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The Falconer (Nico, 1970)

Copie de MI0001462560Au cœur des ténèbres.

     Ça s’est joué à pas grand-chose. J’ai réécouté Chelsea Girl l’autre jour, ça m’arrive régulièrement – Très honnêtement, je pense pouvoir dire qu’il fait partie de mes disques préférés, quoiqu’en ait pensé Nico plus tard, regrettant notamment la présence de la flûte. J’ai tout de suite pensé que si je devais extraire un morceau de cet album absolument divin, ça se jouerait entre It was a pleasure then (qui déraille et annonce un peu sans le savoir les futurs expérimentations de la chanteuse) et The Fairest of the saisons, soit les sublimissimes quatre minutes qui ouvrent l’album, belles à en pleurer. Evidemment que tout l’album est de cet acabit mais l’ouverture ça reste l’ouverture, le métronome, le guide, c’est fondamental.

     J’ai alors réalisé que si j’aimais aussi beaucoup mais pour des raisons bien différentes Desertshore, l’album qui suivit son passage chez les Velvet Underground, album qui témoigne de sa rencontre avec Philippe Garrel, de sa vie de maman, c’est aussi parce que, là aussi, son ouverture est déchirante. Janitor of Lunacy. Chair de poule obligatoire quand t’entend les premières notes d’harmonium puis la voix sépulcrale de Nico. Je me souviens avoir entendu pour la première fois ce morceau dans L’eau froide, d’Assayas. Il avait éclipsé tous les autres, de Dylan, Joplin, Cohen.

     J’en profite pour dire que bon nombre de morceaux de cette liste de 100 proviennent du cinéma, puisqu’il m’aura permis de découvrir tout un tas de belles choses, aura parfois orienté mais envies mélomanes. Dans Desertshore, il y a d’ailleurs John Cale qui est aux arrangements et y joue de plusieurs instruments. Impossible pour moi, ne serait-ce que sur les premières notes de Piano d’Afraid de ne pas songer au chef d’œuvre de Garrel, Le vent de la nuit. Tout se rejoint.

     J’ai donc réécouté Desertshore, dans la foulée de Chelsea Girl. C’est un album incroyable, mais plus difficile à apprivoiser – quoique moins difficile que The Marble Index, à mon avis. Le folk du premier, et ses fins arrangements de cordes et de flutes, a disparu. On peut tomber en larmes en l’écoutant comme on peut passer complètement au travers, tout dépend du moment, de l’humeur, c’est un peu comme avec le White light, white heat des Velvet underground. Plus avant-gardiste, Desertshore est une plongée sous harmonium dans la détresse d’une femme, d’une mère, d’une junkie. Un album d’errance dans le désert des ténèbres, d’une tristesse sans nom.

     Et j’aime énormément The Falconer, morceau plus classique, qui semble faire le pont entre Chelsea Girl et Desertshore, rien d’étonnant puisqu’il s’adresse directement à Andy Warhol. J’aime la cassure éphémère en son centre, le piano qui surplombe l’harmonium, qui semble apporter de la douceur dans les jours sombres, qui finissent par revenir en fin de morceau. Quand j’écoute When, morceau éponyme du chef d’œuvre de Vincent Gallo, je pense systématiquement à The Falconer, tant ils semblent tous deux être le miroir inversé de l’autre.

     Sitôt qu’on en saisit l’ampleur dramatique, c’est le plus beau disque du monde, qui en plus m’évoque certaines merveilles de Dead Can Dance ou Coil à venir. Je pense beaucoup à Desertshore en écoutant Horse Rotorvator, notamment grâce à Babylero (qui évoque la comptine Le petit chevalier) mais aussi sur Abscheid et Mütterlein. Les deux morceaux utilisés dans La cicatrice intérieure, de Garrel, le film tout en haut de la liste des films que je rêve de voir. Et pour revenir à The Falconer, parait-il qu’on peut l’entendre dans un autre film de Philippe Garrel, Le lit de la vierge. Autre film que je rêve de découvrir.

