (tous sont incroyablement bons acteurs d’ailleurs). Cet homme propose à une jeune étudiante de retirer un billet sous un verre, sans faire tomber le verre, sans le toucher non plus. C’est un jeu. Ça n’a pas un grand intérêt ici et c’est ce qui me passionne. Les étudiants sont de passage, ils cherchent de quoi faire des banderoles. Le jeune serveur leur offrira une vieille nappe trouée. C’est sa maigre participation : Une nappe trouée. Le dernier plan, comme souvent chez Cantet, est très évocateur du mal aise qui habite et habitera encore le personnage.

Les sanguinaires – Laurent Cantet – 1997

les-sanguinaires_cantetles-sanguinaires02-900x505La routine pour un millénaire.   

   7.5   Une bande d’amis choisit de passer l’an 2000 sur une île de la Corse, au large d’Ajaccio, dans le but de s’éloigner de la foule, et plus généralement des conventions en tout genre propre aux festivités de la nouvelle année. Puis ce qui devait être un séjour tranquille glisse peu à peu vers un quotidien de contraintes qui ramènent chacun à sa véritable personnalité. Comme si cet endroit, cette petite maison habitée l’année par le gardien du phare nommé comme le titre du film, allait faire tomber des masques plutôt mal enfilés. Car on ne croit pas une seule seconde en la réussite de cette démarche marginale, faussement rebelle.

     Ce sont avant tout des plaintes successives : le retard du gardien pour leur ouvrir leur dortoir ou encore le fait qu’il n’y ait pas de chauffage. Viendront ensuite des discordances dans le groupe et des contradictions en tout genre. Puis surtout l’arrivée des exceptions. Il y a seulement un homme qui ne voudrait faire aucune entorse à son règlement. Pas de portable, pas de radio, pas de télé, en gros pas de lien avec l’extérieur. Coupés du monde. Ça marche deux jours puis certains voudront rejoindre la ville, ou simplement connaître la date. C’est une petite communauté qui semble parfaitement se connaître et se comprendre, mais qui perd cette compréhension dans un contexte moins civilisé. Il y a cette idée de fuite, comme c’est le cas plus tard dans L’emploi du temps, et ce retour à une réalité, ce refus du bouleversement, la peur du changement. L’emploi du temps c’est à l’échelle d’une vie. Les sanguinaires c’est à l’échelle d’une semaine, une malheureuse semaine.

    Et les conventions refont surface malgré elles, sans que personne ne les voient véritablement venir. Lorsque l’on décide de tout de même faire un bon repas pour la saint Sylvestre, il est tout de suite question de manger du foie gras. Lorsque le moment tant attendu se pointe, le regard figé sur les feux d’artifice de l’autre côté de la méditerranée, que vient-il à l’esprit ? S’embrasser. C’est la seule chose qu’ils connaissent. Dans le même temps, un garçon s’endormira sur les rochers, une femme chutera sévèrement pendant que son homme disparaîtra. Le lendemain, à l’aube, lorsque chacun s’affaire à chercher leurs amis, que les hélicos tourneront à leur recherche autour de l’île, dans une séquence qui rappelle un peu L’avventura, on pourra se dire qu’ils auront eu le droit à leur nouvel an pas comme tout le monde. Et l’on se demandera si cet homme, qui croyait tant en la réussite de son projet en tyrannisant ainsi ses amis, avait besoin d’un réveillon loin des civilisations, ou si en bon citoyen parano qu’il est, pouvait-il simplement craindre le changement de millénaire.

     La mise en scène de Laurent Cantet est probablement moins inspiré que dans ses longs métrages, moins subtile, mais ne perd pas son caractère d’envoûtement. Moyen métrage d’une heure crée pour la télévision (L’an 2000 vu par…) Les sanguinaires reste un film incroyablement passionnant, loin des écueils habituels de téléfilms. Un film qui quelque part rappelle un peu Les naufragés de l’île de la tortue, de Jacques Rozier, dans cette volonté d’évasion qui se casse peu à peu la gueule. En beaucoup plus sombre en revanche, car le clair de lune ici est beaucoup plus menaçant qu’ailleurs.

