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Maman, j’ai raté l’avion (Home alone) – Chris Colombus – 1990

34. Maman, j'ai raté l'avion - Home alone - Chris Colombus - 1990La maison c’est le monde.

   8.0   Ça fait partie de ces films qu’il m’est difficile de dissocier de mon souvenir d’enfance. A l’instar de Chérie j’ai rétréci les gosses, le film de Chris Colombus est une vraie madeleine, vue, revue, à noël et tout le restant de l’année, avec le frangin, le cousin, le voisin. Il m’arrive aujourd’hui encore de lui emprunter quelques répliques pour mon langage courant, comme :

« Jamais j’accepterais que tu dormes dans mon pieu, même si tu me léchais les pieds »

« Si ça peut te consoler, moi j’ai oublié mes lunettes »

« Ces filles sont toutes à poil, c’est écœurant »

« Hé les gars, vous abandonnez ou vous en r’voulez encore ? »

« Je vais lui péter la figure avec un fer »

« Tu vas avoir l’droit à dix p’tites secondes… »

     Voire de fredonner « I’m dreaming of a white christmas », dans ma salle de bain.

Bref.

     J’imagine que son effet disparaît dès l’instant qu’on le découvre après l’âge de huit ans, après l’âge de Kevin / Macauley Culkin dans le film. C’est en tout cas en voyant les réactions de mon fils que ça m’a rappelé combien j’adorais l’instant des pièges – dans mon souvenir ça prenait la moitié du film : dix minutes, tout au plus, en fait. Je jubilais autant que j’ai vu mon fils jubiler. Dès le déploiement du plan d’attaque jusqu’à l’arrestation des casseurs flotteurs. De les voir glisser dans les marches de la cave / sur le pas de la porte d’entrée, de les voir se faire brûler le crâne au chalumeau, se prendre des pots de peinture, coups de pelle ou fer à repasser dans la tronche et j’en passe.

     Si ça l’est toujours, jubilatoire (équilibre parfait entre le côté « ridicule mais pas trop » des méchants, l’inventivité des pièges, l’efficacité du montage) il me semble que le film brille encore davantage ailleurs. Son dessein premier c’est d’être le parfait film pour les fêtes, donc de se focaliser à la fois sur la retrouvaille familiale et sur l’anéantissement de la peur, qu’il ambitionne de briser à tout prix. Symbolisée par l’abandon, bien entendu (puisque Kevin est oublié par sa famille lors de leur voyage en France pour les fêtes) mais aussi par l’intrusion, le monstre du village, le fait d’être le bouc émissaire familial, voire Paris, les mygales, mais aussi une peur qui pointe tardivement de façon absolument inattendue et déchirante : celle de la solitude. Jusque dans ce bus de musiciens, eux aussi loin de leurs familles.

     Car si Kevin est d’abord ravi d’avoir « fait disparaître » toute sa famille, son souhait sera bientôt de les retrouver, au point de demander au père noël de les faire revenir plutôt que de lui offrir des cadeaux et aussi bien son (horrible) frère Buzz que ce satané oncle Franck, c’est dire. Sa retrouvaille finale avec sa maman, dans un double jeu de regards qui dit « je t’en veux » puis « je t’aime » m’a toujours fait verser une larme. Et encore davantage aujourd’hui, cela va de soi.

     Mais ce n’est pas là-dessus que j’ai vacillé, cette fois. Ma scène préférée ce n’est plus celle des pièges, mais celle de l’Eglise, au moment de la messe de noël, quand Kevin y croise le vieux monsieur à la pelle, celui dont la légende que conte son frère au début a fait tueur d’enfants, et qu’il se rend compte de sa gentillesse et de sa tristesse : L’homme est là pour voir sa petite fille chanter car il ne passera pas les fêtes à ses côtés, étant donné qu’il est brouillé avec son fils depuis longtemps et qu’il n’a jamais osé lui reparler. Qu’un simple « film de noël » raconte quelque chose d’aussi beau et terrible (dans une scène de dialogue assez imposante, qui plus est) au milieu d’une comédie d’aventures pour enfants relève d’une belle idée d’écriture, au même titre que les efforts déployés d’entrée pour rendre crédible cet oubli improbable.