En écoute ici :

https://www.youtube.com/watch?v=7QZu8FrzgpU

Gaz de France – Benoît Forgeard – 2016

12. Gaz de France - Benoît Forgeard - 2016L’absurdité de l’Etat.

   3.4   Dans un futur indéterminé, la cote de popularité du président de la république chute historiquement dans les sondages. Une réunion de crise est organisée à l’Elysée, on convoque la matière grise du pays soit des échantillons de population très disparates, pour proposer chacun à sa manière, discrètement dans les sous-sols du palais, un storytelling miracle et SAUVER la situation. J’aime beaucoup l’idée. Ça peut vraiment donner quelque chose de très actuel autant qu’absurde, politique et populaire : j’attendais OSS117 chez Pierre Schoeller. J’y vois davantage du Groland dans Les rencontres d’après minuit – le film plus ridicule que poético absurde de Yann Gonzalez – Je ne sais pas trop pourquoi j’ai pensé à ce film, la photo probablement, le côté huis clos sans doute. Il y a bien cet humour à contre-courant, vraiment à contre-courant et rien que pour ce parti pris ça m’aurait plu d’aimer le film car il donne envie qu’on le défende tant il tente autre chose, un tempo différent, tant il ne cherche guère à plaire au plus grand nombre comme la majorité des comédies dans le paysage hexagonal aujourd’hui. Sauf que voilà, d’une part ça na m’a jamais fait rire, d’autre part je m’y suis vite fais chier, à l’instar du Tip Top, de Serge Bozon, qui lui aussi tentait de créer un autre espace comique.

Faute d’amour (Нелюбовь) – Andreï Zviaguintsev – 2017

11. Faute d'amour - Нелюбовь - Andreï Zviaguintsev - 2017L’enfant délaissé.

   7.8   Quel bonheur de retrouver Andreï Zviaguintsev à son meilleur niveau soit celui de ses premiers films : Le retour (2003) et Le bannissement (2008). Le second fut l’un de mes premiers grands chocs dans une salle de cinéma et donc fut parmi les déclencheurs de ma cinéphilie actuelle.

     Faute d’amour est une œuvre puissante, vertigineuse, parfois insoutenable où le récit n’est jamais dévoré par la symbolique. Son âpreté et sa violence n’empêche pas une certaine douceur. Le cinéaste russe avait un peu perdu cet équilibre, je trouve. D’emblée, Faute d’amour est partagé entre deux pôles opposés et pourtant contigus : La terrible atmosphère de ce qui reste du foyer familial (lequel un garçon de douze ans préfère fuir, en marchant en bord de rivière, jetant des rubans de chantier dans les arbres, ou en pleurant sans bruit derrière la porte de la salle de bain) s’oppose à des moments inouïs, entre les deux couples recomposés né de cette séparation officieuse – Puisque le divorce n’est pas prononcé et que leur appartement ne se vend pas.

     On voit peu ceci au cinéma, finalement. On voit soit l’un soit l’autre mais pas les deux. Là je pense au film merveilleux de Radu Muntean, Mardi après noël mais ça ne vise pas la même finalité. Genia voit donc un homme plus âgé avec lequel elle s’apprête à emménager dans son immense appartement. Boris, lui, veille quotidiennement sa petite amie plus jeune et enceinte. Genia prend soin de ses cheveux, de son corps et passe son temps à faire des selfie. Boris est accaparé par son travail et semble absent, effacé, sans aucun repère sitôt qu’il s’en extraie. Elle vomit chaque insulte. Il est d’un silencieux macabre. Ce sont deux figures modernes et monstrueuses.

     Personne ne prend donc soin d’Aliosha, ce garçon né de leur union (Ils répètent qu’ils ne se sont jamais aimé, mais le film par petite touches – Dans sa deuxième partie – parvient à nous montrer qu’il est pourtant possible que ce fut jadis le cas) ; Personne ne passe du temps avec lui ni ne fait d’effort pour lui épargner les disputes parentales. Pire, on comprend vite que ni son père, ni sa mère ne souhaite véritablement hériter de sa garde. C’est comme s’il était le témoin insoutenable de leur échec. Le rappel quotidien de leur erreur.

     Le nouveau très beau film d’Andreï Zviaguintsev est pourtant scindé en deux parties, distinctes et surprenantes : Je n’avais rien lu sur le film, je ne m’attendais pas du tout à ce qu’il glisse de la sorte. Il y a donc l’Avant disparition d’Aliosha et l’Après. Avant, sa présence est un fard.eau, après elle est une douleur. Inavouable mais pourtant vite perceptible. Avant, le film semble très cadré, construit, resserré ; après il est plus impénétrable, on ne sait pas si l’on ne va pas sortir du cadre familial pour y suivre le quotidien des chercheurs bénévoles.