Vers le sud – Laurent Cantet – 2006

18466869Obsessions contradictoires.    

   5.5  Vers le sud a dû être en 2006 la déception des fans du cinéaste, qui s’en tenait jusqu’ici à deux longs métrages absolument somptueux. Pourtant c’est loin d’être un mauvais film, juste qu’il n’est pas à la hauteur, juste que venant de Laurent Cantet c’est définitivement un film anecdotique. Malgré tout, ces différents portraits de femmes, d’hommes ne manquent pas d’intérêts. Il est avant tout question de solitude, de fuite de la condition. Deux femmes qui ne se connaissent jusqu’ici pas du tout, se rencontrent sur une île d’Haïti et font connaissance par l’intermédiaire d’un jeune haïtien qui leur fait passer du bon temps. Pour l’une c’est le garçon parfait, qu’elle aime regarder, prendre en photo, bronzer à ses côtés, c’est un amour de quotidien. Pour l’autre c’est la quête d’un orgasme qu’elle aurait eu avec trois ans auparavant alors qu’elle était en vacances avec son homme, le genre d’orgasme qu’elle n’a pas oublié. Toutes deux éprouvent quelque chose de fort pour ce garçon. Lui-même qui a de gros problèmes avec un gang du pays. Vers le sud ou là où les besoins charnels se confrontent : Oublier une condition précaire et dangereuse pour l’un, effacer une solitude éternelle dans un quotidien même pas drôle pour les autres. J’aime l’idée bien entendu mais il y a probablement une manière beaucoup plus forte, plus étrange, plus sensuelle de le faire. Il y a un côté quelque peu érotique, c’est bien mais c’est trop sage. Il y a aussi ces monologues face caméra, c’est intéressant mais ça brise l’élan d’incarnation. C’était peut-être à Claire Denis de faire ce genre de film.

Ressources humaines – Laurent Cantet – 2000

Ressources humainesDiviser pour mieux se révolter.    

   9.0   Ressources humaines est un film militant. C’est un film qui a des choses à dire et n’hésite pas à tacler les politiques d’entreprise modernes. Il m’a ému comme très peu de films savent le faire. Car plus qu’un manifeste gauchiste il s’agit surtout d’une histoire de famille. Cette petite famille provinciale ce pourrait être ma famille. Ou peut-être pas du tout. Quoi qu’il en soit je m’en sens incroyablement proche. Frank se doit d’effectuer un stage pour clôturer ses études de commerce. C’est cette petite entreprise, dans laquelle travaille son père, qu’il a choisi. Probablement un piston. Il est affecté aux ressources humaines et doit tirer un dossier complet sur les trente-cinq heures. C’est un récit initiatique. On ne lâchera jamais Frank. Un peu à la manière d’un cinéma Dardenien, on devient Frank, sans autre choix possible. Il découvre le monde de l’entreprise, ses hiérarchies, son dialogue, puis ses secrets, ses coup-bas. Frank ce serait un peu comme un pauvre type de droite qui vote à droite sans trop savoir pourquoi. Il y a une grande naïveté dans ce personnage, qui croit tout résoudre avec des mots mais ne prend pas le temps de comprendre, ni d’écouter les problèmes syndicaux. Loin de tout pragmatisme il croit sans cesse que tout s’arrange, il fait une confiance aveugle à la direction et pense que le syndic en fait trop. En somme il devient son père, mais le versant bourgeois. L’un fait l’autruche depuis toujours et effectue sept cents soudures à l’heure parce qu’on lui a demandé de le faire. L’autre est amené à faire un sondage sur le temps de travail qu’il distribuera aux salariés, sans imaginer les conséquences que cela peut engendrer. C’est cette relation père/fils que je trouve remarquable. Elle est toute en non-dits, toute en admiration aveugle réciproque. Et puis il faudra que ça explose, dans une scène qui m’a tiré les larmes. Je crois que c’est dans les regards qu’ils se lancent plus que dans leurs mots, j’ai vu quelque chose que je n’avais encore jamais vu. Il y a une telle violence dans cette séquence, qu’elle en devient limite supportable. Le résultat de cette querelle à sens unique, et je m’y attendais pas, sera positif, sûrement. L’impression qu’un homme de plus lèvera bientôt le poing. Cantet fait dans la division, pendant tout le film. Ce n’est parfois pas très subtil mais c’est entièrement assumé. La famille, l’entreprise, même les plans, tout est affaire de division, de hiérarchie. 