     J’aime aussi beaucoup le simple fait que tout ou presque se déroule dans une maison tant c’est raccord avec la représentation de la grande aventure quand on est gamin, un peu comme dans Jumanji ou Chérie j’ai rétréci les gosses (le jardin) ou L’histoire sans fin (le grenier d’une école) : Tout se joue là, sous nos pieds, entre les murs, l’espace restreint apparaissant infiniment grand.

     Enfin bref, le regard entre Kevin et ce vieil homme, à la toute fin, le matin de noël est le plus bel aboutissement que le film avait à offrir : tous deux ont vaincu leur grande peur et tous deux ont retrouvé leur famille.

Réveil dans la terreur (Wake in fright) – Ted Kotcheff – 1971

07. Réveil dans la terreur - Wake in fright - Ted Kotcheff - 1971Errance au bout de l’enfer.

   8.0   Le film s’ouvre à peine que la violence se loge déjà dans le moindre recoin d’absurdité. D’abord dans ce plan circulaire dévoilant une ligne de chemin de fer et un désert ocre à perte de vue d’où s’échappent quelques bicoques de bois. Puis dans ce bruit d’horloge qu’on  entend plus que distinctement dans la salle de classe, avant la sonnerie qui marque le départ en vacances. Puis quelques instants plus tard, dans le « shut up » du barman qui vient interrompre la douce mélodie de John Scott. On n’est pas encore dans les tréfonds de l’Outback mais on y glisse progressivement.

     Wake in fright, film rêvé, réalisé en 1971, annonce, pour rester dans le bush australien, aussi bien Walkabout, de Nicolas Roeg que Mad Max, de George Miller, et plus largement, Délivrance de John Boorman, Chiens de paille, de Sam Peckinpah, Cockfighter de Monte Hellman, La dernière maison sur la gauche, de Wes Craven voire même le plus récent Wolf Creek, de Greg McLean. Ce qui frappe en premier lieu devant la découverte de ce film, c’est que tout s’inspire de Wake in fright mais rien ne le devance, sinon le plus urbain Wanda, de Barbara Loden. Jamais nous n’avions vu le bush filmé de la sorte. Jamais nous n’avions pensé tutoyer à ce point ses enfers. Jusqu’à virer au film d’horreur en lui faisant respirer le reportage ethnographique – confirmé par le panneau final – à la Jean Rouch, quand il fait La chasse au lion à l’arc.

     Avant de s’intéresser à la guerre du Vietnam par le prisme d’un vétéran traumatisé, montagne de muscle qui détruit tout avant d’éclater en larmes, Ted Kotcheff avait peint ce pur cauchemar, qui restera quarante années invisible, dans lequel il nous embarque – à renfort de cris et bourre-pif – aux crochets d’un instituteur de campagne qui lors de son voyage vers Sydney pour ses congés, va se transformer au gré de rencontres diverses avec les autochtones qui ne vivent que pour la chasse, la biture et la baston, en vagabond accroc au jeu et à la bière, avant de se révéler tueur de kangourous.

     C’est un voyage. Les vacances de noël les plus perturbantes, brulantes, poussiéreuses, ivres, asphyxiantes, qu’on peut voir sur un écran. Un voyage entre le trou du cul du monde et Sydney, mais qui très vite, stagne dans une ville minière nommée Bundayabba. On dirait une farce. A moins que ce soit le nom d’un monstre. Toujours est-il qu’il semble impossible de s’en échapper : La temporalité nous échappe, la géographie est impalpable. Lorsque vers la fin, John récupère sa valise dans un tripot, il dit qu’il l’a oublié la veille mais ne sait plus très bien si ce n’était pas la semaine dernière ou dans une autre vie. C’est une plongée qui va plus loin qu’une simple plongée objective : Il y a une fascination pour cet enfer, pour sa sauvagerie, qui en fait un film aussi génial qu’il peut être malaisant.

