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Dune, part two – Denis Villeneuve – 2024

40. Dune, part two - Denis Villeneuve - 2024L’amer de sables.

   5.5   C’est tout d’abord plaisant, dans le domaine du blockbuster, d’avoir une suite logée dans la continuité plastique du premier film. Je n’ai pas revu le Dune de Villeneuve, mais j’ai eu la sensation de retrouver l’univers que j’avais laissé y a de cela deux ans et demi. D’un côté ça me plaît, qu’il y ait un code visuel respecté, une patte de cinéaste – qu’on va retrouver aussi chez un Cameron pour prendre le meilleur exemple – et d’un autre côté je dois dire que le film m’a peu surpris, je l’ai vu (bien) dérouler son programme, bien disposer ses pions, ses ruptures de tons, bien chorégraphier ses scènes d’action sans les faire trop durer, éviter les tunnels de parlotte ou l’humour lourdingue inhérent au genre.

     Tout y est à sa place, sans faute de goût. Ça m’aurait plu d’avoir un truc plus imparfait, plus sale, plus abstrait, peut-être. Ça tient aussi au fait que l’histoire m’intéresse à peu près autant qu’une course de bagnoles, et dans ces cas là j’ai besoin d’être impressionner par la forme (Villeneuve séduit à de nombreuses reprises, sur un plan, une trouée, une apparition, un pic de violence) mais surtout par la matière organique qu’il charrie, qui m’a un peu déçu. Trop de petites machines d’appel noires, pas assez de bêtes de sables, pour résumer. Ou plus simplement trop de Hans Zimmer, pas assez de vent.

     C’est vraiment un film de designer. Un film tellement peu organique (Lynch en avait fait quelque chose de sale, de bizarre, Villeneuve en tire un truc lisse, sans relief, au diapason du baron) qu’il ne parvient jamais à offrir la sensation du désert. Dans le même ordre d’idée, les acteurs, les personnages, les visages, tout parait interchangeable. Le film ira même jusqu’à désexualiser la matière érotique de ses interprètes : Thimothy Chalamet était un corps dans Call me by your name. Là il ne reste qu’une enveloppe.

     Me restent pourtant des choses intéressantes, paradoxalement la séquence de l’arène Harkonnen en noir, gris et blanc – la plus fidèle représentante de cette deshumanisation totale, pourtant le geste formel en impose – ou ces curieuses sorties de sables des Fremen et de beaux morceaux de bravoure : La séquence avec la moissonneuse dont on va se servir de l’ombre de ses bras métalliques pour la pulvériser.

     D’autres trucs me semblent raté à l’image de la première chevauchée du vers géant par Paul Attréide. Si la séquence ne parvient jamais à procurer l’ivresse de chevaucher un ver géant, la construction de cette scène en elle-même est plutôt bien troussée mais c’est tout ce qui englobe ce rite initiatique qui manque de souffle (le voyage nocturne dans le désert, où est-il ?) et souffre d’une ellipse très pratique et d’un manque de glissement vers cette dernière épreuve. Pareil ensuite : Moi ce qui me manque c’est de voir comment on monte sur ce vers ultra rapide et comment on y descend. Il s’arrête en gare ? Il y a un frein à main ? J’ai besoin de voir ça. Mais le film prend soin de l’ellipser.

     Ce qui m’a plutôt séduit en revanche c’est ce récit d’affrontement permanent entre prophétie et pragmatisme, entre fondamentalistes et sceptiques, bref un regard tout à fait contemporain. Lucidité et scepticisme qui habitent entièrement Chani, personnage le plus profond. Villeneuve s’applique à nous mettre de son côté, de bout en bout. Je ne sais pas si son rôle est si emblématique dans le roman d’Herbert mais elle est à mes yeux le cœur battant de cette suite.

La bête – Bertrand Bonello – 2024

16. La bête - Bertrand Bonello - 2024La zone grise.

   6.0   J’aimerais tellement l’adorer, ce Bonello, inspiré de La bête dans la jungle, d’Henry James. Or j’ai navigué entre la fascination et l’embarras puis l’ennui, beaucoup. L’impression d’avoir vu un épisode allongé de Black mirror. Qui manque d’équilibre, partout. Ne serait-ce que dans ses époques : Bonello l’a prouvé dans L’Apollonide, souvenirs de la maison close l’époque qui lui sied (d’un point de vue graphique et nostalgique) c’est celle du début du XXe siècle. C’est celle qui m’a semblé la plus intéressante ici aussi, la plus cinégénique.