Les femmes de mes amis (Jal aljido motamyunseo) – Hong Sangsoo – 2010

Les femmes de mes amis (Jal aljido motamyunseo) - Hong Sangsoo - 2010 dans Hong Sang-Soo 3665640zpuyb

Parenthèse ?     

   5.0   Le cinéaste coréen n’a de cesse de se mettre en scène. Si ses films ne sont pas directement autobiographiques on se doute qu’en grande partie, tous ces aléas, ces rencontres, ces impromptus il les a plus ou moins vécu. Un moment dans le film une femme demande à notre personnage masculin pourquoi ses films sont comme lui, pourquoi il met sa propre vie en image. Le personnage, encore une fois alter ego de Hong Sangsoo répond qu’il ne voit pas comment il pourrait faire un film sur quelqu’un d’autre étant donné qu’il se connaît suffisamment mal lui-même. Dans chacun de ses films, principalement les derniers, Hong Sangsoo s’intéresse avant tout à un personnage central, cinéaste ou ayant un lien avec le cinéma, et à ses interactions avec des connaissances, récentes ou dans son passé, lointaines ou non. Ici nous sommes d’abord dans une ambiance de festival car Ku Kyung-Nam est choisi comme juré. Ce n’est pas tant le festival qui nous intéresse que les relations entre les différents jurés, réalisateurs ou acteurs. A partir de là, le personnage, qui découvre par la même occasion la ville de Jeochon, effectue diverses rencontres avec d’anciens amis, comme cet homme marié avec qui il y a huit ans ils avaient crées une boite de production avant de se brouiller et de ne plus se croiser, comme ce vieux professeur, son maître à penser dont il ne manquera pas de séduire sa jeune épouse. Les femmes de mes amis est un film masochiste sur le petit monde de l’artiste, vivant dans l’artifice et l’hypocrisie de ses semblables, se croyant respecté, en droit de séduire tout le monde, mais simple arriviste talentueux aux yeux des autres. Même si je trouvais Night and day un peu foutraque, sans doute trop long, il avait un charme assez nouveau, presque Godardien dans le cinéma du cinéaste coréen, sorte d’ovni dans sa filmographie. Woman on the beach était une belle confirmation de son talent, comme suite logique à Turning gate et La femme est l’avenir de l’homme. Les femmes de mes amis creuse une fois de plus le même sillon mais cette fois ci je trouve que la magie opère beaucoup moins, Hong Sangsoo, à force de radotage risque de se mordre la queue, et l’on entre difficilement dans son procédé transitionnel, certaines séquences ne se répondant pas aussi bien que dans d’autres de ses films. Bien entendu c’est toujours avec douceur et élégance que ses films opèrent mais ici j’en ressors très peu ému, pas vraiment grandi. Ou alors peut-être est-ce un film mineur dans sa filmo. Dans l’ambiance hypocrite de début de film avec éloges à gogo entre les membres du jury, un garçon avoue à Ku Kyung-Nam que ses films ont changé quelque chose en lui, qu’il a appris beaucoup, qu’il comprend mieux les gens désormais. Quelque part je ressens cela avec Hong Sangsoo. Mais pas du tout avec Les femmes de mes amis. Je n’en garderai probablement rien. Je préfère nettement revoir ses précédents films.

Le livre d’Eli (The book of Eli) – Albert & Allen Hugues – 2010

47383The road.   

