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Charlot débute (His New Job) – Charles Chaplin – 1915

38Pirouettes et galipettes.

   3.0   Qui me permet de constater que sauf à de rares exceptions (Charlot rentre tard) les premiers essais courts de Chaplin m’ennuient poliment là où ceux de Keaton me fascinent. Quand l’un fait ce chef d’œuvre qu’est Sherlock Jr., l’autre fait His New Job. Chacun leur vision du cinéma, ok, mais je préfère très nettement la dimension poétique de Keaton aux répétitions farcesques de Charlot, car franchement là, 30 minutes de portes dans la gueule, mesquinerie d’audition et grimaces impossibles, c’est un peu long.

Charlot dans le parc (In the park) – Charles Chaplin – 1915

32Le vagabond nonchalant.

   4.0   Un parc, un couple, un pickpocket, une nourrice, le petit ami de la nourrice, un policier. Et Charlot au beau milieu, sans gêne, qui vole, qui se bagarre. Il s’agit du quatrième film de Chaplin pour les studios Essanay (pour lequel il en réalise une quinzaine) et le seul, avec Charlot à la plage, constitué que d’une seule bobine. Chaplin s’amuse beaucoup, enchaine les petits quiproquos, de voleurs volés, conflits croisés, drague lourdingue. Anecdotique mais attachant.

Charlot à la plage (By the sea) – Charles Chaplin – 1915

Charlot à la plageUn grain de sable dans la mécanique.

   4.5   C’est l’un des premiers courts de Charlot, mais comme il en pondait une quinzaine par an entre 1914 et 1917 ça ne veut pas dire grand-chose. Charlot à la plage se déroule donc sur une plage et s’appuie quasi uniquement sur un mono-gag avec un autre plagiste promeneur : Une affaire de chapeaux emmêlés qui déraille jusqu’à la baston, avant l’apparition d’une femme mariée. Pas grand-chose à signaler, c’est mignon sans plus.

Gibraltar – Julien Leclercq – 2013

16830772_10154446567572106_5388816643920507856_nInfiltré malgré lui.

   4.0   Encore un qui croit renouveler le genre, devenu moribond, du polar à la française. Chrysalis et L’assaut c’était horrible et c’était déjà lui. Gibraltar est un peu plus intéressant, déjà parce que le film se déroule à Gibraltar, endroit très cinégénique, même via la caméra de ce tâcheron de Leclercq, mais aussi parce qu’on y suit un pauvre type, qui tient une guinguette et qui pour palier à de gros problèmes financiers accepte de se retrouver agent de renseignement pour les douanes françaises, d’abord en livrant des informations puis en rencontrant de dangereux trafiquants de drogue. De renseignements en infiltrations, échanges et manipulations, le film se suit agréablement, à raison d’une réalisation extrêmement classique, jamais tape à l’œil non plus, mais on aurait rêvé d’un vrai cinéaste aux manettes, qui aurait écrit de super personnages et crée de la densité accompagnés de séquences mémorables. C’est comme pour La French de Jimenez (Qui était un peu mieux quand même) on sent que les mecs rêvent de Mann et Melville, mais ne leur arrivent pas à la cheville. Le film se base sur l’histoire vraie d’un français expatrié à Gibraltar, Marc Fiévet, qui avait raconté son histoire dans un livre en 2003. On a l’impression que c’est tout ce qui intéresse Leclercq : Raconter une histoire vraie – Comme pour sa purge, L’assaut. Il ne transcende rien et j’imagine (car je n’ai pas lu le bouquin) ne raconte rien de plus ou de différent que ce qui apparait dans la plume de Fiévet. Les acteurs, quant à eux, font le job, sans plus.

La chute de Londres (London has fallen) – Babak Najafi – 2016

32     1.9   Vu en dilettante, en mangeant des cochonneries puis en jouant au Bohnanza, ce qui est amplement suffisant pour vous dire que je trouve ça à chier. J’aimais pourtant bien l’idée du film sur une attaque terroriste ciblant les pontes politiques rassemblés un jour de funérailles, une version bien burnée, popcorn se déroulant en bord de Tamise. Mais Londres n’est qu’un décor comme un autre : Une prise de vue aérienne ici et là et basta. Rarement vu plus américano-centré que cette daube, drôle contre son gré, parcourue d’effets immondes et de course-poursuites illisibles. L’auteur avait réalisé des épisodes de la série Banshee, comme quoi filer un film (Car oui c’est un pur produit mercantile) à un réalisateur de série a rarement été une bonne idée. Un point cela dit pour le sous-texte gay-friendly contre sa volonté là aussi, mais bon, quand ça pue à ce point la testostérone j’ai l’impression de ne plus voir que ça. Toutefois, j’essaierai bien White House Down, ça ne peut pas être pire.

