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Nos années folles – André Téchiné – 2017

01. Nos années folles - André Téchiné - 2017La complainte du déserteur.

   5.0   Téchiné s’inspire à nouveau de faits réels et replonge dans la guerre de 14 (en étirant le récit jusqu’en 1928) pour conter l’étrange destin de Paul Grappe, déserteur qui se travestit pour ne pas être arrêté et renvoyé au front. Le film est plutôt moyen, très mécanique dans sa première heure, ce bien qu’il prenne l’option de raconter les ellipses par des séquences de représentation théâtrale, qui sont les flashs forward d’une représentation qui aura lieu quand le personnage sera amnistié, acclamé pour sa bravoure plutôt que recherché pour désertion. Pierre Deladonchamps et Céline Sallette donnent corps à ce couple en cavale bientôt condamné par leur propre mensonge puisque si elle lui cache longtemps une grossesse, lui prendra goût à son nouveau statut de femme en allant draguer les hommes au bois de Boulogne la nuit. Cette cavale qui devait les unir finit par les éloigner. C’est la plus belle idée du film que de glisser vers une crise où la folie de Paul Grappe emporte tout sur son passage jusqu’à l’issue tragique. Il y a du Max Ophuls là-dedans. Ça manque sans doute d’amplitude romanesque et d’incarnation, les scènes sont souvent trop courtes et trop écrites, trop bien agencées entre elles, mais c’est pas mal.

Django – Etienne Comar – 2017

django     5.0   C’est sage et un peu trop monochrome. Mais c’est soigné. Et bien interprété. Un téléfilm de luxe pas déplaisant, en somme. Avec deux/trois (très) beaux instants (comme la fin) qui sortent du lot. Et avec comme à son habitude, un épatant Reda Kateb, qui incarne Django Reinhardt sans le singer, avec beaucoup de simplicité/sobriété et en restant lui-même.

Le labyrinthe, la terre brûlée (Maze Runner, The Scorch Trials) – Wes Ball – 2015

LE LABYRINTHE: LA TERRE BRULEEUn film éteint.

   3.0   Une suite sans intérêt qui compile les situations les plus attendues du genre via des mécanismes de suspense usés jusqu’à la moelle. Ce qui change c’est la dose de nouveaux personnages badass hyper en vogue que vont rencontrer notre petit groupe : Lili Taylor, Barry Pepper, Aidan Gillen, Giancarlo Esposito aka Gus dans Breaking Bad, Nathalie Emmanuel aka Missandei dans Game of thrones. Ça sert à rien mais c’est joli. Le premier volet était déjà pas terrible mais il était plus homogène. Au moins il y avait un lieu fort, fascinant et un dehors qu’on rêvait d’expérimenter autant que les personnages. Là c’est tout l’inverse on se fiche des personnages autant que de chacune de leurs traversées, tout est d’un ennui terrible – Vu en deux fois, perso, impossible de ne pas m’endormir devant ce genre de truc. 

     Ceci dit, dommage que la réalisation ne soit pas super inspirée (la moitié du temps ça tremble et on ne comprend rien) car il y a des moments qui sur le papier pouvaient titiller les poils à l’image de la scène de la tour penchée même si ça fait un peu trop penser à Cloverfield ou de celle de l’entrepôt même si c’est moins fort que World War Z. De toute façon ça emprunte beaucoup à droite à gauche vu qu’on peut aussi penser à The Descent, The Walking Dead ou Escape from NY. Ça manque clairement de personnalité. Et de labyrinthe. Certes, le labyrinthe est à l’échelle du monde dorénavant, c’est la fameuse terre brulée du titre. Mais le film est trop obnubilé par son objectif et pas suffisamment dispersé pour s’aventurer dans ce désert apocalyptique et nous y perdre comme dans un Mad Max.

La belle et la belle – Sophie Fillières – 2018

16. La belle et la belle - Sophie Fillières - 2018Margaux se dédouble.

   4.5   Margaux fait par hasard la rencontre de Margaux, de vingt ans son aînée, elles apprennent à se connaître puis à profiter de leur étrange privilège : elles sont la même personne.

     Un moment, Margaux (Agathe Bonitzer) parle avec sa meilleure amie et ça donne ceci :

«  Cette fille c’est moi. C’est moi dans 20 ans.
- Mais elle te ressemble trop pas.
- Parfois t’es hyper terre à terre »

    Dialogue gentiment absurde qui révèle soit l’aveu de faiblesse du film, touchant du coup ; soit c’est l’hôpital qui se fou de la charité. Car on a rarement vu un film aussi terre à terre justement (malgré les lignes de dialogues parfois bizarres, les redondants tics de langage, ainsi que les deux/trois trous d’air qui ne débouchent malheureusement sur rien) alors qu’il a tout pour bousculer et s’ouvrir.

     Là on a qu’un petit bout de comédie romantique un tout petit peu original, mais plus anecdotique qu’original. Franchement j’espérais vachement plus, la bande annonce promettait tout autre chose. Surtout quand un film s’ouvre sur une intimité entre amies et qu’on voit, scène suivante, l’enterrement de cette amie dans la vie de l’autre Margot (Sandrine Kiberlain) ça partait fort. Tant pis.

     C’est pas mal malgré tout, pour la double rom’com absurde (la petite et la grande tombent amoureuses du même homme, sauf que la petite vit ce que la grande a déjà vécu) et pour les deux actrices.

Noces – Stephan Streker – 2017

46. Noces - Stephan Streker - 2017Zahira.

   7.5   A la croisée des chemins entre un portrait dardennien, Just a kiss (Ken Loach), Samia (Philippe Faucon), Mustang (Deniz Gamze Ergüven) et Keeper (Guillaume Senez) – que de très beaux films, donc – il y a Noces, film dont je n’attendais strictement rien, qui m’a beaucoup ému. J’ai adoré ce portrait d’une jeune belge d’origine pakistanaise éprise de liberté tandis que sa famille la promet à un mariage arrangé. Collé à son personnage en permanence, le film prend pourtant le temps d’esquisser son entourage avec complexité, qu’il s’agisse de ses parents, son frère ou sa meilleure amie (campée par la toujours géniale Alice de Lencquesaing). Le tout avec de forts parti pris : Pas de musique, déjà, nada, si ce n’est diégétique, lors d’une fête. Et une utilisation pas si habituel du hors champ lors des échanges, à l’image du tout premier lorsque Zahira vient prendre rendez-vous pour se faire avorter : On ne verra pas le visage du médecin – Comme on ne verra aucun des autres visages sitôt les personnages anonymes dans la construction de Zaihara. Le film s’ouvre là-dessus, sur cet entretien dans lequel la jeune demoiselle est tiraillée entre son respect du code familial et son appétit de liberté. Vraiment puissant. La jeune Lina El Arabi est absolument étincelante, d’un bout à l’autre du film. Là où le film va véritablement surprendre c’est dans sa façon de brosser le portrait de cette famille – dont on va forcément rejeter les coutumes puisqu’elles n’arrangent pas notre personnage – certes respectueuses des valeurs traditionnelles, mais plutôt dans une sauvegarde des apparences : Le drame ce n’est finalement pas tant l’interruption de grossesse de leur fille (de toute façon on va lui recoudre l’hymen) que celui d’affronter son refus de se marier avec son promis – Qu’on lui a pourtant laissé choisir parmi trois. Humiliation impossible à colmatée autant pour les parents que pour les frères et sœurs. Le garçon promis n’est par ailleurs jamais perçu comme le méchant lui arrachant ses dernières libertés, au contraire, il semble tout aussi paumé qu’elle, il est bienveillant, doux, et ses parents (puisqu’il les lui présente lors de leur union Skype) sont heureux, accueillants. Il n’est jamais question de faire un film à charge mais plutôt de constater que malgré toutes les ouvertures d’esprit du monde, la vie reste injuste, en l’occurrence pour les femmes, comme lui soulignera sa grande sœur (mariée et de retour d’Islamabad) pour la convaincre d’accepter son destin. En l’état, difficile d’imaginer le film se clore autrement, mais c’est dur. Ça calme vraiment.