     5.5   En regardant Le livre d’Eli j’ai pensé à trois autres films : Le guerrier silencieux, sorti il y a peu, tous deux montrant un loup solitaire se heurtant à une population hostile, tous deux accompagnés par une personne, et puis dans l’esthétique jusqu’au-boutiste aussi d’ailleurs. Celui-ci avec le culte de la crasse, de la boue dans des combats secs et bruyants tandis que Le livre d’Eli avance dans un trip beaucoup plus ‘ombres et lumières’ avec ce même penchant pour la violence brute, le combat rapide. Le film tente plein de choses, ne choisit jamais vraiment une unité de forme. Dans une autre séquence de maison assiégée, avec menace au lance-roquettes c’est au film de Cuaron Les fils de l’homme que j’ai beaucoup pensé, dans l’utilisation du plan-séquence impossible. Les impacts de balles sont très impressionnants, et la vitesse de l’action c’est presque du jamais vu. En terme d’ambiance, de climat post-apocalyptique, c’est au deuxième volet de Mad Max auquel Le livre d’Eli m’a fait penser. Il semble clairement s’en inspirer, dans l’esprit des personnages déjà (tous déjantés et ultra-grimaçants), les couleurs (on navigue constamment dans une espèce de sépia hyper léché) et le décor, son utilisation du désert, des paysages en ruines. C’est en fin de compte un film que j’aime bien. J’aime principalement le personnage qu’ils ont crée en Gary Oldman, qui dépasse le simple concept de grand chef de post-apocalypse, convoitant le fameux livre qui lui permettrait, dit-il, de maîtriser plus facilement sa population. C’est à mon sens la bonne idée du film de foutre ce livre au milieu, comme objet convoité pour régner et embobiner les gens d’une part, pour le protéger et le sceller dans un musée d’autre part. L’histoire est simpliste, mais c’est dans cette dichotomie du bien du mal que naît la réflexion sur les priorités. Même si ça ne va pas très loin (je le vois davantage comme un film d’action Point A/Point B que comme autre chose) j’étais plutôt surpris de certaines tournures. Après, concernant la fin, rien de formidable, c’est même assez bateau, disons qu’une fin en queue de poisson ou une non-fin auraient été plus corrects je ne sais pas. Dès que Le livre d’Eli n’est plus film d’action il devient moins bon film.

Année bissextile (Año bisiesto) – Michael Rowe – 2010

annee-bissextile-de-michael-rowe-4458390kinpjEnfermée.