Le désordre et la nuit – Gilles Grangier – 1958

16665752_10154429319352106_2514682031059926706_oLes amants traqués.

   5.8   J’ai souvent pensé que le problème des films avec Jean Gabin c’était Jean Gabin lui-même. Je n’avais probablement pas vu les bons films ou davantage ceux dans lesquels sa tendance à cabotiner m’exaspère. Ici c’est sans doute moins Gabin le problème que Michel Audiard qui de par son écriture de dialogue habituelle vient contaminer autant le récit, l’ambiance moite de cet étrange polar que la fragile complexité des personnages. Je pense que le film est beaucoup trop écrit et pas assez mis en scène, pourtant Grangier parvient parfois à faire passer des choses dans la boite de nuit, les appartements, les rues de Paris, quelque chose de très crépusculaire et désordonné qui trouve ses acmés dans sa construction indéterminée, qui peut faire succéder le visage en sueur d’un batteur de jazz noir à celui d’une jeune chanteuse droguée jusqu’à l’os, ou faire disparaître l’attendue noirceur mafieuse pour faire éclore la corruption bourgeoise et pharmaceutique, mais surtout zapper son enquête au profit d’une folle passion amoureuse. Si l’on compare ça aux films de Duvivier de la même époque, ça reste assez inégal dans l’ensemble, mais c’est une chouette découverte.

L’homme qui rit – Jean-Pierre Améris – 2012

16722531_10154429319502106_915443862069877260_oHugo qui pleure.

   2.1   Pas lu le livre de Victor Hugo, mais le pauvre, il doit se retourner dans sa tombe tant cette énième adaptation ressemble à un mix Jeunet/Burton auxquels on aurait ajouté du Gilliam/Boutonnat. Ça donne envie, hein ? Pas un plan qui ne soit pas lourd de sens, indigeste. Pas une séquence qui sortirait d’un lot commun. C’est laid de la première à la dernière scène. Les acteurs en font des tonnes, sans exception. Allez, je sauve in-extrémis la relation entre Gwynplaine et Dea car il y a un truc qu’elle dégage, lumineux et diaphane, qui me plait beaucoup, même si elle non plus n’y va pas avec le dos de la cuillère pour jouer l’aveugle. Décidemment, Jean-Pierre Améris (dont j’avais aimé Les émotifs anonymes et trouvé lourdingue Une famille à louer) dans son versant archi populaire, est un auteur difficile à identifier. 

Atlanta – Saison 1 – FX – 2016

04. Atlanta - Saison 1 - FX - 2016Am I black enough for you ?

   6.5   Atlanta conte l’histoire d’Earn, trentenaire, ancien DJ au chômage, père d’une petite fille,  plus ou moins séparé de sa petite amie chez qui il squatte, oublié par ses parents. Lorsqu’il apprend qu’un cousin obtient la popularité grâce à l’un de ses titres de rap balancé sur le net, il lui propose de devenir son manager. Parce qu’en un sens, malgré les désillusions éternelles, le rêve américain, lui, existera toujours.

     Si je suis moins enthousiaste que l’avis général je trouve que c’est une série tout à fait pertinente, sur la condition afro-américaine dans l’Amérique pré Donald Trump, plus poussée qu’un Moonlight par exemple tant ça ne vise pas seulement à aborder son espace sous le seul angle de la sexualité. On a là quelque chose de plus instinctif que le film de Barry Jenkins, qui me parait un peu trop exister pour caresser le bourgeois blanc. Ici l’approche est plus complexe, on nage davantage dans le registre du « Comment fait-on pour exister aujourd’hui, dans une ville comme Atlanta, quand on est noir et qu’on n’a pas une thune ? » en appuyant principalement sur la notion de racisme ordinaire. Il me semble que là-dessus, aussi bien via ses trois personnages phares, que par son couple de parents, la série raconte quelque chose de fondamental, toujours à la lisière du comique et de l’absurde sans jamais renier sa noirceur profonde.