Fin d’automne (Akibiyori) – Yasujirô Ozu – 1960

16. Fin d'automne - Akibiyori - Yasujirô Ozu - 1960Le(s) beau(x) mariage(s) ?

   6.0   Mon cinéma de quartier favori offrait une rétrospective Ozu en dix films. Le rêve. Enfin, le rêve il y a dix ans. Aujourd’hui ce fut plutôt un crève cœur. J’espérais en voir au moins deux ou trois, entre deux nouveautés ; j’en aurais fait qu’un, au pif – si en plus je me serais permis de choisir, c’était la bulle je pense – et c’est tombé sur Fin d’automne, soit l’un de ses tous derniers films, en couleur. J’avais peut-être trop sacralisé l’événement ou plus simplement la fatigue m’aura empêché de m’y fondre complètement, c’est une petite déception. Jamais réussi à m’attacher à ses personnages – notamment ses personnages masculins, tous un tout petit peu insupportables dans leur gaudrioles. Jamais été emporté par ce récit qui préfère adopter une tonalité insouciante plutôt que de creuser l’intensité dramatique. Seules les dernières minutes – le voyage entre mère et fille – et la toute fin m’auront extirpé de l’ennui poli et un peu ému puisque c’est à ce personnage de veuve solitaire auquel on se raccroche souvent, qui referme le film avec son regard, dans un beau moment d’émotion et de douceur où percent enfin les promesses de mélancolie. C’est un film très doux, comme toujours, dans le peu que j’ai vu d’Ozu à ce jour. Mais ce sont surtout ses compositions de plans, d’une élégance rare et d’une rigueur géométrique imparable, aussi bien dans les couloirs d’immeubles, sur les toits ou dans les habitations qui m’ont séduit, plus encore que dans Bonjour. On sent que le cinéaste japonais est arrivé à un point de maturité absolu dans le moindre placement de sa caméra, c’est très beau.

Zama – Lucrecia Martel – 2018

20. Zama - Lucrecia Martel - 2018Don Diego, la frustration de Dieu.

   6.5   J’ai vu un film signé Lucrecia Martel. Je m’étais juré depuis La femme sans tête qu’on ne m’y reprendrait pas, mais les éloges à propos de Zama, un peu partout autour de moi et dans la presse cet été, n’ont cessé de me faire de l’œil. Alors je ne sais pas quoi en penser. Pire je ne sais pas si je saurai quoi en penser un jour. Je n’ai strictement rien compris, ni au récit (si ce n’est cette vague idée d’émasculation coloniale) ni à ce que me racontait Martel, mais c’est pas très grave, car j’étais bien devant comme rarement je m’étais senti aussi bien devant un film qui me tient tant à distance : J’ai aimé ses plans, ses profondeurs de champs, ses cadres (portes, fenêtres…) dans le cadre, ses nombreux cris d’oiseaux, ses dissonances image/son globales – D’ailleurs, c’est quoi ce son, avec sa tonalité sourde, comme en chute libre, qu’on entend trois fois dans le film ? La première fois j’ai cru que j’avais un souci avec mes enceintes ! – mais je regrette que le film soit si bavard. J’aurais aimé qu’on vise davantage le Jauja, de Lisandro Alonso ou le Honor de Cavalleria, de Serra. J’ai aimé cette histoire de poisson-chat rejeté par les eaux comme l’est ce conquistador par son monde. Il y a quelque chose de Profession : reporter dans Zama, quelque chose d’une énorme crise d’identité. En tout cas, plastiquement c’est fou, aussi bien dans ses intérieurs confinés que ses extérieurs immenses – Ce plan de cortège de chevaux traversant une infinité de palmiers, punaise. Car elles se méritent, mais les vingt-cinq dernières délirantes minutes sont merveilleuses, hallucinogènes. Bref, ravi de l’avoir vu. Pas impossible que je retente l’expérience un jour, qui sait.

Sophia Antipolis – Virgil Vernier – 2018

19. Sophia Antipolis - Virgil Vernier - 2018Enfer à l’ouest.

   8.0   Virgil Vernier est un cinéaste passionnant. Sophia Antipolis joue dans la continuité d’Andorre et Mercuriales. Vernier les malaxe de manière à peindre des embryons de fictions, solitaires, violentes, dans une technopole aussi magnétique qu’anxiogène. Cette drôle de fascination pour ces lieux (Un centre commercial comme paradis consumériste, des tours jumelles en guise de bureaux, un pôle de compétitivité utopique, tous gigantesques évidemment) pousse en effet l’auteur à y injecter de la fiction qui tient pourtant beaucoup du réel, dans toute sa modernité, son absurdité et sa violence. A la succession de plans silencieux sur un paysage grandiloquent qui ouvraient Andorre, répond un plan au centre de Sophia Antipolis, aussi absurde qu’il est génial, où il s’agit d’écouter de brèves annonces de cataclysmes sur un lever du soleil, à l’ouest. Une idée parmi d’autres, le film en regorge.