   6.5   C’est dans un huis-clos pesant – l’appartement d’une jeune femme – accompagné de plans fixes uniquement que le schéma narratif s’installe. Film psychologique qui ne nous séparera jamais de son actrice principale, mettant en scène un appartement symbolique de l’état psychique de la demoiselle, entre enfermement permanent (l’appartement semble coincé au milieu d’autres, les brèves vues que l’on aura des fenêtres ne donnent que sur des terrasses avoisinantes) et désir d’une lumière plus vive (l’appartement apparaît sombre, les moments de clartés sont sinon détachées, particulièrement rares, passagers et encore faut-il qu’il fasse jour) qui n’est autre que l’état de Laura en perpétuelle recherche d’un plaisir encore inconnu, car elle vit dans une frustration répétitive, et en pleine bataille avec son propre passé, avec sa propre situation géographique. C’est dans cette frustration et cet enfermement, plus que dans une culpabilité enfouie je pense, que naît un désir, un plaisir totalement nouveau la concernant. Les indices sont grands, presque lourds, dans cette première partie de film : La jeune femme est définitivement cloîtrée chez elle professionnellement, elle est journaliste à domicile, et ne communique qu’avec un téléphone fixe – à de nombreuses reprises, le lien affectif n’est autre que le lien maternel. Il n’y a qu’avec son frère que la jeune femme entretient une relation physique, lui venant la voir à trois reprises, lui racontant ses propres histoires sentimentales. Son unique lien physique, autrement que sexuel, est tué dans l’œuf par une compassion convoitée qu’elle ne peut et ne veut guère offrir à son frère. Enfermement renforcé par la position de son appartement, probablement imbriqué avec d’autres – nous n’aurons jamais de vue d’ensemble, on sait que l’on est à Mexico mais Rowe ne filmera jamais la ville – où elle peut voir un couple plus âgé, ayant atteint une forme de sagesse qu’elle ne recherche pas pour le moment, qu’elle admire probablement, et un couple plus jeune qu’elle observe, de temps à autres, dans leur quotidien, tout en se masturbant de son côté, comme une idée du bonheur qu’elle convoiterait mais qu’aucun homme jusqu’ici n’ait été en mesure de lui offrir. On le voit bien de toute façon lorsqu’il y a ce garçon, avec lequel elle fait l’amour un soir, qui se rhabille sans faire de bruit, s’en va délicatement le lendemain matin, pendant que la jeune femme, impuissante, faisant mine de dormir, le laisse partir. Le cinéaste ne montre cela qu’une fois mais on a le sentiment d’une situation qui se répète. C’est donc une première partie d’installation, de familiarisation avec la vie de cette femme, avant que peu à peu nous glissions vers totalement autre chose. Il y a encore ci et là quelques indices qui semblent préparer la suite. Cette masturbation dont je parlais précédemment n’a absolument rien de sensuel (au sens moral j’entends), dans la position de la jeune femme, le cadre – coupant au niveau de la tête, donc vers le bas de la fenêtre – ou encore la vision constante de ce mur sale ou abîmé. Et si l’on accompagne cette femme dans son quotidien à la manière d’un Jeanne Dielman, ce n’est pas tant ici lorsqu’elle prépare à manger mais bien dans un climat davantage sexuel, charnel voire animal. On la découvre en train de faire ses besoins, de se regarder nue dans la grâce, de se masturber donc ou même de baiser (car c’est le terme) avec des types d’un soir. Tout paraît orienté vers le sexe. Et inévitablement c’est dans le sexe que cette femme va trouver un plaisir qu’elle ne connaissait pas, sans doute un plaisir qu’elle sera prête à pousser à la plus extrême de sa signification tout simplement parce qu’il s’agira là de son premier voire ultime véritable plaisir. D’une simple fessée dans un premier temps, c’est toute une relation sado-masochiste, à tendance scato qui s’apprête à se mettre en place. Dans les mêmes lieux, les mêmes heures, avec le même homme. Micheal Rowe a été très lucide dans sa façon de traiter cette forme de plaisir. Pas sur un ton accusateur ni sur son aspect sensationnel, déjouant toutes les attentes violentes que l’on se faisait de ce mécanisme, et traitant cela comme un plaisir, un vrai, non comme un vice. Il y a toute une dimension étrange (avec le pourquoi de l’année bissextile) concernant l’existence du père – qui n’apparaît que dans un cadre photo dans le film – qui ne me plait pas beaucoup. On sort d’un cadre primaire à mon sens. De simple pulsion sexuelle, convoquant sadisme et masochisme, on passe à quelque chose de l’ordre du passé douloureux qui influencerait les désirs présents. Ce n’est pas tant l’idée du passé qui me dérange (bien entendu que le tout forme une personne) mais tout ce sous-entendu sur les agissements du père, une sorte de culpabilité indicible. J’aime au contraire ce que l’on a jusqu’ici : une relation pure, mais très violente, que personne ne serait en droit de juger. A ce titre les dernières minutes de ce film son absolument magnifiques et surprenantes. C’est là où nous l’attendons pas que le film nous cueille, qu’il renverse son jeu pour venir alors s’attarder sur une femme en pleurs (à nouveau condamnée) qui s’en va tourner la page de son calendrier, avec un curieux sourire aux lèvres. Des larmes à cet instant auraient fait une fin ratée. Un sourire était plus juste. J’étais ravi. Pour en revenir aux références, j’ai évidemment beaucoup pensé au chef d’œuvre de Chantal Akerman, mais aussi au récent Parque Via, dans la répétition des mêmes gestes, dans l’adrénaline montante. Les scènes de sexes sont parfaitement mises en scènes, loin de tout caractère pornographique, des corps pas forcément beaux rendus très sensuels, un peu à la manière d’un Reygadas dans Batailla en el cielo. Quant aux deux acteurs, ils sont superbes. Marrant de voir le jeune Gustavo Sanchez Parra, tout en retenue,  juste après le très volontairement démonstratif Rabia.

