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Jeune femme – Léonor Serraille – 2017

09. Jeune femme - Léonor Serraille - 2017Les tribulations de Paula.

   5.5   Sur le papier, c’est un premier film entièrement calibré pour moi. L’impression que je vais revivre une séance similaire à La vie au ranch, à La bataille de Solferino. Deux films que j’aime infiniment et qui sont aussi de premiers longs métrages. Deux films sales, bruyants, pas toujours aimables (voire détestables, par moments) mais sommés de trouées folles (parfois bouleversantes) et le plus important : deux films tellement drôles, tellement aventuriers, tellement pas comme les autres tentatives girly du genre.

     Jeune femme ne m’attirait pas uniquement car il semblait dire merde à tout, aux normes, à Paris, au monde, il m’attirait mais aussi parce que la jeune femme en question était incarnée par Leatitia Dosch, sublime dans le film de Justine Triet cité ci-dessus. Et puis aussi parce que la jeune femme en question, Paula, a 31 ans. Pile mon âge. Impossible de faire plus bel alignement de planètes.

     Mais pour ne pas te mentir, je restais méfiant. L’aspect « film d’une génération » + « Révélation » mais aussi le côté Caméra d’Or, sans doute. Il y en a parfois de belles (Stranger than paradise, Suzaku, Hunger) mais il y a aussi des trucs ni faits ni à faire (Les bêtes du sud sauvage, Toto le héros). Si je n’ai rien contre celle de l’an dernier, le film d’Houda Benyamina, j’avais franchement peur que Jeune femme fasse l’effet – dans l’énergie s’entend – d’un autre Divines.

     Et c’est une déception. Je n’ai jamais réussi à entrer dans la dynamique du film, je n’ai jamais réussi à percer le mystère Paula. Leatitia Dosch donne pourtant beaucoup de sa personne mais j’ai l’impression qu’elle est seule, rarement épaulée, si ce n’est par le chat, en tout cas pas par cette réalisation atone et des partis pris désagréables, si tant est qu’il y en ait. Chez Letourneur et Triet on redistribuait continuellement les cartes, il y avait des virages forts, des séquences qui s’étiraient, des idées de mise en scène partout. Là ça tourne en rond, ça se répète comme des brèves saynètes mises bout à bout : Paula et Joachim, Paula et le chat, Paula qui danse, Paula au royaume des culottes, Paula et Yuki, Paula et le chat, Paula qui danse, Paula et sa mère, Paula au royaume des culottes, Paula et Yuki, Paula et le chat, Paula qui danse, Paula et sa mère, Paula et Yoachim. J’exagère puisqu’en les énumérant, je me rends compte que je n’ai ni parlé d’Ousmane, ni de Lila, qui sont probablement les deux plus beaux personnages du film. Je comprends pas que le film n’ait pas creusé avec eux, plutôt que de nous montrer le retour de Joachim (franchement sans intérêt) et la déception (Pareil on s’en tape de cet élément de scénario) de Yuki.

     Et puis Leatitia Dosch joue un peu trop comme Vincent Macaigne, c’est assez agaçant, ça devient la norme ce jeu hésitant, répétitif, impulsif. Pourtant je la trouve vraiment géniale dedans, moins le personnage qu’elle incarne (Qui rappelle aussi bien les personnages de Rosetta, Pauline s’arrache, The pleasure of being robbed) que dans sa façon de l’incarner, toujours sur la brèche. On verra ce que la cinéaste fera ensuite et j’espère qu’elle me fera mentir mais pour le moment j’ai l’impression d’avoir vu un film avec Leatitia Dosch mais pas trop un film de Leonor Seraille.

La fille de Brest – Emmanuelle Bercot – 2016

11. La fille de Brest - Emmanuelle Bercot - 2016La combattante.

   6.0   Emmanuelle Bercot s’inspire de faits réels en retraçant le combat d’Irène Frachon, pneumologue au CHU de Brest, improvisée lanceuse d’alerte en 2009/2010 contre les laboratoires Servier et tout particulièrement contre la commercialisation d’un médicament anti-diabète qui sera responsable de centaines de décès. Evidemment, au début personne n’est sûr de rien, mais certains médecins s’intéressent en profondeur aux cas répétés de valvulopathie mortelle apparaissant chez des patients souffrant d’obésités et se soignant à fortes doses de Mediator, le fameux médicament dangereux. L’apparition du danger hypothétique, le contraste entre des médecins de province face aux méchants labos pharmaceutiques de Paris, tout n’est pas hyper subtil mais la mise en scène de Bercot colle idéalement avec l’urgence générée par cette macabre découverte. Le film s’intéresse principalement aux divers décalages qui régissent ce type de combat. Chacun ses armes, chacun ses possibilités. Le personnage incarné par Magimel (le supérieur hiérarchique d’Irène Frachon) est plus lâche dès l’instant qu’on le botte en touche. La patiente sur le point de témoigner fera une attaque. Seule Irène semble en mesure d’aller jusqu’au bout, quitte à tout perdre. Et cela, il me semble que Sidse Babett Knudsen (qui était déjà parfaite dans L’Hermine) l’interprète admirablement, tout en rage, grossièreté maladroite et insatisfaction perpétuelle. Le film est peut-être un peu foutraque dans son aspect investigation puisqu’on ne comprend pas toujours tout ni où les personnages veulent en venir mais il y a une frénésie, un mouvement de résistance qui porte tout le film et rappelle le très beau Erin Brockovich, de Steven Soderbergh. Ce qui me gêne en revanche c’est que le film a tendance à capitaliser son énergie sur le langage de charretier d’Irène Frachon et moins sur le mouvement, le flux résistant que le récit promet, ce que Ritt réussissait magistralement dans Norma Rae ou les Dardenne, dans Deux jours une nuit. Ça parasite l’uppercut, à mon avis.