Mad Men – Saison 3 – AMC – 2009

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12/01/18

     Déjà, j’étais très impatient de connaître le choix des créateurs concernant la durée de l’ellipse. Quelque chose comme 1 an ½ avait respiré hors-champ entre les saisons 1 et 2. Ici, ce sera quelques mois, six tout au plus. Pourtant, j’ai d’abord craint cette curieuse entrée en matière de nouvelle saison. Les visions / flashbacks / souvenirs de Don Draper sur sa naissance, comme s’il était soudain frappé d’omniscience. L’avalanche de nouvelles têtes à l’agence, britanniques pour la plupart, depuis la fusion – Et Duck a dégagé, mais ça on le pressentait vu que c’était lui ou Don. Le licenciement d’un type, qui le prend mal et le fait savoir, mais qu’on ne connait ni d’Eve ni d’Adam. La double promotion de Pete et Cosgrove (Je sais pas pourquoi je ne peux pas appeler Pete « Campbell » ou Cosgrove « Ken ») en tant que co-directeurs de clientèle. Le retour « comme à la bonne époque, ou presque » entre Betty & Don, même si grossesse oblige on s’en doutait un peu. Trop de bouleversements d’un coup. Puis l’épisode gagne en profondeur à mesure qu’il se déploie, jusqu’à Baltimore, retrouvant ses marques, plutôt d’autres marques, qu’on a hâte d’apprivoiser. En fin de compte, j’achève l’épisode en me demandant comment il est possible d’écrire des choses aussi fortes, de proposer des situations aussi intelligentes (la relation entre Don & Sal, dans l’hôtel, dans l’avion, l’hôtesse, le groom, l’alarme à incendie, la campagne de pub « Limit your exposure » sur laquelle repose leur voyage : magnifique), d’en proposer autant en seulement 45 minutes et d’en laisser couver dix fois plus pour les épisodes à venir. C’est Mad Men, quoi. D’ailleurs, s’il s’ouvre sur la naissance de Don, l’épisode se ferme sur une autre puisque sa fille lui demande de lui raconter le jour de la sienne. Etrange de voir Don autant en difficulté face à ce souvenir (comme s’il l’associait à sa propre naissance, extra glauque, puisqu’enfant non désiré et mère décédée en couche) se stoppant brusquement, incapable d’en dire davantage avant que Betty ne prenne son relais. Saison à peine lancée et c’est déjà immense.

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22/01/18

     L’attirance à peine perceptible qui règne entre Peggy et Don depuis le début du show s’ouvre très largement durant cet épisode – Je ne serais pas surpris de les voir tous deux succomber au charme sexuel de l’autre assez vite. C’est sans doute lié au fait qu’ils sont sur une progression inversée. Peggy est de en plus en plus sexualisée. Don se situe lui dans une phase de désexualisation : Une alarme à incendie le privait d’une infidélité supplémentaire dans l’épisode précédent ; Là le cadre familial d’une fête scolaire l’empêche de se livrer à ses habituels jeux de séduction avec la jeune enseignante de sa fille – Campée par la sublime Abigail Spencer, la sœur de Daniel dans Rectify. Et si cinéma et publicité réunis (Pepsi voudrait lancer sa campagne marketing autour se da boisson allégée sur le final de Bye Bye Birdie, le film musical de Georges Sidney)  reliaient ces deux-là ou faisait naître quelques chose entre eux qu’ils ne soupçonnaient pas ? Je m’emballe peut-être après tout. Mais y a un truc entre les deux, c’est certain.

     C’est un épisode très bizarre du reste. Sans véritable ossature, sans enjeu majeur sinon que Don gère la perte de nombreux clients de l’agence et le destin du père de Betty qui perd vraiment la boule. Sinon que Peggy se rachète une jeunesse en allant draguer un jeune étudiant. Il y a quelque chose de cassé dans l’identité de ces deux personnages. Ils n’ont pas la même histoire, ni le même âge ni les mêmes intérêts, mais ils se réunissent dans une mélancolie commune : Quand Don caresse l’herbe que l’enseignante foule de ses pieds nus, Peggy chante Bye Bye Birdie devant son miroir, c’est une volonté d’ailleurs qui s’empare d’eux, un rejet brutal de ce qu’ils se forcent à être.

     Il y a quelque chose qui s’effrite imperceptiblement dans cette saison et qui serait peut-être le reflet de ce que va traverser l’Amérique dans cette année 1963. Si l’on apprend que le mariage de la fille de Roger Sterling se déroulera le 23 novembre 1963 soit le lendemain de l’assassinat de JFK, ce n’est pas un hasard je pense. Penn Station s’apprête à laisser place au géant Madison Square Garden. On constate aussi que Betty, même très enceinte, fume et boit toujours allègrement. Etranges années 60. Insouciantes autant qu’elles sont au bord de l’implosion. L’Histoire et l’Intime dialoguent toujours dans Mad Men. Il ne serait donc pas étonnant que l’arrivée du père de Betty dans le cercle familial bouleverse le semblant d’équilibre retrouvé – D’autant que c’est Don qui prend l’initiative de le prendre chez eux plutôt que de l’envoyer en hospice. J’attends de voir, hein, je nage dans les hypothèses, mais j’ai l’impression que l’Amérique gronde jusqu’à en faire gronder ses foyers et qu’ils ne vont pas tarder à entrer en irruption.