Quatre nuits d’un rêveur – Robert Bresson – 1972

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Illusions perdues.    

   9.0   Les nuits blanches, la nouvelle de Dostoïevski, et Quatre nuits d’un rêveur, l’adaptation libre du cinéaste Robert Bresson racontent la rencontre de deux âmes solitaires qui allaient faire parler leur mémoire et leur cœur. Dans le film les personnages se rencontrent sur le Pont Neuf à Paris, qui sera encore un lieu de rencontre singulière quelques années plus tard, dans Les amants du Pont Neuf de Léos Carax. Jacques sauve Marthe du suicide et c’est la première des quatre nuits qu’ils passeront l’un à côté de l’autre à se raconter leurs vies, principalement sentimentales.

     C’est un garçon solitaire, amoureux des femmes, qui ne le savent jamais, garçon qui se réfugie dans la peinture et ces instants suspendus (le début du film à la campagne) où il paraît convoiter une certaine idée du bonheur. C’est une jeune femme très amoureuse d’un garçon qu’elle attend depuis un an et trois jours, elle vit au chevet de sa mère et dans l’espoir qu’il revienne. Comme Une femme douce, Quatre nuits d’un rêveur commence par un suicide. Mais un suicide manqué, évité in-extrémis, selon les règles Bressonniennes : Trois plans grand maximum, dont un sur les mains, qu’il quitte rarement durant un film. Bresson filme davantage les mouvements que les émotions perceptibles sur les visages. Cela se vérifie beaucoup vers la fin du film où il s’agit d’un véritable ballai de mains, sous cette table, dans un bar parisien.

     Quelque chose a changé entre la nouvelle et le film, dans le comportement de Marthe lorsque Jacques lui avoue qu’il est amoureux d’elle : Lorsque Nastenka tombait des nues et s’en voulait d’avoir ouvert tant son cœur, Marthe avoue qu’elle s’en doutait mais qu’elle espérait se tromper. Il y a autre chose qui change assez clairement c’est la toute fin du film, complètement absente chez Dostoïevski, montrant le personnage masculin comme comblé, voire inspiré. Les mots du magnétophone que Marthe lui a glissé dans l’oreille avant de disparaître dans l’avenue, ou qu’il a simplement inventé – rêvé – semblent avoir un effet plus que positif sur le jeune homme, qui se saisit du pinceau, avec confiance et sérénité. A ce titre j’adore la troisième nuit, celle qui précède l’aveu, où les regards des deux personnages s’arrêtent instantanément sur cette péniche, où un groupe de musicien joue de leurs instruments ; et puis cette longue balade sur les quais de Seine, main dans la main (toujours), où là encore la musique semble faire office de lien, d’attirance, peut-être aussi de méfiance, d’incertitude. Il y a comme une plénitude totale sur les deux visages à cet instant, mais ça ne dure que deux minutes.

     Marthe ne peut s’empêcher d’aimer l’autre garçon, elle voudrait l’avoir oublié dit-elle (« Pourquoi n’est-il pas vous ? Pourquoi n’est-il pas fait comme vous ? Vous êtes plus intelligent que lui, plus gentil que lui, mais c’est lui que j’aime ») Mais il est pour le moment impossible. La quatrième nuit, devant les galeries marchandes nocturnes, un jeune homme fait la manche, et joue de la musique. Le garçon réapparaît, après trois ans sans nouvelles. Elle se jète dans ses bras. Elle revient se jeter dans les bras de Jacques, lui glisse quelques mots dans l’oreille, que l’on ne connaîtra pas (c’était la moindre des choses de la part du cinéaste le plus pudique du cinéma de ne pas dévoiler ces dernières paroles directement, après que l’on ait été voyeur, en quelques sortes, pendant tout le film) avant de repartir définitivement avec son amant de toujours… C’est une fin déchirante. Comme l’était celle de la nouvelle. Mais elle semble apporter un positivisme dans la vie de cet homme : « Oh Marthe, quelle force fait briller tes yeux d’une telle flamme, illumine ta figure d’un sourire pareil ? Merci de ton amour. Et soit bénie pour le bonheur que tu m’apportes ». On remarquera que la phrase n’est pas au passé, c’est là toute l’intelligence de ce cinéaste, qui signe ici son film le plus déchirant.