Tarantula – Jack Arnold – 1956

07. Tarantula - Jack Arnold - 1956Prisonnière du désert.

   6.5   Un peu avant de rétrécir un homme – Ce qui avait inéluctablement pour but de grossir le décor et les animaux de ce décor – Jack Arnold se lançait dans le film de monstre tendance gigantisme animalier hérité de King-Kong et Godzilla et fut le précurseur d’un nouveau sous-genre : celui des films d’horreur avec des arachnides. La plupart des gens ayant peur (parfois panique) des araignées, quoi de plus logique que de faire un film d’horreur dans lequel le grand méchant serait une tarentule géante ?

     Le film (qui ne dure pourtant qu’1h20 montre-en-main) souffre d’une mise en place laborieuse, trop dialoguée, trop explicative, mal rythmée essentiellement. Ajoutez à cela un couple de personnages (campés par John Agar & Mara Corday) pas vraiment enthousiasmants. Arnold devait être davantage occupé à jouer avec ses (magnifiques) trucages qu’autre chose ce qui est assez paradoxal tant Tarantula, qui a tout pour profiter des vertus du fantastique, se cantonne essentiellement dans une ambiance réaliste – Rien d’étonnant quand on sait qu’Arnold fut assistant chez Flaherty.

     Je vous passe les détails d’un scénario prétexte mais en gros : Une tarentule de laboratoire s’échappe après qu’elle ait reçu une dose de nutriment la faisant grandir exponentiellement. Elle dévore d’abord le bétail, puis les humains. C’est donc une super série B qui fonctionne notamment dans sa deuxième moitié où l’arachnophobe devrait moins faire le malin. Ce qui est agréable, en tout cas, c’est de voir que la catastrophe ne nait pas d’une énième idée de savant fou mais au contraire de trois scientifiques utopiques qui souhaitent apporter une solution à la famine dans le monde.

     A noter que les premières apparitions d’animaux (souris, lapins, cochons d’inde) plus gros que la normale, mais encore en cage, permettent au film d’ancrer la dimension fantastique dans le quotidien le plus domestique qui soit au même titre que l’utilisation de véritables araignées. Aussi, j’aime beaucoup cette idée de flaques géantes d’acides et ces tas d’ossements, plus terrifiants que les quelques apparitions de savants contaminés en semi état de chrysalide. Il manque sans doute à l’araignée et donc au film une certaine poésie, qu’Arnold aurait pu trouver dans ses déambulations solitaires et l’exécution militaire finale. L’esquisse a au moins l’originalité de construire un monstre malgré lui plutôt qu’un huit pattes sanguinaire.

Le fils préféré – Nicole Garcia – 1994

04. Le fils préféré - Nicole Garcia - 1994Trois frères et un secret.

   6.5   Nicole Garcia et moi ça fait deux ou presque. Je mets Mal de Pierres (Son dernier) et Place vendôme (Son plus reconnu) dans le même panier. Quand elle fait L’adversaire, qui reprend une trame similaire à celle qui m’avait laissé sur le carreau dans L’emploi du temps, de Cantet ou dans A l’origine, de Gianolli, je n’y arrive pourtant pas, je ne vois que les miettes parfois délicieuses de ce que le film promettait. Ça reste ce qu’elle a fait de mieux, à mon avis, malgré Daniel Auteuil. Il y a dans Le fils préféré tout ce que je rejette en bloc chez Nicole Garcia, du moins dans un premier temps. La schématisation autour du caractère de ces trois personnages autant que la mécanique scénaristique. Rien ne fonctionne sur moi. Tout me semble au mieux grossier au pire ridicule et creux. Oui mais voilà, un moment le vent a tourné. Je ne sais pas vraiment si ça se joue sur une scène en particulier ou si je suis entré dans sa dynamique progressivement, mais j’ai fini par y croire à ces retrouvailles entre frères à la recherche de leur vieux père (immigré italien et ancien boxeur) en fuite. C’est que d’abord on distingue trop clairement les coutures de chaque personnage : l’ainé, homosexuel, plein d’assurance, qui semble en savoir plus que les autres ; le bourgeois, froid, solitaire, qu’on a peut-être trop délaissé ; et le petit dernier, le fils préféré, qu’on a chéri un peu plus que les autres. Giraudeau, Barr et Lanvin sont excellents, chacun dans leur registre. J’imagine que le film m’a intéressé dès l’instant qu’ils sont tous trois reliés à l’écran. Ça m’aurait comblé mais là, Nicole Garcia va te sortir La révélation, qui donne de la substance à tout ce qui paraissait flou et peut-être un peu fabriqué et poseur au départ. Rarement un twist ne m’avait autant pris à la gorge, ne m’avait semblé si opportun. J’imagine qu’elle le déploie exactement comme il fallait le déployer. Ou bien c’est tout simplement que je ne l’attendais plus. Il y a un plan terrible où Lanvin est au téléphone et les deux autres sont dans le flou derrière lui. Et Nicole Garcia parvient, dans la composition simpliste de ce plan à nous montrer la détresse de celui qui reçoit l’information décisive, ainsi que dans le flou : la surprise de celui qu’on a toujours laissé loin du secret et l’immobilité de celui qui savait. C’est très beau. Ou comment donner du corps en quelques secondes et pour le quart d’heure restant (qui s’achève sur un combat de boxe miroir très beau, très émouvant) à un film qui semblait, à mes yeux, promis aux oubliettes.