     Les épisodes sont un peu inégaux, mais l’ensemble trouve une dynamique propre oscillant merveilleusement entre le rire et le malaise, avec des idées assez géniales (La voiture invisible !) à de nombreuses reprises – Et du point de vue de la mise en scène, absolument rien à dire, c’est remarquable. Il y a une vraie attention aux lieux que l’on filme. Aux gens aussi. Je vais être plus sceptique quand les épisodes s’enfoncent complètement dans l’absurde à l’image de celui du faux talk-show entrecoupé de fausses coupures pub. Il manque une vraie homogénéité qui mettrait chaque épisode en relation. Heureusement, le dernier effacerait presque toutes les réserves tant il est parfait, puissant, sorte de voyage hypnotique aux crochets de Earn cherchant sa veste, dans la boite de nuit où il s’est murgé la veille avant de contacter l’Uber qui l’a ramené, entrant bientôt en collision avec une violence aussi brutale que banalisée (Qui fait écho à l’homme tabassé au commissariat en début de saison) avant de se resserrer sur ce couple de parents magnifique mais séparé, puis sur lui, seul, s’allongeant dans son garde-meubles.

     Comme je ne connais pas Community, Atlanta m’aura permis de faire la rencontre de Donald Glover qui m’était quasi inconnu (Une apparition dans Girls, une autre dans Seul sur Mars) le garçon étant principalement connu sur la scène rap sous le pseudonyme  Childish Gambino. Prototype du mec cool, autant qu’Earn, le personnage qu’il s’est octroyé, est immédiatement attachant. Je pense que c’est un grand mélancolique, rien d’étonnant en ce sens à le voir ancrer son bébé sériel à Atlanta, la ville de son enfance. Glover est parti dans l’idée de créer dix épisodes sans compromis, jusqu’à revendiquer préférer voir son show annulé plutôt que de ne pas le raconter ainsi. De cette vision un brin sarcastique, l’auteur parvient justement à trouver sa voie, son public et la critique (Jusqu’à être sacré aux récents golden globes) en restant lui-même, en ne se fourvoyant à aucun moment.

Moonlight – Barry Jenkins – 2017

31. Moonlight - Barry Jenkins - 2017Portrait d’un garçon de Miami.

   5.7   Ou la palme du film au démarrage insupportable et au final bouleversant. Il y a trois parties, trois époques de la vie de Chiron, afro-américain introverti installé à Miami. Le début fait peur avec cette caméra qui tournoie gratuitement autour de Juan qui sera une figure importante dans l’évolution du garçon. Puis l’objectif bouge dans tous les sens quand des gosses le poursuivent avant qu’il ne se réfugie dans un immeuble désaffecté où il rencontrera le dealer, qui deviendra une sorte d’ange gardien. La deuxième partie est plus posée mais il faut passer outre des systématismes vraiment lourds, par exemple, juste après la scène pivot entre Chiron et Kevin sur la plage, le premier va se faire tabasser par le second sous les ordres d’un chef de bande malveillant. Il y a déjà de belles idées mais le film est trop empesé, à l’image de la mère, défoncée au crack qui utilise son fils pour se procurer sa dose – Et l’actrice en fait des tonnes. Il y a aussi la disparition de Juan qui permet au film de changer d’angle, de montrer Chiron seul contre tous et les prémisses de son émancipation sexuelles et violentes.