     Sans trop révéler la suite des évènements, Zviaguintsev entretient judicieusement le mystère autour de la disparition de l’enfant de façon à préserver un maigre espoir dans cet océan de tristesse, un trou d’air dans ce brouillard étouffant. S’il manque parfois de subtilité et écrase la force de son récit par des symboles un peu lourds, on ne pourra pas lui enlever la force avec laquelle il déploie l’universalité de son drame, la profondeur que recèle nombreux de ses plans, la dimension mortifère qu’il offre de cette société russe qui s’engouffre (littéralement dans le film) dans le marasme, les ruines et la désolation. Y a un paquet de séquences là-dedans que je ne suis pas prêt d’oublier.

The endless summer – Bruce Brown – 1968

04. The endless summer - Bruce Brown - 1968The Perfect wave.

   9.2   Le superbe et imposant dossier consacré à L’été au cinéma (thématique qui m’est chère) dans Les cahiers « de vacances » du cinéma, de juillet/août 2016 m’avait donné autant envie de revoir Rohmer et Rozier que de me pencher sur les Bergman estivaux, et m’avait surtout permis d’apprendre qu’on ressortait le film ultime du fan de surf : Un documentaire portant le même titre à la fois d’un album merveilleux de Fennesz et d’une compilation des Beach boys de 1974, au sein duquel trois potes californiens (Deux surfeurs, un filmeur) partaient faire le tour du monde en quête de spots inconnus, pour y débusquer la vague parfaite et l’été éternel, afin de défier les brutaux changements de saison et les importantes chutes de température. J’en rêvais de ce film.

     The endless summer s’ouvre comme un film pédagogique sur le monde du surf : On nous présente de célèbres plages à vagues, les figures de base, le vocabulaire, quelques noms importants. Une voix off quasi omniprésente donne le tempo du film, lui offre une construction et l’embarque sur les terres du film d’aventures, entre le cinéma ethnographique d’un Jean Rouch ou d’un Robert Flaherty, le home movie et le cinéma-clip : On a parfois la sensation de voir un assemblage d’images qui collerait à merveille avec les tubes Surfin’ Safari ou Surfin’ USA. Point de chansons des Beach boys dans The endless summer, pourtant le film sera gorgé de morceaux rock des sixtees signés The Sandals. C’est aussi la singularité du film que de s’appuyer sur cette voix off, bien ancrée américaine, avec ses préjugés culturels, son autodérision et sa naïveté aussi embarrassante qu’attachante. En outre, le film est aussi un beau document sociologique sur la jeunesse américaine des années 60. En terre inconnue, loin de Malibu.

     C’est donc un voyage. A travers l’Afrique, d’une part : Sénégal, Nigéria, Afrique du Sud. On y plonge dans les eaux froides de l’atlantique jusque dans celles de Durban et ses spots infestés de requins. On y découvre d’immenses plages désertes ou bien des plages où les enfants observent les surfeurs entre prudence (les deux américains semblent vraiment cinglés à danser sur leurs planches) et fascination ou bien une plage (Vers Cap de Bonne espérance) où une petite communauté de surfeurs autochtones s’éclatent déjà sur le même spot (à quatre par vague, parfois) tandis que les plages aux alentours sont vierges. Le voyage se poursuit ensuite en Australie (Bells beach, forcément, mais la saison est mauvaise), en Nouvelle Zélande (Avec les vagues de l’anse de Raglan, tellement longues qu’elles pourraient prendre la moitié du film), à Tahiti (le fameux spot où les vagues se déversent vers la plage et vers le large) puis à Hawaii (On y voyait les hallucinants monstres d’écumes de Waimea dans les flashbacks, on y verra là des vagues parfaites, malgré leur violence et les coraux). Un voyage pour s’ouvrir au monde et ouvrir le surf au monde. Un trip poétique dans sa dimension « quête de la vague parfaite » qui traversera le cinéma puisqu’on y retrouvera cela dans le Point Break, de Bigelow dans un ancrage évidemment plus suicidaire puisque fictionnel, même si l’idée est déjà présente, en sourdine, dans le film de Bruce Brown.