     Ce déséquilibre se joue aussi sur les personnages. Louis n’existe pas assez et pour tout dire je trouve l’acteur (George MacKay, croisé notamment chez Mendes, dans tous les plans de 1917) un peu limité pour le rôle. Ce n’est que mon avis mais si Gaspard Ulliel avait incarné ce rôle (qu’il aurait dû incarner, le film lui est dédié) ça aurait peut-être crée plus de symbiose avec le jeu de Seydoux, qui elle, incarne Gabrielle : elle dévore tout. Excepté le dispositif théorique général, brutal et abscons, mélangeant crue parisienne de 1920 et tuerie d’Isla Vista en 2014 avec une prise de pouvoir de l’intelligence artificielle dans un futur non donné, mais les plongées dans les vies antérieures (trop resserrées, peut-être ?) n’apportent jamais le vertige d’un Weerasethakul, par exemple.

     La bête c’est un peu comme si Resnais rencontrait Marker, comme si Je t’aime je t’aime (le plus grand film du monde) côtoyait La jetée (l’autre plus grand film du monde). Dans une version ratée, qui rappelle in fine beaucoup son précédent film, Coma, qu’on peut voir comme étant le brouillon de celui-ci. Beaucoup moins fulgurante et émouvante surtout. J’ai trouvé ça très froid. Pas été touché une seconde : pas même lors de la superbe séquence de l’inondation de l’usine à confection de poupées.

     Pourtant, si je n’aime véritablement pas grand-chose dedans – le film est très indigeste en plus (au moins sur un premier visionnage) – j’ai parfois aimé m’y perdre, un peu comme dans les rares moments de Cloud Atlas, auquel j’ai parfois songé. Me noyer dans ses mystères, être frappé par quelques pics fulgurants (les bugs de la machine, notamment), trop épars malheureusement et ce jusque dans ce non-générique final (un QR code à scanner) idée forte qui fait pschitt je trouve. Quoiqu’il en soit, stimulant film de mise en scène, comme d’habitude avec Bonello, mais c’est le minimum que j’attends de lui.

Le consentement – Vanessa Filho – 2023

27. Le consentement - Vanessa Filho - 2023Le film dans le livre.

   3.5   La dernière scène du film voit Vanessa Springora décidée à écrire sur l’emprise qu’a eu Matzneff sur elle, afin d’à son tour l’enfermer dans un livre. Quelle idée magnifique a-t-elle eu, de contre-attaquer en utilisant son arme de prédilection à lui.

     Or ça veut dire deux choses ici : d’une part que cinématographiquement ça n’a aucun sens, de finir là-dessus, de l’enfermer dans un film. D’autre part que l’idée même de l’existence du livre est repoussée dans cette pauvre scène finale dont l’effet (le besoin de témoigner) s’annule.

     Pour le reste, évidemment qu’il faut louer l’utilité du projet et peut-être même sa capacité de transmission : de mon côté ça m’a donné envie de lire le livre. Il semble que ce soit une illustration très littérale et je pense que c’est un souci, ça paraît inadaptable comme bouquin. J’ai eu la sensation de voir un truc un peu dépassé par son sujet.

     Enfin qu’importe, le film est ce qu’il est, d’une grande lourdeur d’une scène à l’autre : on sent que Vanessa Filho tente plusieurs moyens de filmer cette emprise intellectuelle et sexuelle, mais cette multiplicité formelle ne veut plus rien dire, ne reste plus qu’une enfilade de scènes chocs, parfois insoutenables.

     Une scène m’a semblé à l’image du projet, sans idée forte : celle de l’émission Apostrophes, regardée par la jeune adolescente. Le fait de ne montrer que Pivot et Denise Bombardier choquée (la seule qui semble faire le pont entre hier et aujourd’hui, c’est absolument terrifiant le constat cinglant de l’aveuglement de cette époque) mais jamais Matzneff car forcément ce n’est pas Rouve, ça crée un truc complètement artificiel, un besoin de coller au réel du film et non au réel même. Bref c’est très raté. Comme plein d’autres trucs, à commencer par la peinture du milieu ou le personnage de la mère. On ne croit à rien.

     Mais mon gros problème se joue sur Jean-Paul Rouve (que j’aime souvent, par ailleurs) sans doute très bon, mais je n’ai pas réussi à me faire à ce personnage, d’écrivain adoubé doublé d’un pédocriminel dégueulasse, campé par lui. C’est comme si Omar Sy avait joué Rudolf Hoess chez Glazer, quoi. J’exagère hein bien sûr, mais pour moi ça confirme l’idée que pour incarner ce genre de personnage il faut un modèle vierge, je pense, pas un acteur identifié d’autant plus en tant que comique.