     Constitué de trois parties, Moonlight est donc habité de deux énormes ellipses (De presque dix ans chacune) et au sein de chaque partie, les deux personnages centraux sont joués par trois acteurs différents. Parti pris casse-gueule qui se révèle idéal dans la mesure où l’on a bien l’impression d’avoir affaire aux mêmes personnages, à Chiron comme à Kevin – Même si ce dernier est quand même assez peu creusé quand on y réfléchit. Et toute la dernière partie du film, la partie adulte donc, va faire pencher le film du bon côté. D’une part en limitant les espaces traversés : Principalement un restaurant, une voiture, une maison – On ne voit toujours pas grand-chose de Miami mais il y a un vrai sens à cela enfin, le cadre resserrant sur les corps, ce qui se trame dans ce qui est tu – Parfaitement mis en chantier lors de la très belle scène sur la plage, dans le deuxième chapitre. D’autre part en jouant minutieusement sur ce qui lui faisait un peu défaut jusqu’ici : La construction d’un dialogue, la gestion des silences, l’environnement musical, les petites choses qui construisent la situation, le plan. La plus belle séquence est évidemment celle du lieu de retrouvaille entre Chiron & Kevin, ce restaurant (Tenu par le second, ravi de retrouver André Holland, qui jouait dans The Knick), tant Barry Jenkins construit sur la durée et rend palpable l’excitation et la gêne mutuelles qui accompagnent cette retrouvaille. J’aime à penser que Jenkins a voulu faire son film en partant de cette séquence : La discussion adulte entre deux anciens amants du ghetto, alors qu’ils sont devenu cuistot et gangster. C’est sûr on ne voit pas ça souvent. Alors certes on l’a déjà traité au cinéma, suffit de repenser au très beau film d’Ang Lee : Brockeback Mountain. Mais rarement on avait touché à ce point (le temps d’une scène, incroyablement étirée) au désir plus fort que tout le reste.

     Bref, ça partait mal, mais j’ai aimé, en définitive. La fin est vraiment puissante – Malgré le dernier plan Sundance style. Problème est que le film ne vieillit pas super bien dans mon esprit. Disons qu’entre le moment où j’ai vu le film (positif puisque ému par la troisième partie), celui où j’ai écrit ces lignes et maintenant, le film s’est un peu effondré. En fait je trouve que ça ne dit pas grand-chose sur ce que c’est d’être afro-américain aux USA aujourd’hui, contrairement par exemple à une série comme Atlanta (Sur laquelle je vais avoir d’autres réserves mais là n’est pas le sujet) ou tout simplement contrairement à ce que Brockeback Mountain racontait d’être cow-boy dans le Wyoming dans les années 60. Et puis le film est beaucoup trop prisonnier de son schéma narratif hyper fabriqué, où chaque partie doit déboucher sur une révélation importante, qui va te faire avaler les deux grosses ellipses et la Fin. Il s’agit d’abord de faire de réaliser à Chiron qu’il peut être homosexuel, via la discussion avec Juan. Il s’agit ensuite d’en faire un nouveau personnage qui va choisir de se forger une carapace (la prison) pour affronter ceux qui se moquent de son homosexualité. Avant de finir sur Chiron admettant enfin qu’il est amoureux de son ami d’enfance. Ça fait un peu trop dissertation en trois parties cette affaire. C’est très scolaire en fait. Mais c’est pas mal.

La La Land – Damien Chazelle – 2017

03. La La Land - Damien Chazelle - 2017« Here’s to the ones
who dream…»

     9.8   Il s’agit donc du récit de mon curieux début de mois de février, constitué de quatre séances de La La Land en huit jours. Chose qui, évidemment, ne m’était jamais arrivé.

     La première fois, j’en suis sorti euphorique et dévasté. J’ai trouvé ça complètement fou, exaltant, vertigineux. J’avais le sentiment d’avoir vu le plus beau film du monde. Je n’ai pas versé tous les larmes de mon corps qu’on m’avait promises car j’étais accompagné donc je suis resté pudique, seulement saisi par quelques spasmes que j’ai élégamment réussi à masquer. Je gardais les larmes pour la deuxième fois.

     A propos je signale que la salle s’est confondue en applaudissements à la fin. C’était très bizarre car à la fois je ne suis pas pour applaudir un film quand il y a juste le film mais en même temps j’étais tellement happé que j’aurais voulu danser sur les sièges. Bref je n’ai ni pleuré ni applaudit mais j’étais complètement défait et béat. Le soir, le lendemain, j’écoutais déjà la bande originale en boucle, pour combler mon manque. Je jubilais. Il fallait donc que j’y retourne très vite. Mission accomplie le surlendemain.