     La réussite d’une telle entreprise tient à plusieurs facteurs dont un, essentiel : que le geste soit sérieux. C’est-à-dire que le surf y soit approché dans toute sa dimension métaphysique. Et dans le même temps, Bruce Brown parvient, puisqu’il est aussi le narrateur, à rendre ce voyage extrêmement vivant, drôle, joyeux, aussi dérisoire que nécessaire. Ça ne tient pas à grand-chose, parfois à un fil – L’excès de coolitude 60’s engagée dans la voix off, la répétition absurde des plans d’une plage à l’autre, la quasi inexistence des surfeurs hors de la vague – mais c’est aussi justement cette représentation extatique qui est convoitée, à l’image de ce spot parfait (à Saint Francis, en Afrique du Sud, je crois) où dans une eau à la température plus que confortable, les vagues forment des rouleaux identiques (qu’on croirait fait par une machine, dira le narrateur) et éternels, pas trop gros mais parfaits, qu’il est impossible de filmer en un seul plan.

     Et il faut aussi que le geste soit honnête, qu’il soit capté sur le vif, qu’il saisisse les instants de découvertes plus que la reconstruction de cette découverte. Qu’il soit un carnet de voyage, avant tout. On voit bien souvent que le film a manqué de rushs, qu’il s’étire bizarrement ici, qu’il est brutalement sectionné là. Ça lui offre une totale spontanéité dans l’image, contrebalancée miraculeusement par la voix de Bruce Brown qui bien qu’il semble s’adresser à nous comme à ses potes, est probablement issue d’un texte minutieusement écrit. Et puis c’est quoi ces images, sérieusement ? Doit-on rappeler que le film date de 1966 ? Bruce Brown filme parfois jusque dans la flotte (Notamment ces plans à même la planche, cinquante ans avant l’apparition de la Go-Pro) et nous embarque à leurs côtés, fait en sorte que l’on fasse partie intégrante du voyage. The endless summer c’est le film emblématique de la culture surf. Et dorénavant, c’est l’un de mes films de chevet.

La vérité – Henri-Georges Clouzot – 1960

35. La vérité - Henri-Georges Clouzot - 1960Le bal des maudits.

   9.0   Après les déceptions générées par les découvertes des premiers films d’Henri-Georges Clouzot (L’assassin habite au 21, Le corbeau, Quai des orfèvres) rien ne présageait une telle déflagration. La vérité est un film incroyable, un grand film de procès autant qu’il est un puissant mélodrame passionnel.

     Dominique, une jeune femme, incarnée par une magnétique, amoureuse, provoquante, rêveuse, sensuelle et bouleversante Brigitte Bardot, y est jugée aux assises pour le meurtre de Gilbert, (Sami Frey, génial, comme d’habitude) son grand amour, clame-t-elle, mais petit-ami de sa sœur aux yeux de la population, des jurés, et encourt la peine de mort. L’ironie tragique veut qu’elle en soit passible à cause de son suicide raté.

     Toute la singularité du film de Clouzot sera de conter minutieusement et limpidement chaque étape du procès – Du choix des jurés à la fermeture de l’audience, terrifiante machine judiciaire – tout en remontant dans le passé de l’accusée par couches de flashbacks, de façon à comprendre son criminel destin et à voir la vie, l’amour, les doutes, la douleur, tandis que le tribunal ne voit qu’un récit, froid et rationnel.

     Construction par brefs retours au présent, dont Sautet saura (un peu) se souvenir pour Les choses de la vie. Il y a en tout cas dans ces deux films, pourtant très différents, un rapport étrange au temps : L’impression que le vrai présent (l’accident ici, le tribunal là) n’existe plus que dans une réalité alternative macabre, glacée tandis que le passé, lui, agit finalement comme le présent véritable (vivant) du film. Celui dans lequel, nous, spectateurs, pouvons nous frayer une place.

     Un procédé maintes fois utilisé dans La vérité accentuera autant sa dimension mélancolique qu’il en créera un langage-même au sein du film : Il suffit d’un dialogue ou d’une action qui se casse et se poursuit dans un autre décor, une autre situation. D’un rire pour en convoquer une image de plénitude débarrassé des attributs tragiques du présent, d’une larme pour en générer un gouffre de désespoir. Jamais on n’avait vu Bardot ainsi. Top 1 Clouzot, haut la main.

Le crabe-tambour – Pierre Schoendoerffer – 1977

09. Le crabe-tambour - Pierre Schoendoerffer - 1977Un chat noir sur l’épaule.

   7.8   C’est un voyage doux autant qu’il est austère, aussi magnétique que décousu, entre le Mékong et les Grands Bancs de Terre-Neuve, sur plusieurs temporalités : Les souvenirs de guerre de trois officiers de marine chevauchent le présent d’un escorteur (lors de son ultime mission avant son désarmement) brisant les vagues de l’Océan Atlantique puis bientôt la glace du Grand Nord.