Voyage à travers le cinéma français – Bertrand Tavernier – 2016

17. Voyage à travers le cinéma français - Bertrand Tavernier - 2016Bertrand le fou.

   6.6   Ce qui est très beau, je crois et qui révèle un titre plutôt mensonger c’est qu’on n’a jamais cette sensation de conformisme dans le traitement documentaire, qui aurait imposé une lourde exhaustivité. Tavernier parle moins de l’histoire du cinéma français que de sa propre rencontre avec le cinéma français, en truffant son récit d’extraits de films, interviews et d’anecdotes en tout genre. Ainsi ouvre-t-il 3h15 de métrage avec vingt minutes consacrées à Jacques Becker. L’immense Jacques Becker. Il m’arrache les larmes quand il termine son chapitre en citant les éloges de Melville pour Le trou. C’est alors qu’il plonge sur le cas Renoir. Car les deux premiers chocs cinématographiques de Tavernier sont Dernier atout, de Becker et La grande illusion, de Renoir. Le quart de ce documentaire est donc consacré aux deux auteurs français d’avant Nouvelle vague qui me sont très chers. J’étais aux anges. Arrive alors une déclaration d’amour pour Gabin et une réhabilitation un peu forcée pour Carné. Si ces deux chapitres me touchent moins que les deux premiers, ils me permettent de voir ce qui a pu me gêner chez Gabin et me gêne toujours chez Carné. Malgré tout, Tavernier m’a donné envie de revoir Un jour se lève. Alors, l’auteur de L627, emporté par ses souvenirs, glisse et se perd, ici du côté de Maurice Joubert, compositeur de classiques comme Le quai des brumes ou L’Atalante, là dans son attachement à Eddie Constantine, notamment dans un film de Jean Sacha, puis il évoque le cinéma de Gréville. Difficile de savoir où Tavernier veut aller. C’est alors que déboule Melville, avec Bob le flambeur et Deux hommes dans Manhattan, sur lesquels Tavernier revient un  peu en avouant s’être emballé à l’époque, notamment sur le second où il écrivit un élogieux texte dans un mag qui le fit rencontrer l’auteur de L’armée des ombres. Melville aura surtout offert à Tavernier son premier boulot : assistant sur Léon Morin, prêtre. De fil en aiguille, Tavernier nous emmène à Godard. Si leurs cinémas (Celui de Tavernier et celui de Godard) n’ont à priori rien en commun, il est touchant de voir l’admiration que Tavernier voue au réalisateur de Pierrot le fou. C’est alors qu’il arrive à Pierre Schoendoerffer, l’une de mes grandes découvertes de cette année, avec La 317e section (Pour lequel Tavernier aura travaillé sur la création de la bande-annonce) et Le crabe-tambour. Puis à Claude Sautet (Qui permit à Tavernier de faire sa première interview d’un cinéaste pour Classe tous risques) qu’il compare beaucoup à Jacques Becker. La boucle est joliment bouclée. Ça dure 3h15 et ça se regarde tout seul.

Dangerous days, making Blade Runner – Charles de Lauzirika – 2007

16. Dangerous days, making Blade Runner - Charles de Lauzirika - 2007Retour sur la conception d’un monstre.

   6.7   Il est rare de revenir sur le making of d’un film, même sur un film qu’on aime. Quand ils ne scandent pas leur gloire, ils révèlent leur suffisance. Si tant est qu’on le classe dans la catégorie making of, Ennemis intimes pourrait être l’un de ses plus beaux représentants, puisqu’il retrace – et se fait un énième prolongement du cinéma de Werner Herzog – les relations tumultueuses entre Klaus Kinski et l’auteur allemand durant les cinq tournages qu’ils ont fait ensemble. Je ne l’ai pas encore vu mais il semble que le Hearts of Darkness, sur l’Apocalypse Now de Coppola soit du même tonneau, tout en y faisant résonner un autre cauchemar.

     La grande particularité de Dangerous days c’est sa durée : 3h30. A moins d’y avoir été obligé ou bien d’aimer Blade runner de façon démesurée, il y a peu de chance que tu te lances dans cet interminable appendice. Interminable, il l’est pourtant seulement sur le papier car c’est absolument passionnant, brillamment construit, accompagné des anecdotes les plus folles retraçant une genèse inquiétante, un tournage difficile et une post production laborieuse. Jusqu’à son accueil froid par le public et la critique avant le statut culte qu’il va acquérir avec les années, notamment via le Director’s Cut de 1992 et le Final Cut de 2007.

     Surtout, Dangerous days se paie le luxe de réunir les interviews de la quasi (Certains ne sont plus là, durant la fabrication en 2007) intégralité des gens présents en 1982, acteurs, créateurs, producteurs, techniciens, ainsi que celles de fans absolus comme Frank Darabont ou Guillermo Del Toro (qui explique notamment pourquoi il continue de préférer la première version et sa voix off). Rutger Hauer évoque la conception de sa bouleversante tirade finale, ainsi que son saut en slip d’un immeuble à l’autre sans doublure, Ford sa froide collaboration avec Scott, Syd Mead (designer) qui raconte ses inspirations, de Metal Hurlant à Edward Hopper. Entre autre. Dangerous days parvient surtout à capter ne serait-ce qu’un peu l’enfer et la magnificence d’un tel projet, entre ses conflits perpétuels et le souvenir, douloureux et inoubliable pour chacun, d’avoir œuvré sur un film d’une telle envergure.

Blade Runner 2049 – Denis Villeneuve – 2017

13. Blade Runner 2049 - Denis Villeneuve - 2017De la nuée à la résistance.

   8.0   Très fort, ce nouveau Blade Runner bien que probablement trop dépendant de l’affection qu’on peut avoir pour l’original, je ne sais pas, ce sera à vérifier avec le temps. Je ne suis pas certain que ça l’aurait tant que ça effectué de mon côté si je n’avais pas revu le Blade Runner, de Ridley Scott, juste avant. Quoiqu’il en soit et à l’instar de son prédécesseur, la puissance visuelle qu’il distille suffit à y prendre son pied mais le film est aussi très marqué émotionnellement et s’inscrit donc dans la logique mélancolique du film de 1982. C’est un film vraiment courageux, moins par ce qu’il réactive que dans ce qu’il prolonge, en fin de compte. En somme, il n’est pas nécessaire d’avoir Blade Runner en tête, mais c’est évidemment conseillé.