     Ce jour-là je n’étais pas levé du bon pied et comme souvent dans ce genre de cas, toutes les petites emmerdes arrivent en même temps, au petit-déj, sur la route, au boulot. J’ai pensé que retourner voir La La Land ne serait pas une si mauvaise idée afin de réhabiliter cette journée de merde. Et y retourner seul. Le film et moi. J’en suis sorti agréablement anéanti, je crois que je l’aime définitivement beaucoup ainsi. La fin est terrassante, oui. Mais ce n’est pas triste. Enfin si, mais non. C’est ce qui est beau, j’y reviens.

     J’ai davantage observé la mise en scène cette fois qui m’a semblé incroyablement limpide tout en étant virtuose d’un bout à l’autre. Le film réussit absolument tout ce qu’il tente, dans chaque séquence, chaque saison. Je l’ai aimé entièrement cette fois alors que j’avais une petite réserve sur la partie Eté, réserve qui s’est largement envolée. Et s’il est grandiose dans son ensemble (Je me demande si j’ai vu un aussi grand film populaire depuis Titanic) je pense sincèrement que l’ouverture et les dix dernières minutes sont les plus belles vues depuis Le nouveau monde : Je pourrais les regarder en boucle sans m’en lasser.

     Un montage vidéo récapitulant les nombreuses références du film fit très vite son apparition sur la toile. C’est un très chouette montage – Qui donne envie de revoir plein de classiques – et c’est vrai que le film est rempli de clins d’œil. Ok. Mais là où je trouve La La Land vraiment fort c’est qu’il ne tire jamais sur la corde passéiste, tout est au service de son couple de personnages et TOUT n’est qu’affaire de pure mise en scène. J’en reviens pas qu’un type, la trentaine, américain qui plus est, qui s’est mis Hollywood à ses pieds en deux films, ait réussi ce pari-là, d’être aussi virtuose qu’intimiste, d’aimer danser et rêver, de déclarer sa flamme à LA et au jazz, de faire songer autant à Band Wagon qu’à Jacques Demy. Le film va d’ailleurs jusqu’à s’ouvrir comme Les demoiselles (l’arrivée des forains par le pont transbordeur) pour s’achever (un peu) comme Les parapluies, qui sont deux de mes films fétiches, donc ne serait-ce qu’avec ces deux séquences aux extrémités il m’a déjà conquis. Mais tout le reste est de ce niveau, me surprend sans cesse, m’émeut, me fait voyager comme rarement je voyage au cinéma. C’est comme si Demy (Jusque dans son utilisation des couleurs, magnifique) avait croisé la route de Mulholland drive. C’est comme si Chazelle avait réussi ce que Coppola avait un peu raté dans son Coup de cœur, qui était juste pas mal alors qu’il avait tout pour être mon film préféré. Je n’allais pas en rester là, il fallait que j’y retourne, encore et encore.

     Cette troisième fois, on m’y a invité. Comment refuser ? En fin de compte, si le film me touche aussi intensément et me surprend constamment par sa démarche c’est qu’il est moins traditionnaliste (Il a pourtant tout pour l’être) que purement tourné vers le présent ; Il n’est pas qu’un produit de réactivation nostalgique (façon The Artist, pur film musée) des comédies musicales d’antan couvrant autant Donen que Minelli, Chantons sous la pluie que Tous en scène. Inévitablement on y pense, puisque ces classiques sont intelligemment cités (et disséminés un peu partout) mais l’utilisation de ces stars – de ces danseurs – n’est pas la même puisqu’il ne s’agit plus de cumuler de gros numéros de danse à la Fred Astaire & Cyd Charisse. Emma Stone et Ryan Gosling, aussi bosseurs qu’appliqués, ne sont pas des danseurs, ils sont imparfaits donc plus proches de nous, plus enclins à favoriser le processus d’identification. On en revient donc moins à ces musicals de l’âge d’or d’Hollywood qu’aux films de Jacques Demy, où les personnages dansaient moins pour la performance caméra que pour faire progresser le récit. Evidemment, ça me parle nettement plus. Dans la comédie musicale, qui n’est à priori pas mon genre de prédilection, j’ai souvent l’impression qu’on me propose un numéro de danse avant de me raconter une histoire. Pour clarifier, ce qui m’intéresse ici et chez Jacques Demy, c’est qu’on me donne des personnages et non des performeurs. Je ne vois plus un film avec Fred Astaire & Cyd Charisse mais je fais corps avec l’histoire de Solange & Delphine. De Mia & Sebastian.