     Ce présent aurait pu servir de remplissage ou de prétexte pour raconter les histoires de ce lieutenant de vaisseau autrement plus exotiques, d’apparence plus passionnantes, c’est pourtant peut-être cet étrange présent qui me touche le plus. Evidemment, comment ne pas être ému devant les échanges de Claude Rich et Jean Rochefort, deux grands du cinéma disparus cette année, à quelques jours d’intervalle, bordel ?

     Les trois officiers (Le commandant de bord, le médecin, le chef mécanicien) évoquent donc un quatrième, une figure abstraite, conradienne, roi beau, roi fou, lieutenant de vaisseau affublé continuellement d’un chat noir sur son épaule. Souvenirs et anecdotes qui remontent à l’Indochine, la guerre d’Algérie. Willsdorff (Aguirre meets Kurtz) prend les traits de Jacques Perrin aux allures d’un Klaus Kinski plus aimable, plus atténué.

     On attend un tournant, un bouleversement, un climax insensé. Rien ne vient. Et pourtant tout est là. Le voyage vers le grand Nord fusionne avec celui plus immobile dans le Sud Viêt-Nam. Lorsqu’est évoqué la mort du frère du capitaine Willsdorff, c’est la photo de Bruno Cremer qu’on croise dans la brève d’un journal. Instant fort qui nous replonge dans La 317e section où Perrin et Cremer y campaient aussi deux figures antagonistes et fusionnelles.

     C’est peut-être la plus grand réussite de ces deux films, la plus belle chose qui parcourt le cinéma de Schoendoerffer : La réunion dans le mythe, de figures opposées, qui se nourrissent l’une pour l’autre. Willsdorff existe puisqu’on se souvient de lui. Les trois officiers existent puisqu’ils activent les souvenirs qui vont nourrir leur présent. L’arrivée à Terre-Neuve c’est magnifique, c’est La grande idée simple et bouleversante du film. L’issue rêvée.

     Et puis plus simplement j’aime que le film nous montre des gens au travail. J’ai l’impression que cette minutie nous la devons essentiellement à Pierre Schoendoerffer, qui capte une dynamique singulière, un réalisme froid mais beau, puisqu’on ressent la vie à bord du navire ou sur un radeau, la vie en temps de guerre ou en temps de paix. Que Schoendoerffer soit parvenu à faire vibrer un récit aussi mortifère ce n’était vraiment pas gagné.

     Le film est par ailleurs rempli de trouées et passerelles curieuses, puisque cet étrange chat noir, qui est partout, que l’on chasse ici et qui réapparait là (Plus loin dans le déroulé du récit, plus tôt dans la chronologie) évoque continuellement, avec l’idée même du crabe-tambour, la maladie du commandant de bord, cette tumeur qui le chasse de son métier qu’il veut continuer à exercer à tout prix. Cet homme, Willsdorff, pourrait être leur cancer à tous, il pourrait d’ailleurs être mort  – Cette manière que chacun a d’en parler le place d’emblée de l’autre côté – et pourtant il est toujours vivant, devenu pêcheur sur un chalutier.

     Merci au chef op Raoul Coutard qui nous offre une fois encore une photographie à tomber, qui plus est à bord de ce paquebot chevauchant les murs de vagues de l’océan atlantique – ça ma donné envie de revoir le Léviathan, de Lucien Castaing-Taylor et Verena Paravel, de remonter sur un chalutier en somme.