Jeune et innocent (Young and innocent) – Alfred Hitchcock – 1937

18. Jeune et innocent - Young and innocent - Alfred Hitchcock - 1937Hounds of love.

   6.0   Vu en salle dans la foulée de La zone d’intérêt, de Jonathan Glazer, une récréation autant dire. Des années que je n’avais pas découvert un Hitchcock en salle. Celui-ci se situe dans la veine de Correspondant 17, Une femme disparaît ou Les 39 marches, période britannique, d’avant-guerre. Pas ce qui me passionne le plus chez lui, à priori, mais ce mélange de faux coupable, cavale écossaise, quête de la vérité, screwball comedy et scène climax virtuose qui prépare déjà l’Hitchcock d’après, se regarde évidemment avec un plaisir non dissimulé.

Paradis perdu – Abel Gance – 1940

39. Paradis perdu - Abel Gance - 1940Les amants dépossédés.

   6.0   Mon tout premier Abel Gance, diffusé au cinéma de minuit sur France 3 en hommage à Micheline Presle, qui joue ici son premier film (elle a 17 ans) et incarne deux rôles, Janine puis sa fille Jeannette plus tard.

     C’est d’abord une comédie romantique, la rencontre entre un petit artiste et une couturière en 1913, sur une chanson populaire. Ils se marient dans le midi, quand les cloches de la mobilisation sonnent. Le mélodrame est lancé : à peine mariés, les deux amoureux sont séparés.

     La plupart des résumés s’aventurent plus loin et c’est dommage. On peut se contenter de dire que Gance multipliera les ellipses, les genres et les tonalités. C’est peut-être pas toujours bien équilibré, mais le film manie bien son crescendo mélodramatique.

Sous le tapis – Camille Japy – 2023

38. Sous le tapis - Camille Japy - 2023Un deuil peut en cacher un autre.

   5.0   Odile se prépare à fêter son anniversaire. Alors que ses enfants et petits-enfants sont en route, Jean, son mari, décède brutalement. Incapable de faire face à cette réalité, elle le cache sous son lit. Passé cette ouverture improbable, le film aura la bonne idée de ne pas en faire son ressort principal : ce macabre secret sera vite dévoilé. Il sera donc question d’un deuil pour en faire écho à un autre, resté secret. Le film devient alors un joli portrait de famille, de générations se côtoyant, déployant notamment une émouvante relation mère fille contrariée. Ça tient surtout à Ariane Ascaride, Bérénice Bejo, Thomas Scimeca et la lumineuse Marilou Aussiloux que je découvre. Et aux attentions que Camille Japy offre à ses personnages. Le film n’est pas exempt de lourdeurs caricaturales, à l’image du petit ami cycliste égoïste servant de running-gag lourdingue, ni d’une absence d’intérêt pour les tous petits, mais l’ensemble s’avère plus intéressant que cette promesse théâtrale initiale.

Pearl – Ti West – 2023

23. Pearl - Ti West - 2023L’origine du mal.

   6.5   Soit l’origin story qu’on rêve de voir au sortir de X, avec un récit centré sur la jeunesse de la vieille femme de X, dans la même ferme, en 1918, qui vit avec des parents immigrés allemands, une mère rigide et un père infirme dont elle s’occupe, tout en caressant le rêve de devenir une star. Le film reprend moins les codes de Tobe Hopper cette fois que ceux du Hollywood en technicolor (le décor est rutilant, magnifique) et du Magicien d’Oz : Pearl c’est la version psychopathe de Dorothy. J’y suis un peu moins sensible car je retrouve un peu les tares A24 et de l’elevated horror en général, cette impression de voir un film un peu trop sûr de ses effets et de sa force subversive, ce qu’a mon sens, parvenait à contourner X qui se matait surtout en pure resucée de produit de driv’in. On aura donc droit à des coups de force de mise en scène (le long plan séquence du monologue confidence, le dernier plan qui nous suit tout le générique durant) mais on y perd en générosité horrifique je dirais. Bon, après, la scène de l’épouvantail c’est quelque chose. Énorme Mia Goth, quoi qu’il en soit. Et hâte de voir le troisième volet MaXXXine !

X – Ti West – 2022

22. X - Ti West - 2022Massacre à l’ancienne.

   7.5   D’emblée situé au Texas, fin des années 70, le film ne dissimule pas son influence. X, c’est Massacre à la tronçonneuse (et Le crocodile de la mort, tant qu’à faire) qui rencontre The Visit : Un pur slasher dans la campagne avec un couple de vieux autochtones s’attaquant à une équipe de tournage ayant loué une dépendance de leur ferme isolée pour y tourner un film porno. Un cameraman, un producteur, deux actrices, un acteur et une perchiste, bientôt pris en chasse à renfort de fourche, carabine et crocodile. En face, deux vieillards récalcitrants : un vétéran de la première guerre et une frustrée sexuelle éternelle. C’est généreux, bien crado, bref une merveille de série B rétro actualisée. La photo est magnifique. Le film a un vrai sens du cadre aussi bien pour poser son récit que pour plonger dans ses saillies flippantes et gores. Je veux déjà le revoir.