     Ce qui m’a beaucoup plu, avant toute chose, c’est la manière de raconter, l’entrée des personnages dans le récit, cette curieuse façon de glisser, comme dans Mercuriales. Il n’y a pas un personnage central mais plusieurs, à différents moments du film. Si le film s’ouvre sur le quotidien d’une veuve, qui loin de son Viet Nam natal, s’ennuie à mourir depuis le décès de son mari, on l’accompagne jusque dans une secte spirituelle, où elle y passe bientôt le relais à cette femme qu’elle rencontre (et qu’elle accompagne dans le démarchage) terrorisée par « la disparition » de sa fille ; puis c’est un jeune agent de sécurité qui la supplante, il se laisse entrainer dans un groupe secret, nocturne, une milice qui « fait le travail que la police ne fait pas » pour les citer, autrement dit ils brûlent des camps de migrants ou règlent leur compte à des criminels affranchis. C’est alors que le récit d’un corps brulé dans un bâtiment de « bureaux à louer » raconté par son collègue (dont on sondera aussi le quotidien familial, sa présence en tant que père, alors qu’il a jadis fait de la prison) nous propulse vers le deuil d’une adolescente, amie de la victime, qui nous emmène jusque devant une clinique de chirurgie esthétique. Et l’on se souvient alors que le film ne s’ouvrait pas sur cette veuve, mais plus mystérieusement sur des entretiens avec des gamines qui ne pensent qu’à se faire refaire la poitrine. Il y a des ponts partout, des signes, des rimes, d’un plan à l’autre, d’une situation à l’autre. Que Vernier convoque ouvertement un quotidien de Nice matin, qu’il filme de but en blanc, avec les pages tournant sous nos yeux, pour s’arrêter sur celles des mots fléchés, c’est autant pour dire que son film est une somme de faits divers que pour annoncer sa volonté de créer une sorte de mots fléchés cinématographique.

     Sophia Antipolis c’est le film choral comme il devrait toujours être. Tous ces récits, en apparence minuscules, ont comme dénominateur commun l’idée de brulure. C’est un film brulant, qui se termine comme Le trésor, de Corneliu Porumboiu. Dans le soleil. Mais c’est aussi un film de fantômes, à l’image de ce grand brulé qui traverse un chapitre, échange avec un personnage, ou à l’image de cette histoire de cadavre d’adolescente carbonisé. Le film impressionne dans son utilisation du réel. S’il faut un grand brulé, prenons un grand brulé, rescapé d’un accident de la route. S’il faut filmer un centre d’entraînement d’auto-défense, filmons les coups, les simulations d’humiliations. S’il faut filmer une séance d’hypnose, filmons une vraie séance d’hypnose. Vernier ne triche pas avec l’insolite. Et pourtant son film est hybride, puisqu’il reconstitue beaucoup – la destruction du camp de migrant, par exemple – et écrit parfois des dialogues et textes énoncés en off très sophistiqués. Les monologues sont les plus belles idées du film, je pense. Le tout est inégal, bien entendu, mais c’est aussi ce qui fait la magie du cinéma de Virgil Vernier, ses imperfections, ses interférences, ses tentatives.

     J’en avais apparemment déjà parlé à l’époque d’Andorre mais c’est le regard de Vernier qui rend l’expérience passionnante. Jamais il ne se place en donneur de leçons, pas même en moraliste : D’une part, Sophia Antipolis, ce lieu si étrange, dans les forêts, entre Nice et Cannes, ne lui est pas étrangé puisqu’il y a passé un peu de son enfance quand il allait voir sa grand-mère qui y vivait ; d’autre part il filme ce lieu si bizarre avec beaucoup de fascination, un peu comme lorsque Godard filmait un crépusculaire Costa Concordia, dans Film socialisme. Godard expérimente bien plus l’image et le son que Vernier, mais ils ont en commun tous deux, d’une part de faire un cinéma ultra-moderne si ce n’est « post-moderne » et d’autre part d’annoncer la fin du monde. En espérant que la douce apocalypse qui ferme Sophia Antipolis ne soit pas aussi prophétique que le naufrage du Costa Concordia. On a vu ce qu’elle donne chez Dumont, j’aurais bien une préférence pour l’apocalypse de Vernier, moi. Le plus 2018 des films de 2018, à mon avis.