     Difficile de les comparer du coup, de leur trouver des ressemblances. Le Scott c’est vraiment un choc esthétique et un truc d’une noirceur infinie, quasi élégiaque. Dans le Villeneuve se joue tout autre chose, de plus suicidaire aussi mais qui rappelle (En tout cas je n’ai pas arrêté d’y penser) aussi bien la tonalité de Snowpiercer que de Nostalghia. De Tarkovski on pourrait situer d’autres films, incroyable de constater combien il s’en inspire, et intelligemment. Visuellement c’est donc dément, mais complètement différent du film de 1982 qui se situait lui dans l’héritage de Metropolis. Le Bradbury building dans le Scott c’est juste hallucinant. Chez Villeneuve je n’oublierai pas de sitôt cette immense déchetterie ou ces immenses statues démantelées perdues dans un désert orangé.

     Le film est par ailleurs très sobre dans sa façon de citer l’original. A peine le fait-il dans cette introduction au moyen d’un iris gris, dépourvu de ce reflet étoilé et enflammé qui ouvrait l’iris bleu azur du film de Scott. Puis d’une vue d’ensemble sur une cité des anges où un champ de panneaux solaires gris remplace le brasier craché par ces immenses cheminées. Il y a bien quelques similitudes puisque MacKenzie Davis évoque largement Darryl Hanna, l’appartement de K rappelle beaucoup celui de Rick Deckard, le mégalo Wallace a remplacé le mégalo Tyrell. Une séquence a même été récupéré de l’original ou plutôt une séquence que l’original avait abandonné, à savoir celle qui ouvre quasiment le film de Denis Villeneuve, quand le blade runner s’en va tuer le fermier répliquant qui prépare tranquillement son potage. Dans le premier script de 82 le récit introduisait Deckard ainsi, il y tuait froidement cet homme avant de récupérer sa mâchoire contenant son matricule d’androïde. Ce que fera Ryan Gosling ici, l’œil ayant remplacé la mâchoire, mais l’idée est la même. Et le clin d’œil d’une humilité déconcertante : Réutiliser une scène qui n’existe pas.

     Le film noir s’en est allé. Ne reste plus qu’un trip méditatif (dans un monde devenu entièrement synthétique) rehaussé d’une quête identitaire. La ville ne fourmille plus, les colonisations revendiquées en 2019 ont sans doute pleinement fonctionné en 2049. Tout est froid, désolé, désincarné, post apocalyptique. Aux alentours ne restent que décharges (San Diego) et ruines (Las Vegas). L’univers de Blade Runner a changé mais il fascine toujours. Et le plus beau c’est que le film est extrêmement limpide. Villeneuve aurait pu charger le récit ou psychologiser ce qu’avait commencé à faire Scott, au contraire le film m’apparait simple dans sa mécanique scénaristique autant qu’il est globalement anti-spectaculaire. Mais surtout, ce nouveau cru est un choc visuel autant que l’original mais différent de l’original. En matière de blockbuster, difficile de faire mieux.

     Quant à l’élément fondamental pour moi : J’aime absolument TOUS les personnages du Scott ce qui n’est peut-être pas le cas du Villeneuve (Luv, notamment) mais j’attends de le revoir. En revanche le personnage central c’est la belle grande surprise, largement plus passionnante que le retour de Rick Deckard – Qui revient un peu comme Han Solo revenait dans Le réveil de la force. On pourrait dire de K qu’il est un mélange de Roy Batty et Rick Deckard dans la mesure où c’est un répliquant en quête, non pas d’une nouvelle mortalité mais de ses origines, son histoire, qu’il est conscient d’être un répliquant, d’aimer un hologramme et de chasser les autres répliquants. On n’en doutait pas une seconde, mais Gosling est parfait en K. 

     Avec Blade Runner 2049, Villeneuve a transcendé, au moins autant (tout en adoptant un registre, un rythme et une finalité complètement différente) que Miller avec son Mad Max Fury Road, l’univers de Blade Runner, tout simplement parce que jamais il ne souffre de la comparaison étant donné qu’ils sont incomparables. La grande réussite du film tient dans cet équilibre fragile, inouï et inattendu, entre affranchissement brutal et sobre continuité.

Blade Runner – Ridley Scott – 1982

12. Blade Runner - Ridley Scott - 1982Le crépuscule des anges.

   9.7   Ma découverte de Blade Runner remonte à une quinzaine d’années, j’étais encore adolescent, j’avais dû me plonger là-dedans entre deux devoirs de maths, sur la télé cathodique 15’’ de ma chambre (devant laquelle j’aurais aussi pris de gigantesques baffes) bref, pas forcément les conditions optimales pour découvrir un film aussi anesthésique, engourdi, hypnotique que Blade Runner. Pas de quoi non plus devenir fou devant sa richesse plastique. Il avait complètement glissé sur moi. Je ne me souvenais de pratiquement rien si ce n’est d’une ambiance très nocturne et pluvieuse ainsi que d’un monologue final pour le moins incongru.

     J’ai donc revu Blade Runner. Afin de préparer Blade Runner 2049, mais pas seulement : J’avais ce besoin d’effacer ou de confirmer mon impression mitigée d’époque. Et on ne va pas y aller par quatre chemins, c’est un choc. Loin de moi l’idée que j’allais prendre une telle gifle pourtant, croyant continuer d’entretenir mon incompréhension face à ce mastodonte surestimé, j’étais plus confiant à l’idée de voir la suite de Denis Villeneuve, pour tout te dire. Dans mon souvenir, c’était l’histoire d’un humain enquêtant sur un groupe d’androïdes, afin de les chasser, de les détruire, puisqu’ils étaient devenu incontrôlables Avec un boss à la fin. C’est tout. Mais c’est tellement plus que ça. Il m’avait sans doute trop désarçonné. Il fallait que je le revoie. J’ai trouvé le moment adéquat.