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26/01/18

     Après un épisode 3 en deçà, plus anecdotique, disons par rapport à l’excellence habituelle, puisqu’il fait office de parenthèse durant laquelle certains dont Peggy (qui saisit chaque occasion pour accentuer son indépendance) vont jusqu’à se faire un trip marijuana au bureau pendant que les autres filent à la garden-party (et son spectacle très gênant) de Jane et Roger Sterling – durant laquelle on retiendra l’échappée de Don et sa discussion avec un barman extra-lucide – pendant que Sally choure de l’oseille à son grand-père, l’épisode suivant resserre ses fondements dramatiques, notamment en brossant la délicate relation entre les enfants et leurs parents. Il y aura un affrontement entre Betty et son père au sujet de ses funérailles, une douce (quoiqu’un peu absurde : il lui laisse conduire la voiture familiale) complicité entre Sally et son grand-père, la cassure entre Peggy et sa mère au sujet de son emménagement à Manhattan, la mégalomanie d’un jeune client et héritier persuadé qu’il tient le nouveau sport national pour égaler les réussites de son paternel, et surtout, surtout, Don qui traverse une fois de plus ces minutes en fantôme en scrutant un moment donnée une vieille photo de ses parents. Et puis l’épisode se clôt dans le deuil et trouve, grâce au personnage de Sally (qui n’avait jamais été autant sur le devant de la scène) des instants absolument bouleversants, ici sur le perron de la porte d’entrée, là dans sa rage face aux éclats de rire inopportuns des adultes puis enfin couchée en larmes devant la télévision. Très peu de plans à chaque fois mais ils sont choisi avec minutie afin d’y restituer toute la puissance que chaque séquence mérite. Et puis j’ai adoré l’issue de cette campagne publicitaire autour de la boisson allégée et de Bye bye birdie, lancée en épisode 2. Tout est fait dans les règles, chapoté par un Sal si excité (par sa nouvelle étiquette de cadre commercial) qu’il en fait douter son épouse sur sa sexualité, mais les clients n’y croient pas et admettent leur échec sans savoir ce qui coince. Personne ne parvient à trouver ce qui cloche en effet, l’impasse, excepté pour Roger qui lâche, comme il sait si bien le faire, un : « Because she’s not Ann-Margaret ». Un Roger des grands jours.

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01/02/18

     Un épisode essentiel (Une fois de plus) et je ne dis pas ça uniquement parce qu’on y retrouve Abigail Spencer. Tu sais, l’enseignante de Sally, qui faisait une sensuelle apparition en début de saison. Là on passe le cap de la simple apparition, elle tient un vrai rôle, convoque les parents pour une rixe d’enfants et se retrouve bouleversé quand elle apprend que Sally vient de perdre son grand-père. Et on saura bientôt pourquoi lors de l’appel téléphonique qui suivra, dont le ton solennel (Elle appelle les Draper pour s’excuser d’avoir sur-dramatisé la situation) est vite secoué par une ambiance de flirt mutuel entre elle et Don, puisque c’est lui qui a décroché. Ce rapprochement dans la douleur et la fuite identitaire est d’autant plus absurde et inopiné que c’est le moment qu’a choisi le bébé pour se pointer. J’imagine qu’on va la revoir. Je crois les doigts pour qu’on la revoie beaucoup, même si ça veut dire que Don poursuit sa fuite. Mais là c’est autre chose qui se joue pour le moment, un accouchement vécu de part et d’autre comme un vertige existentiel. Tout ce qui suit ne fera qu’éloigner le couple, par le récit, le plan, les rêves. Et de cette froideur conjugale naît de mystérieux et/ou chaleureux échanges pour Don : Ici avec sa fille Sally, puis avec Peggy, puis avec le jeune papa /maton dans la salle d’attente de la maternité. Lorsque Don le croise un peu plus tard, il ne semble pas le reconnaître et esquive complètement son sourire. Quant à Betty, elle fait des rêves chelou, elle recueille une chenille dans la paume de sa main, voit ses parents morts dans sa cuisine et une serpillère pleine de sang. Un peu lynchien cet épisode.

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04/03/18

     Un mois sans voir un épisode de Mad Men. Aucune explication. Je ne sais pas trop à quoi c’est dû si ce n’est que j’ai vu beaucoup de films durant ce mois de février et aucun épisode de série. AUCUN. Alors que de nombreuses me font de l’œil. Alors que j’avais laissé Mad Men sur un épisode somptueux. Vraiment pas d’explication.

     Mad Men et moi sommes recroisés hier soir pour un épisode fantastique. Encore. L’un des plus beaux, tout simplement. D’une linéarité diabolique. Dune fluidité déconcertante. Dans lequel les propriétaires de l’agence viennent un 4 juillet pour proposer leurs désirs de restructuration.

     Comme un mauvais sort concerté, jeté par Joan mélancolique à cause de son départ imminent, Don qui se voyait déjà londonien, Roger agacé qu’on l’ait zappé dans le nouvel organigramme, Lane déconcerté par sa mutation dans une succursale en Inde, un rebondissement tondeuse à gazon, spectaculairement gore viendra perturber cette nouvelle donne hiérarchique qui n’avait promu qu’Harry Crane.

     Enorme séquence. C’est comme si Cronenberg débarquait dans La Party. Et puis ça nous aura offert deux répliques d’anthologie. Roger, d’abord, débarquant sur le tard : « Jesus, it’s like Iwo Jima out there ! » et Don, patientant aux côtés de Joan à l’hôpital : « One minute you’re on top of the the world, the next some secretary is running you over with a lawnmower ».

     L’épisode permet aussi de s’intéresser à Sally qui vit très mal la naissance de son deuxième petit frère Eugène, effrayée de voir en lui la réincarnation de son grand père décédé. Dans un final bouleversant, Don la console et lui parle du bébé qui prend forcément beaucoup de place mais qui est un être à part entière et qu’on va apprendre à aimer. Bob Dylan au générique. Song to Woody. Ou quand une série a la classe.

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07/03/18

     Le 7 n’est clairement pas le plus inspiré des épisodes de Mad Men, aussi bien dans sa structure par trois que dans le flou de ses enjeux sous forme de whodunits un peu lourdingues. L’épisode s’ouvre sur trois situations à expliquer : Peggy est au lit avec un homme ; Don se réveille le nez ensanglanté dans un motel ; Et Betty se prélasse sur un sofa ancien. L’occasion de revenir sous forme de flash-back sur les jours qui ont précédés ces trois situations. Rien de bien passionnant. Reste une hallucination de Don, drogué par un couple de routards, avec la vision de son père lui racontant des blagues sur son rocking-chair. Badant.