     Tout cela fonctionnerait évidemment moins sans son couple d’acteurs vedette : Emma Stone & Ryan Gosling sont à La La Land ce que Kate Winslet & Leonardo DiCaprio étaient à Titanic, si tu vois ce que je veux dire. Qu’il s’agisse de leur première « vraie » rencontre pendant et après « I ran » (Séquence drôlissime, par ailleurs), de leur dispute un soir de retrouvailles, de leurs regards en champ-contrechamp qui ferment le film, ils sont géniaux, trouvent chaque fois le ton (On serait tenté de dire la note) juste, ils utilisent merveilleusement leur corps, apprivoisent minutieusement les parcelles de silence. Ce ne sont d’ailleurs parfois que des petites choses : Stone qui rit quand elle chante « restaurant » ou « ratatat » sur City of stars ; sa manière de sourire face aux moments de malaise – L’audition avortée, sa colère contre Seb qui a raté sa représentation. Gosling qui sursaute constamment, imite James Dean « I got the bullets » ou répète deux fois l’expression « Pichi-caca ». En fait, Ryan Gosling c’est justement parce qu’il n’est ni Astaire ni Kelly qu’il est magnifique dans La La Land. Et il y a ce je-ne-sais-quoi entre eux qui rappelle autant les histoires d’amour des films des années 50 que celles d’aujourd’hui. On boit un coup en matant des jazzmen, on file voir La fureur de vivre « for research » tandis que tout avait commencé sur cette parcelle de périphérique, rencontre lancée par des coups de klaxon et un doigt d’honneur.

     Le film parvient à raconter cette curieuse histoire d’amour entre une femme qui rêve d’être une actrice sous les projecteurs et un homme qui voudrait ouvrir un bar de jazz comme il ne s’en fait plus. Chacun ses héros. Pour elle, Ingrid Bergman (apparaissant dans sa chambre sur un immense poster) et Humphrey Bogart (Fierté pour Mia de travailler en face de l’appartement où fut tourné Casablanca). Pour lui, c’est plutôt Thelonious Monk et Hoagy Carmichael (dont il possède le tabouret fétiche). Deux aspirations qui pourraient cohabiter si le fantasme simple n’était pas troublé par une réalité plus complexe et décevante. Et c’est précisément dans ce désaccord que leur épanouissement va se concrétiser, non sans embûches – Puisqu’il faudra en passer par l’effacement provisoire de Seb (Intégrer un groupe de jazz au dessein éloigné du sien, afin de stabiliser son couple) pour permettre à Mia d’écrire une pièce et comprendre, par son échec cuisant, sa volonté de devenir actrice. C’est en cela que l’épilogue (Et la partition de Justin Hurwitz avec) est prodigieux : il parvient à nouer le rêve (Sorte de flash-sideway lostien) dans l’éternité. Mia & Sebastian s’aiment (et s’aimeront toujours, sublime dialogue post audition devant un observatoire) et se sont mutuellement permis de s’accomplir, mais cet accomplissement ne peut fusionner avec une disponibilité amoureuse. La tristesse de leur dernier échange de regards concentre bientôt la promesse de leur amour éternel pour se diluer dans un ultime sourire qui semble dire : Merci d’avoir fait celui (celle) que je suis. C’est très beau.

     Ce qui conduit à point passionnant et essentiel qui parcourt tout le film, à savoir comment on raconte une histoire d’amour d’Aujourd’hui dans un moule d’Hier. Comment on réactive une certaine dynamique de l’âge d’or hollywoodien en l’y injectant dans le présent. On pourrait sans fin analyser le film sur ce simple point de vue. En ce sens, la première séquence, aussi géniale et virtuose soit-elle, agit comme une introduction gratuite et allégorique. Another day of sun, comme un cadeau, estival alors que le film dit s’ouvrir en hiver. Chazelle semble nous dire qu’il sait le faire et pourrait ne s’en remettre qu’à cette virtuosité un peu factice, mais il l’abandonne et se concentre aussitôt sur son récit. L’embouteillage a créé une marée dansante puis le titre s’affiche, l’embouteillage a repris mais cette fois, l’objectif se focalise sur deux voitures (les danseurs figurants n’existent plus), sur deux personnages qui feront tout le film.