     Le film de Ridley Scott m’a cette fois saisi de la première à la dernière seconde. De ce bref carton introductif, précis, concis (Tout le film m’a semblé incroyablement limpide, jamais lourd) suivi de ce plan de LA, cet obscurité sinistre, ce champ de lumière dépourvu du rêve qu’elles incarnent habituellement, ces terrifiantes cheminées toussotant des bulles de feu et la musique de Vangelis, saisissante, stratosphérique, en adéquation instantanée avec cet univers terrible, ce futur à l’agonie qu’elle accompagne, jusqu’à cette ultime et brève séquence de l’origami licorne récupéré par Deckard qui fuit (et fuira pour toujours ?) aux côtés de Rachael, après cet « affrontement » incroyable, extatique avec Roy Batty sur les toits du Bradbury building. Ne serait-ce que pour ses extrémités, le film de Scott est cent coudées au-dessus de l’impression vague qu’il avait gravée en moi.

     Le fait de m’être penché sur le roman de Philip K.Dick cette année « Do androids dream of electric sheep » que je trouve incroyablement riche mais qui m’ennuie presque autant m’a sans doute permis de m’éloigner de l’écriture « Blade Runner » et de me rapprocher de l’écriture cinématographique qu’en a généré Ridley Scott. C’est un univers à lui seul ce film. Son extrême noirceur m’a terrassé. Ce Nexus 6 qui revient tuer son père-créateur qui ne peut lui octroyer cet antidote à son imminente date de péremption. Avec les sanglots de Rutger Hauer, mon dieu. Mais cette noirceur est continuellement contrebalancée par des éclairs ahurissants. Ici par exemple, la brutalité du meurtre entraine une pluie de larmes.

     Le film est à ce titre rempli de giclées de sidération. Parmi d’autres on citera la scène de l’agrandissement de la photo, qui est la version cyberpunk de celle de Blow Up. Il ne s’agit plus de découvrir un cadavre derrière un buisson, mais d’identifier un corps dans le reflet d’un miroir, afin de le pourchasser et d’en faire un cadavre. Cette danseuse au serpent qui se voit très vite éliminée dans sa course folle, Scott vient la capter dans un ralenti tragique puis saisit le corps inerte de la façon la plus insolite qui soit, qui plus est pour le corps d’un androïde : Deux impacts de sang dans les omoplates et Zhora n’est plus qu’un ange sans ailes.

     La direction artistique est l’une des plus fascinantes qu’on ait vue dans un film du genre. La verticalité de cette ville tentaculaire, poisseuse, pauvre et surpeuplée, aux apparences d’une mine de charbon géante faites d’immenses écrans publicitaires ; les façades et devantures d’immeubles/entrepôts habillées d’un vertigineux lierre de tuyaux d’aération ; L’architecture disparate qui semble réunir plusieurs architectures de tous temps (en adéquation avec le multiculturalisme et le multilinguisme qui s’en dégage) ; les rues crasseuses, désertes ou grouillantes, cosmopolites et polyglottes ; le Bradbury building et son allure néo-gothique, ses enchevêtrements de lignes, ses corniches, ses trous au plafond, ses cloisons en carton ; les éclairages nocturnes en mouvement permanent et s’immisçant dans chaque entrebâillure de fenêtre ; ces intérieurs claustrophobes ; la pluie perpétuelle. 

     Si Blade Runner s’injecte dans un passage de la Genèse, il choisit le Déluge. Chaque image de Blade Runner est un tableau. Gothique et crépusculaire, ici. Etouffant et dystopique, là. Génie du chef opérateur Jeff Cronenweth dont on pourra trouver un net héritage du côté du cinéma de David Fincher, de la noirceur pluvieuse de Seven à l’urbanisme labyrinthique de Fight Club. Des héritiers, on pourrait en trouver partout, rarement un film m’a semblé à ce point matrice d’une génération à venir.

     Les trois armes de Scott, qui n’avait pas suffisamment d’argent pour s’offrir des décors futuristes extravagants, c’était la nuit, la pluie et la fumée. Fascinant de voir combien un cache-misère peut parfois devenir une plus-value. Car Blade Runner c’est aussi beaucoup ceci : Un monde nocturne, pluvieux et enfumé. Ajoutez à cela des effets de stores, projecteurs, néons, de façon à faire gicler ce ballet de sources lumineuses aux confins de cette nuit éternelle. Et même le recours au matte painting. Tout est bon à prendre.

     Mais avant d’être un film de science-fiction avec un univers visuel très identifiable, Blade Runner est un film noir classique, au cours duquel un flic au rebus, désabusé, est extirpé de son trou et doit reprendre du service pour y traquer des fugitifs. Deckard n’est pourtant pas le super flic / anti-héros rêvé comme on pouvait trouver, dans les années 70, Frank Serpico ou Jimmy Doyle et Buddy Russo. Il semble fatigué, il est mutique, secret, apparemment sans envergure malgré le fait qu’on le sache blade runner number one dès qu’il s’agit de traquer du répliquant – Chez K.Dick on employait uniquement le terme « androïde ». Des indices, une femme fatale, un collègue aux méthodes singulières, un grand méchant et des sbires, la nuit, la pluie. Tout est là.

     Le répliquant est une « réplique » de l’homme, un androïde utilisé dans les forces armées ou comme objet de plaisir. Le Nexus 6 (nouvelle génération de répliquant) a tout du parfait robot puisqu’il reprend chaque trait humain, au point qu’il n’est possible de le distinguer des hommes qu’en le soumettant à une batterie de tests émotionnels. Le Nexus 6 permet surtout de remplacer les Hommes sur des missions spatiales dangereuses, on le constatera à de nombreuses reprises (Les œufs dans la bouilloire de JF Sebastian, le laboratoire réfrigéré de Chew) les répliquants ne craignent pas les brutaux changements de température. Ils sont aussi plus forts (Rick Deckard en fera les frais lors de ses rencontres mouvementées avec Léon puis Pris) et plus intelligents, comme en témoigne cette fin de partie d’échec accélérée. Pour parfaire leur dévouement mécanique, ils sont limités à une durée de vie de quatre ans, les empêchant ainsi d’acquérir une conscience, d’être des machines pensantes capables de se retourner contre leurs créateurs. Mais sa nature incertaine, imprévisible le rend finalement plus humain que les humains qu’il imite, et tout aussi esclave de sa mortalité. Il séduit, prend peur, fonctionne en collectif, finit par craindre de mourir.