Mes provinciales – Jean-Paul Civeyrac – 2018

18. Mes provinciales - Jean-Paul Civeyrac - 2018L’ombre de Paris.

   7.5   On craint d’abord que le film soit aussi pédant que ses deux personnages centraux, notamment dans sa façon de se moquer de l’étudiant qui vante le cinéma bis et de ceux qui lui font une cour gentiment superficielle. Mais le film va très vite au-delà de ces doux portraits d’artistes en germe. Ce qui est très beau c’est la complexité de chaque personnage, secondaire ou non, ce qu’il est par rapport à son entourage, son histoire, ses désirs, j’ai la sensation que Civeyrac leur offre beaucoup à projeter, hors champ ou non. Il me semble qu’aucun de ceux qu’on voit vraiment dans Mes provinciales (les trois étudiants, les deux colocataires, la petite amie d’enfance, le professeur) ne sont définis sur un seul trait de caractère, ils se révèlent toutes et tous chargés d’un passif et d’ambitions qui se déploient à mesure que le film s’offre et se disperse. La scène où l’on voit le fils du professeur, par exemple, en dit beaucoup sur ce dernier, sa mélancolie, sa résignation.

     Et parfois ça se joue aussi à travers Etienne, le personnage central. Il y a cette scène quand il accepte de filer un coup de main à Jean-Noël, son ami, sur le tournage de son court métrage, dans laquelle il lui dit qu’il fait partie de ces types de l’ombre qui font l’histoire mais dont on ne retient pas le nom. Le regard de Jean-Noël à cet instant, quand il remballe son admiration, est terrible : il a vu l’autre face, sombre, de ce garçon qu’il aimait tant. Plus rien ne sera jamais plus pareil. C’est très beau de faire advenir ceci contre le personnage central, notre boussole, sans pour autant faire qu’on va s’en éloigner, mais en lui accolant une cruauté qui jusqu’ici nous était masquée. Il arrive sensiblement la même chose à Etienne lorsque plus tard il est déçu par Mathias. Il y a beaucoup d’impalpable dans le film de Civeyrac, mais on y trouve beaucoup de choses sur l’anéantissement de l’admiration qu’on porte à nos modèles, cette dose d’incompréhension, cette dose de déception permanente. Il me semble que Mes provinciales joue en permanence avec ce genre de subtilités d’écriture. C’est très beau.

     Le film raconte très bien le décalage entre l’attente qu’on place en quelqu’un ou en ses rêves (en l’occurrence de faire du cinéma, de vivre à Paris) et la dure, parfois tragique réalité qui en découle. On a là un vrai film mélancolique, qui se ferme d’ailleurs sur une fenêtre ouverte, dont on ne saurait être certain qu’elle soit un hommage à Khoutsiev ou bien si comme dans Elle a passé tant d’heures sous les sunlights, si elle s’ouvre sur l’avenir ou sur un suicide. De Garrel il en beaucoup question ici, au moins autant que Truffaut ou Desplechin, c’est certain, puisqu’on croirait voir un croisement entre Les amants réguliers, La nuit américaine et Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle). Je me plaignais que les derniers Garrel manquent d’amplitude, ramassés qu’ils sont, Civeyrac ose lui embrasser la durée, le romanesque. Tout n’est certes pas parfait, mais ça fait plaisir de voir une telle foi sur un écran.

     Il me manque cependant un gros truc pour en sortir dévasté, sans doute le truc qui lui ferait être différent des meilleurs Garrel. Mais son identité, le film la débusque dans son personnage, son acteur, révélation absolue pour moi : Andranic Manet / Etienne se situe quelque part entre Charles (de Le diable probablement, de Bresson, film cité ici parmi tant d’autres) et Jérémy, de Montparnasse, dans le troisième segment du film de Mikhaël Hers. Il a cet aspect colosse fragile et intellectuel influençable, cruel et docile, maladroit mais queutard, qui offre un personnage hyper original, aussi distant qu’il peut parfois être magnétique, beau à se damner autant qu’il peut être volontiers pathétique.