     Si l’épisode précédent nous apprenait que Betty était diplômée d’anthropologie, on découvre dans le 8 qu’elle parle couramment l’italien. J’en bavais. Bref, bien que ce soit pour le boulot de Don, c’est une escapade à Rome, en plein mois d’août, dans une vie parallèle auquel nous convie ce voyage. Au point qu’ils vont tous deux l’espace d’un instant, quand Betty se fait draguer par deux italiens, rejouer leur rencontre. Celle qu’ils auraient pu avoir. Celle dont Betty rêvait qu’elle soit reconduite ad aeternam – A son retour elle dit ne plus supporter New York. De son côté, Pete flirte avec la nounou de ses voisins de palier, puisque Trudy est parti une semaine en vacances. Je continue d’avoir beaucoup de mal avec Pete. On avance systématiquement d’un pas pour reculer de deux avec lui.

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12/03/18

     D’un côté, le couple Draper traverse une crise silencieuse. Tandis que le bébé et le client Hilton les réveillent chaque nuit, Betty est séduite par Henry Francis quand Don s’en va retrouver Suzanne, tous deux s’enlisant dans de périlleux mensonges. De l’autre, il y a Sal, personnage infiniment tragique qui se fait draguer par un des gars de Lucky Strike et se retrouve, puisqu’il a refusé ses avances et que le client veut lui faire payer, dans une fâcheuse posture. D’abord, Roger exige qu’il prenne la porte. Mais lorsqu’il s’entretient avec Don dans la foulée, on espère que ce dernier trouvera une solution au moins aussi intelligente que sa façon de tenir le secret de Baltimore. Mais Lucky Strike étant trop important il préfère confirmer la décision de Roger en accompagnant ça d’un cinglant « You people… ». Putain. Trop dégoûté, j’adorais Salvatore Romano. Et vu le bouleversant final « Kitty je ne rentrerai pas ce soir, j’ai encore du travail, je t’aime » peu de chance pour qu’on le revoie. Rarement on avait autant senti le poids de cette agence, de ses associés, de sa clientèle sur les petits responsables ou alors il faudrait remonter à l’épisode Freddy Rumsen. C’est le moment de dire combien cette saison aura perturbé le fonctionnement pantouflard attendu « des personnages ancrés qui ne sortent jamais du récit ». Joan est partie. Maintenant, Sal. Peggy & Pete sont courtisés par Duck Philips qui travaille pour une autre agence et il faut bien le reconnaître un peu délaissés par le récit. Tout est devenu très brinquebalant au point que si je ne savais pas Mad Men étirée sur sept saisons j’aurais pu penser, ici, qu’elle filait vers son crépuscule. Un peu à l’image du couple Draper. Qui sont de plus en plus beaux sitôt pris individuellement ou quand ils font semblant de ne pas se connaître – Cf épisode précédent. Betty semble retrouver toute sa maitrise et son pouvoir dès l’instant qu’elle fait face à l’homme qui s’immisce dans ses rêves – Et ira jusqu’à son bureau à l’improviste pour lui prouver qu’elle a le dernier mot. Et Don est d’une intense fragilité au contact de la jeune institutrice. Il parait que Matthew Weiner a demandé à Abigail Spencer d’écouter Suzanne, de Leonard Cohen, pour entrer dans le personnage. Quel beau personnage, bon sang. Et quelle magnifique actrice. A part ça on entend un moment donné sur le poste de radio le discours du 28 août 1963 de Martin Luther King. L’assassinat de JFK n’est plus très loin.

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14/03/18

     Fallait bien que ça arrive. A la faveur d’un hasard de clé de tiroir oubliée dans un peignoir, Betty fait connaissance avec la boite secrète de Don, autant dire avec son autre vie : Des photos de famille – sur lesquelles il apparait légendé « Dick » – côtoient un sacré paquet de cash ainsi qu’un certificat de divorce, entre autre.

     Entre-temps, Don se retrouve à filer un coup de main au frère de Suzanne, qui lui demandera de le laisser sur le bord de la route plutôt que de l’emmener là où sa sœur croit qu’il reconstruira sa vie. L’ombre du frère de Don plane fortement sur cette curieuse et éphémère interaction et le fait qu’il lui offre sa carte avant de le laisser partir rappelle qu’il ne l’avait pas fait pour son frère – se contentant de lui filer de l’argent pour acheter son silence, son évaporation, sa mort en un sens.

     Au milieu de tout ça, Sterling Cooper fête ses 40 années d’existence. L’occasion entre autre de saluer Don Draper pour son génie et son étroite collaboration. Le regard de January Jones à cet instant-là, fait partie de ceux qu’on n’oubliera pas de sitôt. La discussion entre Suzanne et Don, au sujet des différentes perceptions de couleurs, sur laquelle s’ouvrait l’épisode, entre en écho avec la situation silencieuse de Betty qui n’attend plus que l’affrontement : La couleur qu’elle attribuait depuis tout ce temps à son mari n’était apparemment pas la bonne.

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15/03/18

     L’affrontement tant attendu n’aura pas lieu comme on l’attendait. Après moult appels du pied, toujours esquivés par Don (qui aura fait ça toute sa deuxième vie, en fait) Betty finit par lui montrer la clé, ouvrir son tiroir, sous ses yeux, au moment où il allait la quitter le temps d’un week-end et filer dans les bras de Suzanne. Il lui faudra encore du temps pour accepter la situation, pour entrer dans la discussion.

     Cette séquence prend une place conséquente dans l’épisode. De façon très posée, dont Mad Men restera coutumière, Don s’ouvre tout en reconnaissant qu’il n’a jamais pu déballer un mensonge aussi grand, quand Betty écoute, silencieusement, tout en ne masquant pas sa déception et sa colère. Ça dure une éternité et c’est somptueux.

     Chacun ses larmes, c’est sans doute ce qu’il y aura à retenir de cette mise à nu. Deux douleurs qui s’affrontent mais un gouffre de contradictions qui s’ouvre. Don en tremble au point de faire tomber sa cigarette, au point de faire cogner les glaçons de son verre de whisky. Et Betty aura cet air de compassion / compréhension, cette main sur son épaule, cette douceur dans sa voix qui évoquent paradoxalement un choix à venir sans équivoque.

     Inutile de préciser que cet épisode bouleversant s’en ira sur une note infiniment bouleversante : Un dernier halloween en famille. Au premier trick or treat, un homme ouvre la porte, reconnait the gipsy and the hobo (Sally et Bobby), avant de lever les yeux vers les parents (Don et Betty) et de demander, en prophète, plutôt qu’en blagueur : « And Who Are You Supposed to Be? ». C’est à chialer.

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16/03/18

     Immense fin de saison. Après les larmes provoquées par cette putain de boite secrète, Matthew Weiner nous aura offert des trucs attendus mais traités avec une maestria totale (L’assassinat de Kennedy), des rires (l’agence parallèle improvisée : Absolument jouissif de voir notre fine équipe devenir soudain des résistants maquisards retranchés dans leur cellule) et encore des larmes (Betty & Don, les enfants, cette séquence de canapé comme une photo de famille qui s’évapore).