     Le film s’ouvre sur plusieurs événements amenés à bouleverser les strates du récit. On apprend d’abord que six répliquants rebelles sont accusés de mutinerie au cours d’une exploration spatiale, qu’ils ont détournés un vaisseau et sont de retour sur Terre. Ils ont déjà tenté de pénétrer dans le palais de la Tyrell Corporation (L’entreprise qui les a crées) mais deux d’entre eux ont péri. On apprend ensuite qu’une assistante de chez Tyrell ne sait pas qu’elle est un androïde test, donc qu’on lui a incubé des souvenirs factices. La machine Voight-Kampf qui permet de différencier un homme d’un androïde imitant un homme, est le dernier remède sur lequel l’humain déshumanisé se repose : Il découvre l’identité de Rachael et grille l’identité secrète de Léon, l’un des quatre répliquants rebelles.

     La boite à empathie, le mercerisme et les moutons électriques du roman de K.Dick ont disparu. Au profit d’étranges serpents, hibou, colombe, licorne ? Pas vraiment. Disons plutôt que Rachael les a dévorés. Vectrice d’une histoire d’amour classique pour certains, peu crédible pour les autres, il me semble qu’au contraire, cette relation insolite crée une passerelle forte entre ces deux personnages phares en ce sens que leur nature est sinon incertaine, au moins refoulée. La frontière entre l’humain et le répliquant est abolie sitôt qu’on se trouve dans leur bulle. Il suffit d’un rien pour que Rachael, alors humanisée, soit un geyser de désirs. Scott ne la déshabille pas, il suffit qu’elle se détache les cheveux. On disait l’androïde plus fort, intelligent et résistant. Et s’il était aussi plus sensuel ?

     Je fais une parenthèse anecdotes : Il y avait fut un temps, parait-il, une voix off qui émaillait le récit de façon plus explicative qu’autre chose, la voix de Rick Deckard qu’Harrison Ford « jouait » volontairement mal car l’idée (d’intégrer une voix off) ne lui plaisait pas. Il y avait aussi un happy end chelou qui voyait Deckard et Rachael fuyant dans une bagnole sur une route de montagne – images récupérées de rushs inutilisés du Shining, de Kubrick. Il y avait la colombe de Roy Batty qui s’envolait dans un ciel azur. Merci Ridley d’avoir remis les choses à leur place avec ce décent Final Cut.

     La grande forcé de Blade Runner est de largement dépasser l’élément apparemment central, retenu comme la grande question des fans, à savoir la possibilité que Rick Deckard soit lui aussi un répliquant. Il serait faux de dire que ça ne nous intéresse pas, en revanche c’est loin d’être ce que l’on retient. Il n’y a pas un sujet, une ligne claire, puisqu’elle change sitôt qu’on la prenne du point de vue de Deckard ou de Batty : C’est l’acceptation de son humanité contre l’acceptation de sa mortalité. Dans mes souvenirs la scène finale était pompeuse avec une tirade insupportable « pour faire comme Apocalypse Now » mais punaise, la brièveté du truc, quelques mots lâchés avant de mourir, un vrai truc de poète. « Attack ships on fire off the shoulder of Orion. » Le grand frisson. La plus belle mort de l’histoire du cinéma.

     Il faut un rêve de licorne et un origami, ainsi que quelques indices épars, des mystères, des incompréhensions pour que le récit s’ouvre sur l’indicible, propre à K.Dick : Si Pris est capable de dire « Je pense donc je suis », si Rachael est ébranlée qu’on lui ait implanté de faux souvenirs, si Roy pétrifié par l’idée de mourir, qu’en est-il de Rick Deckard, pourquoi ne serait-il qu’un homme et qu’un banal détective ? Etre humain c’est apprendre à mourir. Expérience faite par Batty. Et si découvrir sa nature androïde permettait d’être humain plus que les humains. « I’ve seen things you people wouldn’t believe ». Les larmes, c’est dans les yeux des androïdes qu’on les trouve.

     Voilà bien longtemps que je n’avais été aussi absorbé par un film.

     Absorbé par l’univers, la musique, la pluie, la sourde mélancolie de Rick Deckard. Absorbé par ces lumières aveuglantes, le regard de Sean Young, cette verticalité oppressante. Absorbé par ces publicités géantes, cette tour pyramidale, ces rues désolées comme rescapées in extremis de l’apocalypse. Absorbé par cette richesse sonore, ces tuyaux en pagaille, ces nuages de fumées. Absorbé par cette ouverture grandiose et funeste, ce club de striptease, ce romantisme écorché, cette émanation de cloches durant la séquence du toit. Absorbé par l’œil rouge d’une chouette, la course d’une licorne dans une forêt, l’envol d’une colombe. Absorbé par Rutger Hauer, véritable christ androïde. Absorbé par ce fondu incroyable unissant les visages de Rick & Roy comme les ailes d’un seul ange. Absorbé par ce somptueux spleen crépusculaire.

« All those moments will be lost in time, like tears in rain.

Time to die.»