     L’erreur aurait finalement été de placer le récit dans le passé, tant ce personnage semble rattacher à aujourd’hui et les problématiques qui l’entourent plutôt représentatives de celles d’aujourd’hui. C’est toute la beauté du film à mon sens car il respire l’autoportrait (mais Civeyrac a la cinquantaine) autant qu’il évoque notre présent. Le film est par ailleurs très sobre, il n’offre aucune date (hormis la voix d’un journaliste TV un moment donnée qui évoque la candidature de Macron : Marqueur temporel passe-partout dont on aurait largement pu se passer) sinon qu’on voit souvent les étudiants sur leurs smartphones, sur Skype ou tout simplement à mater des vieux classiques voire leurs propres films sur des écrans d’ordinateur.  

     Alors j’ai certes vu trop de Garrel et de Desplechin dans Mes provinciales, mais j’ai aussi eu la sensation que c’était le plus beau Garrel ou le plus beau Desplechin depuis un moment. Avec ce Paris nu, bruyant mais nu, saisi dans un gris de charbon somptueux. C’est un beau film mélancolique sur les rêves illusoires et les admirations déchues. Et puis un film français qui donne envie de découvrir La porte d’Ilitch, de Khoutsiev (cité une fois, ouvertement, puis une seconde fois de façon plus subtile, bouleversante dans la dernière séquence) c’est pas tous les jours qu’on en croise. Pas vu beaucoup de films de Civeyrac (Des filles en noir, Mon amie Victoria et celui-ci) mais c’est la première fois que je suis séduit. Et très séduit, même.

Le petit César (Little Caesar) – Mervyn LeRoy – 1931

11. Le petit César - Little Caesar - Mervyn LeRoy - 1931La lune ou le caniveau.

   7.5   Un an avant le Scarface de Hawks, qui s’est imposé en mètre étalon du genre, il y a avait aussi du rififi chez les affranchis de Mervyn LeRoy, qui fait partie de ceux qui ont ouvert la voie à ce type de polar, racontant l’ascension d’une petite frappe au rang de grand caïd, jusqu’à sa chute brutale – inspiré de la vie d’Al Capone. Séminal, Le petit César l’est malgré son approche, sa brièveté, sa quête de l’essentiel : 1h19, pas un bout de gras, jusque dans son casse central, dont on sent qu’il manque cruellement de budget.

     Si le film est relativement classique dans sa forme car dévoué à son personnage principal, il tente parfois des plans forts, comme lorsque Otero observe Rico en train de se regarder dans le miroir. Le plan est dingue car Rico est comme élevé dans un tableau, mais il ne cesse de vouloir briser les contours du cadre, de s’en extirper. La fin aussi est une merveille du genre, ironique et morale, quand Rico se meurt derrière l’affiche promotionnelle du spectacle de son ami danseur.

     Incroyable de constater à quel point Edward G.Robinson a cette démarche, ces grimaces siciliennes, ce parlé mitraillette, cette façon de jouer des épaules, cette brutale imprévisibilité, qui en font un gangster aussi sympa qu’effrayant, ressemblant à s’y méprendre aux Joe Pesci et Harvey Keitel, croisés longtemps plus tard chez Scorsese, dans Mean streets ou Les affranchis.

     Bref, la sècheresse de son style, la concision de son récit permettent au film de garder un rythme soutenu tout du long. C’est un beau film de rue, un beau film de gangsters, réalisé en pleine Grande Dépression et dont l’ambition première est de raconter l’autre face du rêve américain, en suivant les arrivistes sans scrupules qui refusent que la société les laisse dans le caniveau.

The African Queen – John Huston – 1952

04. The African Queen - John Huston - 1952L’impossible Madame Rivière.

   8.0   Difficile de ne pas se laisser séduire par cette comédie d’aventures qui se situe à la frontière de la screwball comedy et du film de guerre, puisque le récit se déroule en Afrique orientale allemande, durant la première guerre mondiale. Difficile de ne pas de laisser séduire par les grimaces contagieuses de Katharine Hepburn et Humpfrey Bogart vieillissants.

     Rose est une sœur missionnaire, ancrée dans un village reculé, un peu coincée, propre sur elle, britannique. Charlie est coursier pour une exploitation minière, un peu grossier, un peu épave, américain. Après l’arrivée des troupes allemandes dans le village (qui voit la mort du pasteur, le frère de Rose) et par crainte de nouvelles représailles, Charlie convainc Rose de partir sur l’African queen, son bateau, quand elle désir le transformer en torpilleur pour couler une canonnière allemande en aval.