Twin Peaks – Saison 3 – Showtime – 2017

19. Twin Peaks - Saison 3 - Showtime - 2017“We are like the dreamer who dreams and then lives inside the dream”

   7.5   Super délicat de parler du retour de Twin Peaks. Je tiens d’abord à dire que je ne suis pas un fervent connaisseur, à la base. Je l’ai découverte sur le tard, il y a une dizaine d’années, j’avais adoré y retrouver l’ambiance lynchienne qui m’avais tant dérouté dans Blue Velvet, Lost Highway et bien entendu Mulholland Drive. Univers qui ne ressemble à aucun autre alors qu’il a pourtant ses référents – On sait combien Lynch est attaché à Sunset boulevard, Vertigo ou Persona – et ses nombreux héritiers. Twin Peaks avait tout, sans doute, de la série OVNI dans le paysage sériel – Là aussi, difficile d’en juger personnellement puisque je ne connais aucune autre série de l’époque. J’ai quoiqu’il en soit le souvenir diffus de quelque chose d’inégal (Surtout la deuxième longue saison) et confus dans son déroulement mais superbe sitôt qu’on l’aborde du point de vue de la multitude de personnages (doux et/ou dingues) qui l’habitent. Si j’ai pas mal oublié les détails de l’enquête et comment le récit glisse de la découverte du corps de Laura Palmer aux plongées de Cooper dans la Loge, j’ai une idée assez précise de qui sont Dale, Audrey, Leland, Bobby, James ou Norma. Leurs voix, visages, façon de marcher, de parler, tout ceci est assez précis dans mon esprit. Le film quant à lui (découvert dans la foulée de ma découverte de la série) je ne m’en souviens pas suffisamment. Un peu comme pour Inland Empire, ça a été une grosse baffe sur l’instant, un choc immédiat, complètement fou et perturbant, mais que ma mémoire imprime plus difficilement qu’un classique plus absolu comme Mulholland Drive. A l’instar de la série, ces films (IE, TP, ni même BV et LH) je ne les ai jamais revu. Comment donc aborder The Return de Twin Peaks en partant de cet attachement un poil bancal ? Evidemment, le mieux aurait été de tout revoir, mais d’une le temps manque, de deux je n’en n’avais pas l’envie. J’ai donc choisi de la recevoir ainsi avec le peu de bagage mémoriel que m’avaient laissé les deux premières. En tentant, qui plus est, de regarder un épisode par semaine, comme ils nous étaient proposés. Riche idée tant l’expérience s’avère aussi stimulante sur 1h qu’elle pourrait être indigeste sitôt abordée en binge-watching. C’est tout le paradoxe : A la fois on n’a jamais vu une série comme celle-là, et même jamais vu une saison comme ce retour de Twin Peaks, et à la fois elle s’apprécie moins comme les séries d’aujourd’hui (Tout voir d’une traite) que comme celles d’antan. Voilà pourquoi, déjà, je ne pourrai jamais la considérer comme un film (Le genre de truc qui ne me dérange parfois absolument pas : Carlos, Mildred Pierce, La maison des bois, Le décalogue…) ce même si Lynch lui-même n’a cessé de dire qu’il s’agissait pour lui d’un film de 18h. Et puis plus simplement : Elle respire comme une Série, point. Ça ne se discute pas. Soderbergh a beau réaliser l’intégralité des épisodes de The Knick, c’est une série, ça respire comme tel, c’est ainsi. Bref, dans ce magma (le mot n’est vraiment pas de trop, là) sidérant on pourra toujours retenir les fermetures musicales, toutes plus élégantes les unes que les autres (mention spéciale à Au revoir Simone et Chromatics) et magnifiquement déroutantes quand elles débarquent autrement : Je ne me suis pas remis de la machine infernale crachée par Nine Inch Nails. Tuerie dans la tuerie puisque l’épisode 8 au sein duquel elle explose sans crier gare, au milieu d’une avalanche de séquences toutes plus hallucinantes les unes que les autres, restera le truc le plus dingue vu cette année, depuis dix ans, depuis toujours. La séquence de la pause pipi, She’s gone away, le champignon nucléaire, la bête chelou. Un choc tellurique. Qu’on avait déjà plus ou moins rencontré dans un épisode 3 ô combien déconcertant « Helloooooo » avant de culminer dans un épisode 14 grandiose, chelou, drôle, délirant, flippant, émouvant. Si cette saison m’aura semblé plus bancale que pour d’autres, je dois reconnaître qu’elle aura aussi libéré des espaces sensitifs qu’on ne voit jamais dans le medium. J’ai lu de supers papiers à propos du retour de Twin Peaks, enthousiastes, passionnés, unanimes. Je vous invite à les lire aussi. Et ça permet de voir combien c’est une œuvre inclassable. Depuis, Harry Dean Stanton nous a quitté. Comme avant lui Miguel Ferrer (Albert) ou Catherine E. Coulson (La femme à la bûche) ou David Bowie (Philip Jeffries). Ça donne à la série un amer parfum de mort autant que ça la rend étrangement éternelle, comme Laura Palmer. C’est très beau.