L’Atelier – Laurent Cantet – 2017

18. L'Atelier - Laurent Cantet - 2017J’écris donc je suis.

   8.5   On craint d’abord d’avoir affaire à un dispositif dans la veine de celui sur lequel reposait Entre les murs. Pas que ça m’avait dérangé pour ce denier, mais c’était à mon sens la grande limite du film, de s’interdire de s’extraire des murs de l’école. Si le titre de ce nouveau film ne ment pas, puisque l’action se concentrera principalement au sein de ce groupe d’écriture pour jeunes en échec scolaire, le récit, lui, va moins s’ancrer dans le lieu – qui par ailleurs change constamment contrairement à la classe de 4e – que s’intéresser en profondeur à deux de ses éléments : Antoine et Olivia.

     Le premier est un garçon solitaire qui passe le plus clair de son temps dans les calanques ou sur les jeux vidéo. Il est suiveur dans le groupe de potes de son frère, mouton noir au sein de l’atelier d’écriture tant ses propositions de textes choquent et ses positions idéologiques sont problématiques. La seconde est une écrivaine parisienne réputée qui prend en charge cet atelier par amour de la transmission et du partage. Elle va s’intéresser à Antoine, elle va avoir peu de lui, être attiré par lui – Jusqu’à y trouver, pourquoi pas, l’essence d’un nouveau personnage pour son roman.

     En définitive, c’est ce glissement qui redynamise (Les premières minutes font état d’un tableau sociologique un poil trop complet et stéréotypé) mon intérêt dans les films de Cantet : Il s’agit chaque fois moins de l’histoire d’un affrontement que d’une rencontre entre deux pôles pour éveiller les consciences et bouleverser habitudes et certitudes. Il y a dans L’Atelier ce qui irriguait déjà Ressources humaines il y a plus de quinze ans à l’échelle de l’Entreprise, il fallait en passer par une collision frontale pour (se) comprendre.

    Une scène cruelle entre un père et son fils, autour d’une perforeuse, nous arrachait les larmes. Là il faudra une arme à feu, vecteur de haine et de peur – Rarement été aussi angoissé par un flingue devant un film, aussi bien dans ce moment glaçant du camp de Roms que durant l’intrusion d’Antoine chez Olivia – pour dynamiter la confrontation et faire imploser la fascination/répulsion pacifique qui régnait entre eux. Toute proportion gardée, j’ai beaucoup pensé à Elephant, de Gus Van Sant, il me semble que les deux films communiquent sur de nombreux points : Antoine pourrait aisément être un acteur de la tuerie de Columbine.

     Mais surtout et c’est sur ce point que L’Atelier me semble être bien davantage qu’un énième film sur un inadapté au monde, c’est aussi un brillant « essai » politique, moderne, complexe, dans la veine (mais en plus beau, subtil et mystérieux) du Chez nous, de Lucas Belvaux (qui racontait aussi la tentation de l’extrême droite) qui choisit de s’ouvrir sur l’avenir plutôt que de se fermer dans le conte glacial et cruel. Durant la dérive nocturne un peu avant son épilogue, séquence prodigieuse (mais ô combien casse-gueule) qui tire le film déjà beau vers le sublime, j’étais vraiment pas bien et c’est sans doute ce qui me rend sa sortie si bouleversante je pense.

      Car le dernier quart du film pourrait bien être le plus beau de la filmographie de Cantet tant il fait se répondre le réel et la fiction, le dialogue et l’écriture. Ce meurtre qui n’était encore qu’ébauches au chœur de l’atelier trouve un écho au clair de lune, dans une dérive apparemment insoluble et doucement oppressante qui fera renaître le personnage par la parole dont l’équilibre menaçait chaque fois de tout faire s’effondrer. A cette description meurtrière brutale qu’avait fait plus tôt Antoine, réprimandée par ses « collègues » d’atelier, répond une libération pacifique, aussi par les mots, comme unique moyen de s’en sortir, comme unique moyen de faire parler la colère pour la transformer en désir de rebondir dans la société, dans la vie. Ce bien que cette issue soit encore très incertaine au regard de ce qui reste à accomplir, il me semble qu’elle traduit un premier combat de gagner, avec la sensation qu’Antoine a davantage à (re)construire que les anciens « héros malades » des films de Laurent Cantet.

     L’auteur ne m’avait jamais paru si optimiste. Ressources humaines avait beau se fermer sur un acte de résistance, c’était dur, un peu désespéré. Là non, c’est d’une part extrêmement vivant dans la mise en scène (Car c’est aussi un film hyper solaire, qui outre l’atelier se partage en excursion portuaire, balade sur les rochers et terrasse de forêt) et utopique dans ce qu’il véhicule d’une prise de conscience complexe. C’est quasi Campillo qui fusionne avec Guédiguian, sur la fin. Ça me plait. Et puis le film est aussi un beau document sur La Ciotat, il en fait ressurgir les fantômes de son passé ouvrier, notamment son chantier naval, et il en dresse un portrait tirant vers le mythe, au point qu’Olivia (Sublime Marina Foïs) demande à son groupe d’élèves d’écrire leur fiction autour de leur ville. Quelque part oui, La Ciotat est le troisième personnage fort du nouveau film de Laurent Cantet.

Engrenages – Saison 6 – Canal + – 2017

ENGRENAGES Saison 6Les sentiers de la perdition.

     8.5   C’est la grande série française du moment, juste après Le bureau des légendes – Je mets Un village français de côté car on approche de la fin. Engrenages continue de progresser, de marquer son territoire. Et ce n’est pas avec cette brillante, fulgurante, addictive saison 6 que ça va changer. Saison qui parvient à réitérer l’efficacité dont elle est devenue coutumière, tout en gommant les quelques fautes de goût qui parsemaient ses deux dernières sorties. C’est son deuxième âge d’or, après son immense saison 3. C’est bien simple on a là tout ce qu’Engrenages peut offrir de génial, avec son enquête centrale en millefeuille (Une sombre affaire de tronc – d’un flic de la BAC – retrouvé sous un tas d’encombrants bientôt suivi du corps d’une adolescente sur le chantier d’un squat) qui manie des policiers corrompus, des frangins de cité gérant d’une salle de boxe, les filles d’un camp de Roms, une histoire de lingots d’or, puis bientôt un proxénète de l’est et un accoucheur clandestin.