     La Betty mélancolique de la première saison aurait été anéantie par cette découverte mais bouleversée par les explications de son mari. La nouvelle Betty n’aura aucune pitié, aucune faveur à offrir à ces aveux tardifs. Et comme souvent dans ces cas-là ce sont les enfants qui trinquent en premier. Cette discussion dans le salon, d’une douceur et d’une tristesse sans nom. C’est Kramer contre Kramer qui rencontre Douglas Sirk.

     Mad Men fait régulièrement entrer en résonnances l’immense fiction qu’elle construit avec le réel des années 60. Les exemples sont légion et m’est avis qu’on n’a pas fini d’en trouver dans les saisons à venir, toujours est-il que l’évènement qu’on attendait tous car nous savions qu’il ébranlerait autant la série qu’il a ébranlé les Etats-Unis ce jour de novembre 1963, c’est la mort de JFK. Réguliers sont les épisodes qui font un clin d’œil à un fait réel. Rares sont ceux qui sont construits autour de l’un de ces faits. The Grown-Ups sera de ceux-là. Et c’est probablement parce que l’annonce débarque en plein milieu d’épisode – quand celui-ci ne cessait de montrer des téléviseurs allumés dans chaque scène – qu’elle s’avère puissante : Chacun avait sa journée avant que ça ne se produise. Chacun aura une toute autre journée, alors. La diffusion de l’information dans les familles ainsi que chez Sterling Cooper est un monument de montage et d’écritures, ni plus ni moins.

     Répercussions directes chez Sterling Cooper puisqu’à l’annonce de son rachat, Don a cette idée lumineuse de créer une entité parallèle en prenant sous son aile les éléments essentiels : Roger, Bert, Lane, Joan, Pete, Peggy et Harry. Il faudra passer par ce moment où les quatre actionnaires se virent eux-mêmes : « Well gentleman, I suppose you’re fired » après que les deux commerciaux « poules aux œufs d’or » n’aient absorbé leurs capitaux clients. Cet élan résistant prononcé par Lane est l’issue qu’on n’avait même pas osé rêver.

     Si ce final season enterre un couple, il marque aussi le retour de Don dans la roue professionnelle, tant il fait table rase de ses divergences diverses en allant reconquérir Roger, Pete et plus difficilement Peggy, dans un échange de larmes discrètes absolument étonnant. La plus belle image restera celle de cet appartement improvisé bureau partagé, dans lequel Trudy fera entrer le petit déjeuner.

Les garçons sauvages – Bertrand Mandico – 2018

17. Les garçons sauvages - Bertrand Mandico - 2018Masculin féminin.

   9.5   Les garçons sauvages renoue avec l’intense plaisir de la surprise, de l’inattendu. Le fait de l’avoir appréhendé vierge d’avis ou d’images (Pas lu de critique, pas vu de bande-annonce) m’a permis, je crois, de m’y abandonner pleinement. Et d’être surpris, en continu. Autant par son foisonnant régime d’images que par ses multiples autres partis pris, à l’image de celui, essentiel, aussi troublant que magnifique, de confier le rôle de ces cinq garçons à cinq actrices, qui sont pourtant bien des garçons devant nos yeux, avant de devenir des filles par les forces du récit. C’est une idée lumineuse qui plus qu’ériger le film en manifeste féministe crée une passerelle vers une parité androgyne, transformiste, sexuelle, qui ne m’avait jamais semblé si moderne, car tout autant politique que poétique.

     Le plaisir de la surprise c’est aussi de constater que ce sont, pour trois d’entre elles, des visages que je suis persuadé avoir déjà croisé quelque part, sans toutefois pouvoir leur accoler de scène ou titre de film. C’est très déstabilisant. Inévitablement, puisque dans mon esprit ce sont des acteurs. Des garçons. Sauvages, certes, comme peut l’être Vimala Pons qui incarne le plus mâle d’entre toutes. Lorsque j’ai su, quand je l’ai reconnu, c’est comme si le film avait soudainement pactisé avec moi. J’avais encore des doutes à cet instant, mais ils se sont aussitôt envolés. Tout se justifiait soudainement sous mes yeux et dans mon esprit. A l’image de la séquence de dispute dans Phantom Thread. Il y a un avant et un après. Mais chez Mandico c’est plus insaisissable, c’est une plongée, un abandon, une récompense pour avoir accepté sa démesure.

     C’est un film complètement fou. Sensuel, sauvage, luxuriant. C’est un carrefour d’influences très variées d’Un chant d’amour, de Jean Genet, à Querelle de Fassbinder, en passant par les expérimentations de Jean Cocteau et les délires giallo. Il y a cette plage rocheuse et ce voilier qui semblent échappées des Naufragés de l’île de la tortue, de Rozier. Il y a ces nuages de plumes sur la plage qui évoquent forcément celles du dortoir dans Zéro de conduite, de Vigo. Il y a cette aventure dans les entrailles d’une jungle grandiose comme si un roman de Jules Verne prenait soudain vie, sous nos yeux. Il y a une puissance érogène, ouvertement androgyne comme rarement nous avions pu croiser si ce n’est dans Sense8 des sœurs Wachowski.

     Influences collées de façon disparates, et pourtant on n’a jamais vu un truc pareil. C’est un voyage hallucinogène sans précédent. Un bain de jouvence. J’imagine qu’on peut n’y voir qu’un catalogue de références éparpillées, ou un gigantesque clip post punk – Car il y a de la musique quasi tout le temps. C’est quitte ou double. Et on le sait très vite, dès les premières images. C’est oui ou c’est non. Si c’est non, mieux vaut s’enfuir. Si c’est oui c’est un déluge. Et pourtant ça tient à peu de choses de basculer vers le trip Maddin / Cattet & Forzani mais par on ne sait quel miracle, ça tient, ça gicle de partout, tant c’est un univers graphique hyper riche, un conte transformiste magnifique, à la fois tragique et moderne. Les garçons sauvages est sans cesse traversé de visions hallucinantes.

     Ça s’ouvre sur Orange Mécanique mais on s’en détache très vite. L’ultra violence n’a plus le goût de Moloko ni l’apparence de droogies, c’est un groupe de gamins de bonnes familles, en pantalons cigarette et bretelles, possédés par le Trevor, mystérieuse incarnation du mal, symbolisé par un masque de diamants, sur lequel ils rejettent l’entière responsabilité de leurs méfaits. Point de système Ludovico pour réhabiliter les jeunes délinquants mais une croisière pénitentiaire sur un bateau de pêche accompagné d’un capitaine tortionnaire. En échappant à son sadisme réglé à coup de pièges cordés et voile teintés de cheveux de ses précédents pensionnaires, la bande s’échoue sur une ile mystérieuse, non répertoriée sur la carte, comme si nos droogies lostiens avaient brutalement rencontrés l’univers de Jules Verne. Cinq personnages magnifiques, que l’on distingue aisément puisque chacun a son caractère à part entière.