Un beau soleil intérieur – Claire Denis – 2017

08. Un beau soleil intérieur - Claire Denis - 2017Des gens qui embarrassent.

   3.0   La grande histoire d’amour entre Claire Denis et moi a du plomb dans l’aile depuis dimanche dernier. A vrai dire je n’y croyais pas trop à ce Beau soleil intérieur, avec Binoche en figure de proue – Déjà, Huppert dévorait un peu trop le beau White material. Puis j’ai cessé de me méfier. Après tout, Claire Denis ne m’a jamais déçue. Certains de ses films m’ont marqué au fer (US go home, Beau travail, 35 rhums) et celui que j’aime le moins (S’en fout la mort) je l’aime déjà beaucoup.

     Que s’est-il donc passé ? L’incompréhension totale. Soit il s’agit du syndrome Dumont Moi-aussi-je-suis-capable-de-changer-radicalement-de-registre-et-je-vous-emmerde soit c’est de la faute de Christine Angot, bouc émissaire idéal ces temps-ci – et donc co-scénariste avec Claire Denis d’Un beau soleil intérieur. Un peu des deux, probablement. Rien ne fonctionne à mes yeux. Le film semble crier de partout qu’il change la donne, en brisant chaque embryon de dialogues par des hésitations et/ou mots incompris, comme évaporés dans le néant, il semble aussi chier sur les classes aisées mais je n’y vois qu’un truc bourgeois, suffisant. Ce moment ridicule à la campagne, j’étais persuadé que Binoche allait leur gueuler dessus, sur ces intellos beaufs. Je le savais. Désolé mais j’avais parfois presque l’impression d’être devant un Danièle Thompson de luxe quoi.

     Si j’aime le cinéma de Claire Denis c’est moins pour sa tendance à choisir un silence qu’un dialogue (Quand bien même, il faut reconnaître que ça fait du bien) que pour le jonglage si élégant, si subtil entre la parole, les regards, les déplacements. Il y a un flux sensuel dans son cinéma que je n’ai jamais retrouvé ailleurs. Un beau soleil intérieur détient aussi une respiration qui lui est propre – Mais comme on pourrait en dire autant de l’insupportable film de Xavier Dolan : Juste la fin du monde – pourtant rien ne respire Claire Denis là-dedans, tout paraît faux, fabriqué, jusque dans son dénouement, lumineux (j’imagine) si on a marché, laborieux si on attend depuis longtemps que ça se termine. Grosse, très grosse déception. J’espère qu’il s’agira seulement d’une parenthèse foirée comme lorsque Mouret a fait Une autre vie.

Good time – Ben Safdie & Joshua Safdie – 2017

goodtime5-e1505903528316Nuit blanche à New York.

   6.5   Good time est le troisième long métrage des frères Safdie, désormais bien installés sur le devant de la scène mumblecore. Tellement estimés qui leur a été offert une place en compétition à Cannes cette année. S’ils sont repartis bredouille, il est important de dire que d’une part ce type de cinéma (américain) est rarement représenté dans la compétition officielle (Il a disons davantage sa place à la quinzaine) et d’autre part que Good time a bénéficié d’un appui considérable de la critique presse de goût.

     Robert Pattinson, bien qu’étant connu pour sa prestation de vampire monolithique chez Twilight, s’est révélé avec le temps cinéphile érudit aux choix de plus en plus radicaux : D’abord en jouant chez Cronenberg (Cosmopolis et Maps to the stars) puis chez Herzog, Corbijn et plus récemment James Gray. Parait-il même qu’il sera au casting du prochain film de Claire Denis. Soyons clairs : C’est bien lui qui impulse le rythme cardiaque de Good time, c’est lui qui le rend frénétique et qui l’apaise. Il est extraordinaire. C’est moins le cas de la bande originale, grossière, outrancière – Oneohtrix Point Never est à mon avis le musicien le plus surestimé de sa génération.

     Les références scorsesiennes qu’on lui a trop vite attribuées ne plaident pourtant en faveur du nouveau film des frères Safdie. De Taxi driver, il manque sans doute un peu de chair, d’After Hours on regrettera qu’il ne lui emprunte pas suffisamment sa folie. Quant à sa construction, étrange (comme à leur habitude) c’est aussi un parti pris qui peut s’avérer risqué : Le braquage initial, magnifiquement maladroit et foireux, est autant un sommet de suspense, d’angoisse et de promesses que la suite verra s’étirer cette descente aux enfers d’errants réprouvés, d’une langueur assumée, parsemée de mini coups de théâtre un peu cheap.