     Si le film délaisse un temps « la guerre » pour partager la descente des rapides aux côtés de notre duo mal assortis et sa petite guerre de caractères, c’est pour mieux y revenir lors d’affrontements avec des soldats lorsque l’African queen passe devant le fort allemand. Cette embarcation archaïque offre le plus beau « huis clos » que le cinéma ait pu nous offrir.

     Le film vire alors du côté de la comédie romantique, sans pour autant délaisser son penchant aventurier et une grande quantité/variété d’obstacles, comme un épisode d’arbre d’hélice endommagé, un autre avec des sangsues entre les roseaux dans les marécages, une tempête nocturne (cette petite attention qu’elle a en le couvrant d’un parapluie, magnifique) puis le miracle provoqué par un déluge providentiel, une double exécution évitée de justesse par une explosion salvatrice. On ne peut plus rocambolesque. On ne peut plus savoureux.

     Je connais encore assez mal Huston mais petit à petit ça se dessine, c’est un aventurier et donc il y a des choses très stimulantes dans cette filmographie. Là on est typiquement dans l’un des genres « Ils se détestent mais vont finir par s’aimer » que j’adore (Je ne vais pas tarder à me refaire L’impossible Monsieur Bébé, de Hawks, ainsi que Le sauvage, de Rappeneau, du coup) et surtout le film se déroule sur un fleuve, et Huston en fait un décor fascinant, même s’il filme bien plus son couple vedette que l’Afrique.

     Enregistré sur Arte il y a peu, qui diffusait la copie restaurée, et j’ai halluciné, de la qualité de la copie, belle comme c’est pas permis. Le premier plan déjà, alors qu’on ne fait que traverser les feuillages pour arriver jusqu’au village, je jubilais sur place.

Roulez jeunesse – Julien Guetta – 2018

38. Roulez jeunesse - Julien Guetta - 2018Papa, malgré lui.

    5.5   Etrange de voir ce film dans la foulée d’Amanda. A priori ce ne sont pas des films qui pourraient se faire écho et pourtant, pour l’un comme pour l’autre, le film se cale sur un évènement dramatique, à savoir la disparition d’une femme, d’une mère, pour en faire éclore les retrouvailles entre une autre mère et son fils. S’il faut beaucoup aux deux films pour en arriver là, si dans l’un c’est le combat de l’absence et dans l’autre celui de l’omniprésence, si c’est largement moins subtil dans le film de Julien Guetta, c’est probablement plus inattendu ici et donc in fine un peu émouvant. Et le film part de très loin tant le tout début, soyons honnête, est pas loin d’être insupportable, dans sa mécanique comique et son hystérie pas possible, d’abord parce que ce n’est jamais drôle, pour ne pas dire que c’est absolument sinistre, ensuite parce qu’on enchaine les situations aussi improbables que racoleuses. Tout ce qui se joue avec le bébé, par exemple, c’est franchement gênant, à peine digne d’un sketch de Florence Foresti en mode « Que ferait un mec si une nana lui laissait ses marmots sur les bras ? » ainsi que la première entrevue avec l’assistante sociale (Laure Callamy, qui est donc partout et ici coiffée comme Anais Demoustier dans Au poste !) ainsi que les apparitions des ouvriers du garage, qui durant leur temps libre conduisent des dépanneuses sur une tablette et se blindent de café. Ok. Pourtant, à l’image d’un Eric Judor qui passe par tous les registres de jeux, le film s’ouvre, tente quelque chose qui va plus loin que de s’accommoder à son simple pitch, puisqu’il s’aventure sur le terrain du drame. Certes il ne réussit pas tout (voire pas grand-chose) mais c’est toujours mieux que le dernier Salvadori. Alors, si le rapport mère/fils est beaucoup trop ostensible dans ses non-dits hostiles (Elle ne supporte plus de ne pas voir son fils vouloir reprendre les rênes du garage de son père ; Il ne supporte plus de devoir travailler aux côtés de sa mère, en gros) il émeut lors d’une étreinte, quand elle découvre enfin l’adulte qui se cachait dans son fils, quand elle le voit prendre des décisions pour des enfants, là où elle voulait à tout prix qu’il en prenne pour des bagnoles en panne. Dommage qu’on en passe par un retour au bercail : Pourquoi faire revenir le personnage à son poste attendu ? Le mieux n’aurait-il pas été de le voir s’épanouir dans une passion qu’il aurait vraiment choisie ? C’est con car c’est pas loin de tout casser cette idée de fin.  Mais je comprends en un sens : ça permet à Julien Guetta de nous offrir cette jolie scène finale, qui répond à la toute première. Là où Judor fredonnait seul Cool cat, de Queen ou devait partager Fug de Cymande dans sa dépanneuse, il filera en papa de substitution avec les trois enfants avant d’imiter le bruit de l’océan pour préparer les vacances. Un père est né.