     Romuald, Tanguy, Hubert, Jean-Louis et Sloan. Pour le personnage incarné par Vimala Pons, Mandico raconte s’être inspiré d’Alain Delon et Patrick Dewaere et c’est vrai qu’on peut y voir un étrange croisement entre le Delon de Plein Soleil et le Dewaere de Série noire. Mandico donna à chacune des idées de duos d’acteurs et de duos de films. Bowie dans Furyo et O’Toole dans Lord Jim pour l’une ; Paul Dano dans There Will be blood et Nicolas Cage dans Rusty James pour une autre. Le plus dingue c’est de constater que le mélange et l’incarnation fonctionnent. Cinq gueules, cinq démarches, cinq voix très différentes que je ne suis pas prêt d’oublier. Et puis pour Elina Lowensohn, électron-libre qui débarque au milieu du film en reine-sorcière, ça devient Klaus Kinski dans Fitzcarraldo. Les références masculines qui appuient l’interprétation de chacune contaminent ainsi leur apparence. Ce sont à la fois des garçons et des filles sans qu’on en force leur masculinité d’entrée ni leur féminité finale. C’est très beau.

     Cette ile érogène (Le tournage s’est effectué sur l’ile de la Réunion) dont s’accapare Mandico dans un vertigineux dédale formel, au point qu’elle devient à l’écran une véritable terre vierge, recèle de pouvoirs luxuriants aussi bien sur sa plage de sable noir, où s’échouent les marins ou le corps du capitaine transpercé de branches comme sorti tout d’un rite à la Cannibal Hollocaust, que dans ses contrées forestières cernés de plantes-monstres dévoreuses à moins qu’elles ne s’offrent en nymphe dans une fluide généreux giclant de ses bourgeons phalliques. Ile-huitre, qui sent l’huitre et ressemble à une huitre géante, offrant un imaginaire fou que la bande son, démesurée, qui l’accompagne judicieusement mais qui pourrait tout autant être autonome, renforce à merveille. Ça pourrait être un cauchemar, c’est un rêve érotique, dont la naïveté n’a d’égal que sa puissance d’ensorcellement.

     Mandico ose tout. Le film ne craint pas le grotesque. Et surtout pas l’érotisme grotesque. Il ose un long voyage mental dans un bateau de pêche, pourtant recrée en studio, tandis qu’on a le sentiment de traverser la houle et les tempêtes à leurs côtés. Il ose une totale hybridation des formes. De brutaux changements de colorimétrie avec ici des contre-plongées couleurs vers les cieux lumineux de l’aube, là des plongées noir et blanc dans le sable ténébreux. Des incrustations folles dans la jungle grouillante, façon Méliès mais au moyen d’apparitions ensorcelées comme rescapées du Sorcerer, de Friedkin, voire de son prologue de L’exorciste. Il veut du sexe. Il veut de la violence. Ce sera un voyage halluciné autant qu’hyper sexué. Filmer la beauté et la monstruosité, et les faire se chevaucher, fusionner dans le magma. On vise la marge, plus du tout l’universalité. Le film échappe à toute définition. On ne le retranche pas dans un genre. Ça devient la chose la plus folle vue depuis l’épisode 8 de la saison 3 de Twin Peaks.

     Au départ il y a des masques, il y a un meurtre. Avant, un  garçon se fendait la tête sur la roche avant de se faire violer par des marins. Puis, une femme, ligotée nue sur un cheval, s’en allait mourir quelque part. Puis un procès. Une scène de procès qui ne ressemble plus à une scène de procès comme on se la représente, c’est Tetro de Coppola tombé dans un film de Jean Epstein. Puis c’est un bateau. Un voyage en mer n’est plus un simple voyage en mer, on n’avait pas vu un truc aussi déstabilisant que magnétique depuis le Leviathan de Castaing-Taylor et Véréna Paravel. On rêve de s’échouer mais pourtant, on en redemande. On y respirait les embruns et le poisson dans ce chalutier bercé par l’océan. Ici on est d’abord agressé par la tempête avant de respirer des odeurs d’huitre. Difficile de faire voyage au centre de la terre plus déconcertant.

     On est dans le fantasme en permanence. Tout est érotisé. On y déguste des fruits juteux et poilus. On se sustente de giclées aux cactus phalliques. On étreint des plantes mouvantes aux apparences humaines. Quoi de plus total, comme fantasme, que de baiser avec le nature ? Ici avec une ile, donc. Où pouvoirs du végétal et du sexe se côtoient. Avant la révélation. C’est beau ce contagieux volume de féminité. Qui plus est de la voir ainsi s’ériger contre la domination masculine comme il était jouissif et subversif de voir Alex gagner contre l’absurde société et ses thérapies punitives à la fin du film de Stanley Kubrick.

     Pourtant, j’y allais un peu avec le couteau entre les dents, sans doute car Mandico m’évoquait de loin donc sans trop que je sache pourquoi le cinéma de Yann Gonzalez, dont j’étais resté pour le moins « sur la touche » devant ses Rencontres d’après minuit, mais aussi car sa compagne Elina Lowensohn était au centre de Laissez bronzer les cadavres, que j’avais détesté. Maintenant, je rêve de voir ses innombrables courts. Je rêve de comprendre comment il est possible d’accoucher d’une merveille pareille.

     Finalement, j’aime surtout beaucoup le film pour ce qu’il génère d’exploration, au moins autant que m’avait transporté The lost city of Z, de James Gray l’an dernier. C’est quasi un poème à la Rimbaud. Un film-monde sur lequel on greffe le sien de monde, un film multigenre et multiaxe où chacun y donnera son interprétation, où l’émotion sera différente pour chacun. En l’état, c’est peut-être bien la séance de cinéma la plus stimulante, perturbante, sidérante vécue depuis le Tabou, de Miguel Gomes.

Call me by your name – Luca Guadagnino – 2018

11. Call me by your name - Luca Guadagnino - 2018Un amour de jeunesse.

   8.5   C’est une splendeur, un émerveillement permanent à tel point que j’en aurais bien repris une heure supplémentaire. C’est le film le plus solaire et sensuel vu depuis très longtemps. Une sorte de croisement plastique entre le Conte d’été, d’Eric Rohmer, Bonjour tristesse d’Otto Preminger et Le jardin des Finzi-Contini de Vittorio De Sica, le tout bien ancré dans une texture très 80′s – magnifique reconstitution par ailleurs, discrète, effacée.