Tous les garçons s’appellent Patrick – Jean-Luc Godard – 1957

Tous les garçons s'appellent Patrick - Jean-Luc Godard - 1957 dans Jean-Luc Godard 22939_2

   6.1   C’était ma deuxième fois, je ne m’en souvenais plus très bien et surtout, en pleine période où je me fais ou refais du Godard, je me devais de ne pas oublier ses courts métrages. Incroyable de voir à quel point le style Godard est déjà là mais de façon très sage, comme s’il se cherchait – c’est probablement le cas. Incroyable aussi de voir qu’il est facile de distinguer Rohmer à l’écriture : la rencontre, le trio, la coïncidence. C’est Bergala qui disait je crois que le décor vieillisait beaucoup plus que les personnages chez Godard. Je suis entièrement d’accord avec ça. Et j’aime énormément ce film, son énergie, sa liberté.

When you’re strange : a film about The Doors – Tom Di Cillo – 2010

when-you-re-strange-2010-17908-423839718   6.0   Voilà un beau documentaire sur les Doors, ce que ça fait plaisir ! Di Cillo retrace le parcours du groupe américain, les 54 mois qu’ils ont vécu ensemble, des enregistrements de Light my fire et autres, à la mort de leur chanteur. Prise de parti évident, nous ne sommes pas dans un documentaire neutre, le cinéaste fait des Doors quelque chose de beau, en n’omettant pas, heureusement, de montrer les bas de leurs carrières, les différends avec Jim Morrison, la place de la drogue, de l’alcool, leurs concerts sans commune mesure. Les images d’archives choisies sont passionnantes, entre les séances d’enregistrement studio où lorsque les uns se concentrent pour donner le meilleur d’eux-mêmes l’autre est littéralement en train de planer, les concerts voués à ne jamais bien se terminer, des morceaux de conférence de presse d’un autre monde. Il y a une mise en valeur de Morrison évidemment, parce qu’il était l’icône, celui qui a fait que tout réussisse (pas de groupe sans Jim dit la voix-off lorsque ce dernier décide, après Soft Parade, de tout arrêter) mais aussi celui qui fait que tout se casse la gueule (dérapages à répétition durant de nombreux concerts). Di Cillo a su faire un docu très maîtrise, au niveau de son rythme déjà, de son utilisation musicale, tout en réduisant au maximum le côté sensationnel de la chose, tout est joliment agencé. Des images d’archives des Doors mais pas seulement : considération de l’époque, des bouleversements politiques, de la période hippie, documentaire jamais exclusif. Et entre cette pluie d’images d’archives, des images plus calmes d’un homme, au volant de sa voiture, apprenant la mort du chanteur. Un homme qui sillonnerait l’Amérique, sous acide. Ces images ce sont celles du film de Jim Morrison : HMV, an american pastoral, sorte de road-movie expérimental, film qu’il a réalisé quand il étudiait le cinéma, dans lequel il ne filme que lui. C’est aussi ça les Doors, un tas de paradoxes, comme il y en avait partout à l’époque. On révolutionne, on se révolte mais on reste de simple produit de la société, à l’image de ces concerts pleins à craquer, ces séances photos à répétition, où même ce drôle de différend entre les membres du groupe, concernant l’utilisation d’une de leur chanson pour une publicité qui aurait dû leur permettre de rapporter un max de thune. Les Doors ça restera quoi qu’il arrive quelque chose, et en ce qui me concerne, je les ai beaucoup écouté, et encore aujourd’hui. Pourtant j’ai beau connaître leur histoire presque par cœur, Di Cillo a rendu un truc qui m’a beaucoup touché, devant lequel je n’ai pas vu le temps passer. 

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