Amanda – Mikhaël Hers – 2018

37. Amanda - Mikhaël Hers - 2018Après la tempête.

   7.0   Je n’avais pas fait le lien entre ces deux cinémas auparavant, mais il y a peut-être beaucoup à voir entre Mickaël Hers et Ira Sachs, en fin de compte. Ça me saute d’autant plus aux yeux maintenant que ma mémoire a tendance à confondre le toit new yorkais de Love is strange et celui de Ce sentiment de l’été. Dans Amanda, on retrouve une grammaire cinématographique très proche de celle de Brooklyn village : Cette manière de s’installer dans le cadre, de s’imprégner de sa respiration, de filmer les enfants, d’offrir une dimension solaire tout en dévoilant le temps d’un plan, d’une discussion, d’un pas de côté, une profonde mélancolie, une ombre au tableau.

     Si Amanda me marquera probablement moins que Memory Lane, il joue dans la continuité du cinéma de Hers, qui poursuit son exploration du deuil, qui se fait de plus en plus frontal. Il m’en restera moins des scènes, des interactions, des personnages que des images pures, en somme, comme ce plan final dans le parc londonien de Greenwich à la tombée de la nuit qui répond à la macabre découverte dans le parc parisien de Vincennes à une heure similaire. Je n’oublierai pas de sitôt ces deux tableaux, l’un de sang, l’autre de plénitude. Ce sont ces correspondances d’un plan à l’autre, qui me touchent beaucoup dans le cinéma de Hers. N’empêche ce plan terrible, à la croisée de l’ouverture de Moi, Pierre Rivière de René Allio et du final de Piranhas, de Joe Dante, est de ceux qui envoient de l’insolite dans un cinéma qui pourrait se permettre de filer droit et doux.

     C’est ce que j’aime chez Hers, l’insolite. C’est un cinéma qui a tout pour ronronner mais tout était insolite dans Montparnasse, Primrose hill, Memory Lane. Déjà un peu moins dans Ce sentiment de l’été. Il manque, cet insolite, dans Amanda. On le voit peu. Ou alors dans cette retrouvaille entre un mère et son fils, un tutoiement, une excuse, un texto. Ou dans cette promenade où il est question d’une histoire d’amour qui peut attendre, d’une histoire d’adoption qui, elle, ne doit pas attendre. Ou plus tôt dans cette scène terrible, redoutée, casse-gueule, dans laquelle un garçon annonce à sa nièce la mort de sa mère – Vincent Lacoste aura étincelé cette année, entre Amanda et Plaire, aimer et courir vite. Chaque fois ce sont des scènes de parc. Le parc chez Hers, c’est une terrasse de café chez Rohmer. Tout s’y joue.

     Je regrette beaucoup que Hers ait abandonné la subtilité de ses boucles, l’imprévisible de ses enchainements, choraux ou elliptiques. Il me semble qu’Amanda est bien trop organisé, corseté. De nombreuses scènes répondent trop à d’autres – admirablement parfois, certes, mais lourdement aussi comme lorsque au tout début David manque l’heure de sortie d’école de sa nièce, annonçant un peu de sa vie future ou comme cette expression avec Elvis, expliquée par la maman et qu’on retrouvera autrement à la fin, devant un match de Wimbledon, qu’on nous promet là aussi depuis un moment. Tout est trop utile. Les rimes sont trop visibles. Mais bon, ça reste un très beau film, et un cinéma qui de manière générale me touche infiniment au point que j’y verse par instants quelques larmes.

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