     Je ne connaissais pas Luca Guadagnino. J’ai appris au sortir de la séance qu’il avait réalisé Amore (je me souviens uniquement de la bande-annonce et de la présence de Tilda Swinton, je crois) et A bigger splash dont j’apprends l’existence tandis qu’il est un remake semble-t-il assumé de La Piscine, film que j’aime passionnément, ce qui en fait pour moi un must see instantané. Il y a dans Call me by your name une sensualité, solaire et corporelle, un rythme endolori, qui m’a souvent fait penser au film de Jacques Deray. Pas étonnant que Guadagnino se l’ait réapproprié tant ils respirent pareil, sans pour autant avoir le même objectif puisqu’il y a le thriller d’un côté et la chronique estivale de l’autre. Plus étonnant en revanche de le voir lancer dans un projet de remake de 3h de Suspiria. Je préfère pas trop y penser car le film d’Argento est l’un de mes préférés du monde mais ça m’intrigue. Et même beaucoup pour être honnête, qui plus est après Call me by your name, qui semble à priori aux antipodes.

     Le film se déroule à Créma, dans une immense propriété. Si la villa tient une place importante, le film ne mise pourtant pas son va-tout autour de cet unique lieu de convergence. Il y a en effet cette immense villa – dans laquelle on voudrait passer tous nos étés et avec les mêmes personnes, c’est dire si le film est doux, accueillant – mais il y a aussi beaucoup de déplacements, en ville, en forêt, dans les parcs. Il y a l’immense jardin de cette propriété, terrain majestueux aux contours invisibles, sa piscine, ses arbres fruitiers, pourtant Guadagnino filme beaucoup les intérieurs de cette demeure et un peu à la manière d’Ozu, dans ses perspectives, ses pièces et couloirs. Ça ne tourne pas autour d’un lieu dans le lieu, c’est plus impénétrable.

     J’entend dire ci et là que c’est un cinéma bourgeois, mais il ne faut pas confondre entre filmer la bourgeoisie et faire un film bourgeois. Certes le récit se déroule essentiellement dans cet écrin mais il est tout sauf lisse, cadenassé, tout sauf embourgeoisé dans ses choix formels et sa construction. Ou bien ce serait comme dire que Chabrol faisait du cinéma bourgeois dans La cérémonie et Que la bête meure, ou Buňuel dans Le charme discret de la bourgeoisie et L’ange exterminateur. Ça n’a pas de sens. Ce sont des films qui bousculent et s’aventurent sans cesse.

     De toute façon, les films se déroulant dans un cadre volontiers aisé ne m’ont jamais posé problème, au contraire. Quand Sofia Coppola fait Somewhere, c’est elle que l’on voyait à travers ce double portrait de fille et père cinéaste, c’était très émouvant. Ça me semble même infiniment plus honnête que le riche qui s’en va filmer le pauvre par plaisir exotique autant que par bienséance politique. Guadagnino filme chez lui, déjà, à Créma, en Lombardie. Et la grande demeure dans laquelle la quasi intégralité du film est tourné pourrait être la sienne ou celle de sa famille. C’est un scénario de James Ivory mais ça prend tous les attributs d’un récit autobiographique tant on ressent l’amour pour chaque personnage, chaque situation.

     Le film fascine dans sa façon de raconter cet amour de jeunesse puisque c’est un amour en marge (homosexuel) mais jamais traité comme tel, c’est-à-dire que le film s’aligne sur l’ouverture d’esprit de cette famille. Cet amour-là est traité de la même manière que l’on raconte celui entre Elio et Marzia, son amour d’enfance, incarnée par une sublime Esther Garrel ou celui plus diaphane entre les parents d’Elio, toujours aussi amoureux, tactiles, volubiles, bienveillants, qualités que les années ne semblent avoir nullement entravées. A ce titre, la discussion père/fils finale – pourtant très simple car ça ne clignote pas, et tout ce qu’on a vu/vécu précédemment n’existe aucunement pour converger vers ce dialogue / cet aveu miraculeux – est un moment absolument bouleversant. Michael Stuhlbarg (A serious man, Fargo) m’avait toujours semblé hermétique mais là il m’a arraché les larmes.

     Rohmer – puisque j’ai aussi beaucoup pensé à Rohmer, sans doute parce que les cadres sont très doux, les dialogues sont brillants et les personnages sont terriblement beaux – délimitait lui, souvent, ses aventures saisonnières au moyen d’un journal intime organisé dans sa temporalité puisque les jours ou les mois étaient comme des chapitres. Dans Call me by your name, la temporalité est nettement plus impalpable. Aucun indice ne sera offert si ce n’est cette précision initiale qui situe le récit quelque part en Italie, durant l’été 1983. Cette intemporalité choisie crée moins de l’universalité (Ce n’est pas Une histoire d’amour mais L’histoire d’amour entre Elio & Oliver voire, pourrait-on dire, L’amour d’Elio) qu’elle ne fige le récit dans une bulle, qui voltigera longtemps (le film dure 2h15 mais on ne les voit pas) avant d’éclater dans les flammes, hors-champ, de ce salvateur feu de cheminée, dans un dernier plan bouleversant, où brille de mille larmes Timothée Chalamet.

     C’est simple je ne vois pas cinéma plus délicat aujourd’hui hormis si on pioche dans la filmographie d’Ira Sachs. Immense compliment tant ce dernier représente énormément pour moi. Déjà envie de le revoir. De retrouver la passion d’Elio & Oliver, la bienveillance de la famille Perlman, l’écrin solaire de cette villa ainsi que les doux morceaux de Sufjan Stevens (Trois sont utilisés) qui parsèment un film déjà très riche musicalement (notamment le beau All my way des Psychedelic Furs lors d’une fête, mais aussi Bach lors des saillies piano d’Elio) en lui offrant un supplément d’âme.

La rivière sauvage (The River Wild) – Curtis Hanson – 1995

03. La rivière sauvage - The River Wild - Curtis Hanson - 1995Pagayer ensemble.

   8.0   Une fois encore, difficile de parler d’un film que je connais à ce point par cœur pour avoir lancé la VHS des dizaines de fois durant mon adolescence. J’adorais ce film. Et le premier agréable constat de cette revoyure – au-delà du fait que ça faisait un sacré bail, punaise – c’est que je l’adore toujours. C’est une merveille de thriller à ciel ouvert, se déroulant presque exclusivement – après l’introduction à Boston – autour d’un lieu unique et sauvage, à savoir une rivière du Montana. Et c’est aussi une formidable comédie de remariage, de celles que les américains savent souvent si bien faire.

     La séquence pendant le générique d’ouverture raconte déjà toute la construction du film à venir : Meryl Streep sillonne tranquillement la rivière Charles sur sa traînière quand soudain, son rythme de pagaie s’accélère, lorsqu’elle tente et parvient à passer sous le Longfellow Bridge avant que le train, au-dessus, ne le franchisse. Il y a déjà l’idée d’une course, d’un combat (Se battre pour gagner ou se battre pour survivre) supplantant les apparences joviales, tranquilles.