L’empire – Bruno Dumont – 2024

36. L'empire - Bruno Dumont - 2024L’an 0 & 1.

   4.5   C’est devenu une habitude désormais, je vais voir un film de Dumont sans trop y croire. J’y vais car j’ai passé un pacte imaginaire avec lui et son cinéma, après tout il m’a offert Hadewijch et Hors Satan, je peux bien souffrir un peu, devant Ma Loute ou Jeannette. D’autant que j’ai repris espoir (un espoir un peu malade, certes) avec Jeanne puis France, deux films bancals mais passionnants.

     Selon la presse, L’empire c’est un film-ovni entre La vie de Jésus et Star Wars. Le côté obscur de la force sur la Côte d’Opale ? J’avais déjà peur. Alors c’est à la fois plus que ça et pire que ça, malheureusement. En réalité c’est déjà un best of Dumont avant d’être un space opera. C’est La vie de Jésus, peut-être – le bambin s’appelle Freddie après tout, donc on peut le voir en tant que prequel – mais c’est aussi Ma Loute et Coin Coin.

     Et comment dire… ce mariage-là ne prend jamais. Au même titre que le mélange de stars (Lucchini, Cottin, Khoudri) et de comédiens non professionnels s’avère assez raté. Ou le retour foiré du duo de gendarmes de P’tit quinquin. Billy « sauvait » Ma Loute. Ici on sauvera Jony, avec cet étrange interprète qui semble être une fusion bizarre entre David Dewaele et Sean Penn : il brille dans chaque plan.

     Mais c’est quand même hyper laborieux et très sage, je trouve, pour du Dumont. France c’était très inégal certes mais beaucoup plus fou. Néanmoins je ne peux enlever à ce film et à Dumont de me passionner sur un plan large, un curieux rythme, sur des cadres parfois magnifiques, sur le simple fait de faire figure d’anomalie dans le paysage cinématographique. Notamment ses magnifiques transitions entre le Pas-de-Calais et l’univers intergalactique

     Il y a dedans parmi les plus beaux plans de l’année. Et il y a un design et des effets visuels cent fois plus beaux que chez Marvel et trente fois moins chers. Que je le trouve lourd, embarrassant et peut-être même un peu problématique (le regard sur les personnages féminins, notamment) importe peu, finalement, ce qui compte c’est que Dumont continue de faire des films et d’expérimenter encore et encore.

Daaaaaali ! – Quentin Dupieux – 2024

15. Daaaaaali ! - Quentin Dupieux - 2024La désintégration de la persistance de la mémoire.

   5.0   Avec six A comme le nombre d’acteurs interprétant le peintre espagnol. Pourquoi ? On saura pas vraiment. On se rend compte que Dali par Edouard Bear ou Jonathan Cohen c’est vraiment plus drôle que par les autres (qui n’osent pas trop), déjà. Enfin, qu’importe. L’idée d’un anti biopic (centré sur l’image public plutôt que sur l’artiste, en somme) c’est déjà chouette bien que très attendu, si on connaît Quentin Dupieux. Il est dans ses pantoufles. En mode apprenti buñuelien. Parfois savoureux et attachant. Souvent ennuyeux et paresseux. À l’image de cette ritournelle répétitive composée par Thomas Bangalter, qui accompagne TOUT le film. Même l’apparition de Marc Fraize & Jérôme Niel m’a semblé bien faible. Alors après j’adore deux idées. D’abord le rêve du prêtre qui n’en finit plus d’être un rêve dans le rêve dans le rêve : Dupieux fait son Inception à la sauce Buñuel. Et aussi le Dali qui se voit vieux et le vieux Dali qui se voit jeune : Dupieux qui fait son 2001. Disons que ça m’a tenu éveillé. Mais globalement c’est une grosse déception. Comme parfois avec Dupieux, j’y ai retrouvé un tempo attendu, une même paresse. J’y suis allé un dimanche après-midi, cinéma de quartier, la salle était pleine (de vieux essentiellement). Je me demande s’il est pas en train de faire sa meilleure réussite au box-office, et j’arrive pas à trop à savoir si ça tient au casting, à Dali, ou si les gens aiment vraiment et le disent : j’ai très peu ris, mais la salle était plutôt réceptive. Je préfère nettement Yannick (déjà revu) ou Fumer fait tousser, ses deux précédents. Ce n’est jamais désagréable à regarder, évidemment.

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