     Il faut peu de temps pour qu’on retrouve nos marques (Rappelons que trois années se sont écoulées depuis la saison précédente) dans les bureaux et couloirs de la DPJ, avec un nouveau patron qu’on va d’abord détester parce qu’il est aussi autoritaire qu’il est à la ramasse et qu’on va bientôt adorer pour les mêmes raisons, tout simplement parce que c’est sa manière à lui d’exister et de combattre cette angoisse permanente qui le plonge dans d’importantes crises d’urticaires. On retrouve les planques, les filoches, les pics d’humour (notamment entre Gilou et Tintin, aussi absurde que cela puisse paraître quand on connaît l’issue de la saison) comme les grands coups de gueules, qu’Engrenages a toujours réussi à mettre en scène, faire grimper ou au contraire canaliser, contrairement à une série tape à l’œil comme Braquo – Le dosage de la réplique bien sentie (que les deux séries utilisent beaucoup) en est l’illustration parfaite. On retrouve aussi Herville, muté en banlieue nord, qu’on va recroiser puisqu’il est à la tête de l’équipe qui subit le meurtre de leur collègue. C’est fou ce qu’on détestait ce type avant et comme on va l’adorer maintenant.

     Si Laure a enquêté toute la saison précédente alors qu’elle était enceinte, l’ellipse (assez courte en fin de compte) qui ouvre la saison, permet de la propulser dans un quotidien de soins (son bébé est en réa puis en néonatologie) qu’elle peine à assumer puisqu’elle ne peut s’empêcher de retourner travailler. Quand bien même, la saison dit de grandes choses sur la maternité hoquetante, dans la mesure où Laure peut adorer l’idée d’être mère avant de la rejeter l’instant suivant. Et ça dure une saison toute entière. On pourrait dire que ça tourne en rond mais c’est aussi une belle métaphore de comment se situe Laure aujourd’hui, dans son groupe, dans son enquête. Sa relation avec Gilou n’arrive pas là par hasard, ne sort donc pas du chapeau (Pour faire banale histoire d’amour) : Ils se sont toujours plus ou moins cherché tous les deux. Simplement, quand c’était Gilou qui était au fond du trou (junkie en saison 2, rappelons-le) il n’avait pas l’épaule de Laure comme elle a eu la sienne durant l’intégralité de cette saison 6. Pas prêt d’oublier les mots de Gilou un moment donné où Laure parle de vivre ensemble « Quand tu entres dans la vie d’un enfant, t’as pas le droit d’en sortir » Grosse déclaration d’amour qui m’a embué les yeux.

     Hors DPJ, beaucoup d’histoires secondaires passionnantes. A commencer par le viol de Joséphine et sa bataille (perdue ?) pour d’abord retrouver son agresseur, puis s’en débarrasser en justicière, puis échapper aux accusations dont elle est victime. Vraiment puissant. Et ce d’autant plus ces temps-ci, en plein scandale Weinstein et cie. Je me demande si ce n’est pas ma saison préférée pour cette raison, l’impression qu’elle capte à merveille l’air du temps. L’épisode 9 avec la marche funèbre, impossible que les créateurs n’aient pas écrit en pensant à l’affaire Adama Traoré. Concernant Roban, le pauvre, il affronte à la fois l’arrivée d’une tumeur, le privant d’une partie de sa mémoire et donc de son efficacité dont il est coutumier, mais il doit aussi faire face à une curieuse affaire d’homicide dont le meurtrier involontaire (Une histoire de cul ayant mal tourné) s’avère être le procureur Machard. Ça aurait pu être too much mais Engrenages, comme à son habitude, traite cette histoire avec brio.

     C’est une saison extra sombre en fait. Noire de chez noire, notamment cet épisode 5 : L’adolescente retrouvée morte, le petit Enzo à baffer, le fils de Tintin qui lui fait passer des heures difficiles, Roban et sa biopsie, la dépression de Joséphine, Laure qui ne veut plus aller voir son bébé. J’étais pas bien, complètement sonné. On va pas aller jusqu’à dire que l’épisode suivant nous repose, mais il très différent. Davantage dans l’action avec la séquence Gare du Nord, la filature des mecs de la BAC, la perquisition dans le camp de Rom, mais aussi très fort émotionnellement : Laure et Gilou, Laure et Romy, Tintin et Rubben.

     La fragilité a toujours fait partie intégrante d’Engrenages. Depuis les crises de manque de Gilou jusqu’aux doutes de Tintin. Un personnage va canaliser toute cette détresse dans cette nouvelle saison, un personnage que l’on ne connaît pas mais qui compte déjà beaucoup puisqu’il est le prolongement de Laure : Son bébé, né prématuré. Et il faudra attendre de nombreux épisodes avant d’avoir la confirmation qu’il est tiré d’affaire. Ça permet surtout de se mettre d’équerre avec l’ambiance globale du groupe, à fleur de peau, sur la brèche et l’entente de nos trois inséparables sur le point d’exploser.

     Mon seul reproche c’est qu’on voit tout venir sur les deux derniers épisodes. On se doute que le Camara n’y est pour rien à plus grande échelle (les meurtres) puisqu’il tient Gilou par les couilles, autant dire qu’il est impossible qu’on laisse l’affaire en suspens ni qu’on se sépare de Gilou. Impossible. Donc durant la scène de la station-service, on comprend qu’il va s’en sortir in extremis. Et du coup il devient très vite clair que les mecs de la BAC sont embarqués dans un truc trop gros pour eux. Ils sont l’arbre qui cache la forêt : ces fameux gynéco clandestins et proxénètes psychopathes qui accouchent des minettes comme des bouchers et découpent des types en cas de gêne. Mais bon, ça reste une saison gigantesque. Et ses dernières secondes sont déchirantes.

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silencio


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