     On quitte vite l’aviron de Boston pour un rafting dans les rapides du Montana. Deux destins vont se croiser : Celui d’une famille en crise et celui d’une bande de braqueurs en cavale. D’un côté, Kevin Bacon et John C.Reilly. De l’autre, Meryl Streep, David Strathairn et le gamin à peine remis de son aventure chez les dinosaures de Spielberg. C’est tout pour le casting ou presque. Et au centre, forcément, cette rivière l’autre personnage essentiel du film.

     Curtis Hanson alors à son sommet de son art puisqu’il venait de pondre une autre merveille du genre qu’est La main sur le berceau, et qu’il s’apprête à faire l’oscarisable L.A.Confidential, trouve les angles et la construction adéquats, le rythme et le suspense sont dosés à la perfection. Il utilise admirablement l’immensité offert par son paysage. Et il émaille le récit de petites trouvailles qui donnent du corps à cette reconquête familiale : C’est le réveil d’un père autant que les retrouvailles d’un couple réapprenant à faire équipe ensemble. Car il est surtout question de langage, perdu puis retrouvé. Qu’ils utilisent celui des signes (du fait de la surdité du grand-père, hors-champ) pour y parvenir renforce la beauté silencieuse de leur complicité retrouvée.

     On a même le chien. Qui sert de façon certes ostentatoire (pour ne pas dire hollywoodienne) le retour du père, d’abord sans aucune autorité sur lui, avant qu’il ne parvienne à le dompter dès l’instant qu’ils se trouvent tous deux quasi laissés pour mort, en marge, à tenter de faire quelque chose pour sauver les leurs.

     Le film marque surtout l’affrontement inoubliable nourri d’une attirance/répulsion charnelle entre Streep & Bacon. D’un côté la mère courage, pas si perturbée à l’idée de descendre à nouveau, même sous la contrainte, une rivière dangereuse franchie ado. De l’autre, Wade, le tueur téméraire imprévisible, dont la ligne de fuite n’est même pas perturbée par la présence d’une famille entière. En dépit d’un final un poil invraisemblable, ce combat de titans – magnifique puisqu’il est mixte, permettant au film de compenser son surplus de testostérone – s’avère grandiose. Et puis c’est beau. Et puis je veux faire du rafting en ayant comme guide Meryl Streep.

La guerre des mondes (The War of the Worlds) – Steven Spielberg – 2005

25. La guerre des mondes - The War of the Worlds - Steven Spielberg - 2005Chaos du troisième type.

   9.0   J’ai le souvenir d’être resté poliment indifférent face au film, lors de sa sortie – vidéo, pas vu au cinéma, je m’en mords les doigts dorénavant. En le revoyant il y a cinq ou six ans j’avais déjà été très impressionné. Ce troisième visionnage me confirme que c’est un immense Spielberg. Un chef d’œuvre absolu. Même si je continue de penser que le film aurait été encore plus fort – donc parfait – sans la voix off aux extrémités. C’est tout. Pour le reste, c’est un sans-faute. Du pur Spielberg qui renoue autant avec la grâce de Rencontres du troisième type qu’il transpose à son pessimisme d’aujourd’hui. Avec un changement majeur : Une profonde noirceur convoquée par l’Amérique post 11 septembre. Les extraterrestres n’ont plus la bienveillance de ceux qui évoluaient dans les premiers films de Spielberg, ici ce sont des envahisseurs qui tentent d’exterminer la race humaine.

     Au début, lorsque le tripode sort de terre, que celle-ci se craquelle de trottoirs en façades, qu’un gouffre se forme pour laisser sortir « le monstre » on repense à cet œuf de velociraptor dans Jurassic Park, qui lui aussi se craquelait, laissant poindre une frimousse accueillante avant qu’on en comprenne le danger, le potentiel monstrueux. C’est tout le cinéma de Spielberg qu’on retrouve lors de cette séquence mais c’est aussi un autre lui qui s’y déploie : le danger c’est toujours l’Homme mais il n’a plus rien d’accueillant. L’extraterrestre exterminateur de La guerre des mondes renvoie, par cette multitude de violences qu’il charrie, peurs qu’ils convoquent, à toutes celles dans lesquelles s’est engluée l’humanité dans le XXe siècle.

     Car outre son hallucinante richesse sonore, la beauté pure et froide de sa mise en scène, La guerre des mondes est traversé par des visions macabres inoubliables, qui sont autant de purs éclats horrifiques pour afficionados du genre que d’impressionnantes correspondances avec notre douloureux passé et ses diverses propagations de la terreur. Tout convoque nos récentes tragédies, aussi bien cette rivière de cadavres ou ces geysers de sang humain recrachés par les tripodes que cette rafale de corps désintégrés au laser ou ces éclairs électromagnétiques frappant au même endroit. Sans oublier l’apparition de ce train en flammes s’en allant mourir dans la plaine, les cages de quarantaines dans lesquelles les tripodes entassent leurs proies, ainsi que ces terrifiants lacs de sang redéfinissant tout le relief du paysage.

     Avant cela, il y a un premier instant de sidération incroyable : le traditionnel déclencheur, qui accouchera bientôt du monstre. C’est un ouragan dans le ciel. Observé de jardins de petites propriétés résidentielles du New Jersey, il semble d’abord vouloir dévorer un immense échangeur autoroutier ou s’écraser dans un champ. Cette image-là marque, incontestablement. Et Tom Cruise, saisi en contre-plongée dans son carré de terrain ne peut rien faire. Il est minuscule. Ça aussi c’est une image qu’on n’oublie pas. Le film ne capitalisera pourtant pas sur cette démesurée entrée en matière et encore moins sur la dimension spectaculaire qu’on attendait / espérait. Bientôt, la foudre éclate. Plusieurs fois. Plusieurs fois au même endroit. Affronter cette terrifiante anormalité c’est trouver refuge sous une table de salon. On entend tout mais on ne voit rien. A peine distingue-t-on l’éclair au loin, par la porte vitrée du séjour. Comme nous distinguerons vaguement cette ambiance apocalyptique d’un hublot de cave  dans une autre maison plus tard dans le film. Quand un avion de ligne s’écrase dans un quartier résidentiel, seul le vacarme lors de sa chute et les débris qu’il a provoqués nous permettront de penser qu’il s’agissait d’un avion de ligne. La guerre des mondes c’est Cloverfield avant l’heure, moins le found footage.

     Le film est fort dans sa façon de relier le macrocosme à l’intime, de fondre l’un dans l’autre. On aurait pu choisir New York mais ce sera le New Jersey, il y a déjà quelque chose de plus intime, plus modeste dans ce choix. C’est aussi un grand film sur la peur du terrorisme. Sans qu’on soit dans le point de vue multiple, sans qu’on évolue ailleurs que dans ce petit bout de terre américaine, sans que l’on voie les simulacres politiques, les instances médiatiques. Tout est vécu à travers les yeux d’un mec lambda, un père de famille divorcé, resté gamin, qui pour la première fois de sa vie, va vraiment devoir s’occuper de ses gamins.

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silencio


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