     Toutes les idées de rupture qu’il injecte dans sa romance racontent beaucoup de cette mise en abyme. Quand Mia et Seb viennent d’entonner et danser sur A lovely night, c’est une sonnerie de smartphone qui interrompt leur éventuel premier baiser. Plus loin, lors de la projection de La fureur de vivre, c’est la pellicule qui crame et les empêche, une fois encore, de s’embrasser. Chazelle pourrait jouer sur un jeu de malédiction un peu cynique pourtant c’est l’humour qui reste omniprésent – Dans les deux premières parties, tout du moins. Les lumières se sont rallumées, c’est alors que Mia dit « I have an idea ». Si l’époque leur ôte la possibilité de vivre leur amour comme jadis ou par le prisme du fantasme, ils vont faire autrement. Et les voilà rendu directement sur la scène de l’observatoire du film de Nicholas Ray. Dans le planétarium où la pellicule s’était enflammée, Mia et Sebastian vont pouvoir danser la valse ensemble et littéralement s’envoler puis s’embrasser. Ils ont réglé le problème de la temporalité. Tout cela se reproduit évidemment dans le jazz qu’admire Sebastian : Lui redonner vie sans le dénaturer. Avant que les aspérités incompatibles des deux amants ne viennent tout briser.

     Si j’ai d’abord été très séduit par Gosling lors de ma première rencontre avec La La Land, sans doute surpris de le trouver aussi bon ce même si je l’ai toujours trouvé bien, dans Blue Valentine, Drive ou Crazy Stupid Love, cette fois, cette troisième fois c’est d’Emma Stone dont je suis tombé amoureux. Ça a commencé dans l’audition de départ, ça s’est poursuivi quand elle s’enroule d’un rideau sur Someone in the crowd, qu’elle ronchonne lorsqu’elle essaie de trouver du réseau au moment où elle découvre le panneau Fourrière, puis lorsqu’elle se fait bousculer par Seb, quand elle lui commande I ran, puis dans son petit pull de laine rose puis dans sa façon de dire « Maybe I’m not » puis durant l’audition finale. Jusque dans son bouleversant dernier regard. Je ne voyais plus qu’elle.

     Huit jours après la première, j’y suis retourné en amoureux. Eh bien, à ceux qui en doutent, c’est encore mieux la quatrième fois. Je me suis rendu compte d’un truc essentiel : L’instant de l’audition, quand Mia raconte l’histoire de sa tante, je pense en fin de compte que c’est ma scène préférée. J’aime beaucoup la sobriété de la mise en scène, la subtilité du zoom, des contours assombris, ce plan qui la contourne comme pour l’étreindre – Et qui fait écho à de nombreux autres plans similaires croisés précédemment. Et puis j’adore voir Mia sentir qu’enfin on lui laisse le droit d’aller au bout d’une audition. Je trouve qu’Emma Stone le joue super juste. J’aime le crescendo de sa voix. Audition n’est pourtant pas la chanson que je préfère. Je pense que City of stars l’emporte d’une courte tête – Mon fils me demande de lui chanter le soir pour s’endormir, je n’ai presque rien forcé. Mais toutes les chansons sont géniales en fait et me restent bien en tête, comme ça peut être le cas quand je revois Les demoiselles de Rochefort où il m’arrive de chanter quelques jours durant La chanson de Maxence ou de fredonner le concerto de Solange.

     N’empêche je dis à tous les gens que je croise de courir voir cette merveille. Et il y a de plus en plus de monde à chacune de mes séances. Donc je constate que mon bouche à oreille fonctionne c’est tout ce qui compte. Plus sérieusement, Damien Chazelle est mon nouveau héros. J’essaie de rattraper Whiplash assez vite. J’attends juste de digérer celui-là. Mais du coup j’en attends une montagne. Rien de mieux pour être déçu j’entends, mais j’y peux rien, ce mec, Chazelle, mon âge, sort (pour moi) de nulle part et pond un film que j’ai vu 4 fois en 8 jours. Huit jours durant lesquels il m’était impossible de voir autre chose. Difficile de faire plus belle surprise et fines attentes.

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silencio


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