     Sans rien te cacher, j’ai même piqué du nez un moment et je suis intimement persuadé que ça fait partie du « triomphe » du film que de vouloir happé son spectateur dans ce voyage nocturne arythmique, jusqu’à parvenir à le plonger ici dans un éprouvant trip hallucinogène, là dans une léthargie urbaine presque agréable. Ou peut-être étais-je simplement trop fatigué, je ne sais pas. Quoiqu’il en soit, j’ai apprécié le double état contradictoire dans lequel Good time m’a plongé. Et du coup je ne suis pas certain que je pourrais le revoir, mais pas pour les mêmes raisons que je pourrais difficilement revoir Mad love in New York.

Samia – Philippe Faucon – 2001

37. Samia - Philippe Faucon - 2001Avant Fatima.

   7.9   C’est très intéressant de découvrir Samia aujourd’hui, après le succès de Fatima, dans la mesure où Philippe Faucon n’a manifestement pas changé de façon de faire sinon qu’il a opté pour un autre personnage d’ancrage. Il est aussi question d’une famille d’origine algérienne et des rapports électriques hérités du fossé culturel et générationnel. On se souvient que chez Fatima, l’une de ses filles plantait sa scolarité quand l’autre entamait une école de médecine. Dans Samia, il s’agit aussi essentiellement d’un monde de filles puisque Samia, 16 ans, sixième de la fratrie, a trois grandes sœurs et deux plus petites.

     Ce qui à première vue a changé c’est la direction qu’offre le titre. Fatima c’est la maman, Samia c’est la fille. Philippe Faucon ne travaille pas exclusivement le portrait pur, donc il peut suivre l’une des filles de Fatima comme ici quitter parfois Samia pour Amel ou Farida, ses sœurs. C’est justement ce glissement qui est très beau et extirpe le film d’une certaine rudesse. On pourrait aussi dire qu’il l’universalise, voire le normalise, c’est vrai et c’est là où le cinéma de Faucon et celui de Kechiche sont entièrement dissemblables : Chez l’un on plonge jusqu’à la cassure, physique et littérale (L’esquive, par exemple) tandis que chez l’autre le mélodrame est aéré, la ligne claire parfois désactivée pour pouvoir la reprendre. On est plus proche de Guédiguian, en un sens. Et on y pense aussi puisque Samia se déroule à Marseille et on y retrouve un peu ce qu’avait capté La ville tranquille ou plus récemment, Khamsa, de Karim Dridi.

     Philippe Faucon ne va appuyer sur aucun élément réaliste pour le traduire en surplus dramatique : Quand Samia échange des insultes avec une bande de fachos ou quand Yacine assiste à une arrestation par des CRS, il ne se passe rien de plus que ces faits. Ce qui est très beau dans Samia c’est de voir que l’auteur s’intéresse aux fissures de l’intérieur, aux griffes masculines qui s’emparent du quotidien des femmes. Faucon distingue trois portraits d’homme : le père, malade, qui n’existe plus qu’au travers de ses deux fils. Le plus jeune, réservé, ne prend ni vraiment le parti des filles, ni celui de sa mère, ni celui de son frère, il est un électron libre loin des coutumes. L’ainé, lui, semble avoir récupéré la figure paternel traditionnaliste à son point de domination le plus abject. Il n’existe d’ailleurs qu’à travers ce pouvoir puisqu’il ne fait rien de ses journées, regarde la télé, mange les plats que sa mère lui prépare, s’habille de vêtements pliés et rangés par ses sœurs, qu’il suit à longueur de temps.

     Une figure du mal (Vulgaire, aboyeur, violent) patriarcale, plus pathétique que dangereuse tant il est couvert par une mère qui, sans cesse, regrette de ne pas avoir eu plus de garçons que de filles. Car les filles  tentent chacune à leur manière un embryon d’indépendance : La fuite du foyer pour la plus grande, les études longues pour la suivante, le refus des règles pour Samia, l’insolence adolescente de Naima. Une sorte de Mustang avant l’heure, moins canalisé dans son dispositif puisque l’écart d’âge entre les sœurs est bien trop important. C’est donc un très beau film, qui parvient à trouver des instants de grâce et de détachement (une balade dans les calanques, un concert en plein air, une fête de famille) dispersés dans une montagne de conflits.

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silencio


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