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Les malheurs de Sophie – Christophe Honoré – 2016

12. Les malheurs de Sophie - Christophe Honoré - 2016Les quatre cents conneries.

   5.0   Si je suis peu sensible au cinéma de Christophe Honoré je dois reconnaître qu’il dynamise chaque fois le matériau qu’il adapte, ici deux romans de la Comtesse de Ségur, en construisant « un film pour enfants » sans tomber dans le ringard attendu, d’une part car les gamins sont excellents, en ce sens qu’ils jouent comme sont des gamins de leur âge, mais aussi car le film brise quelques conventions, dans sa construction tout d’abord (La seconde partie arrive à poing nommé et rompt le tempo d’une première sur le point de se pantouflardiser) ainsi que dans son parti pris à priori casse–gueule de passer la quasi intégralité des séquences animalières (Sophie cumule les séquestrations / mises à mort de bestioles) en animation avec un trait aussi fin que schématique puisqu’il est l’œuvre de Benjamin Renner, celui qui s’était occupé du dessin du très beau film d’animation, Ernest et Célestine. Hors gosses, les deux personnages forts ce sont les deux « mamans » de Sophie. L’une en femme déprimée et mère dépassée est magnifique, déjà loin, déjà morte avant de mourir, en somme. L’autre en marâtre terrifiante parvient à être tout son contraire et séduire autrement, par sa dureté maladroite et pathétique. Golshifteh Farahani et Muriel Robin sont hyper bien choisies pour le coup. C’est donc une chouette relecture trufaldienne entre L’enfant sauvage et Les 400 coups. Honoré trouve son propre maniérisme, sa propre diction, parfois c’est un peu maladroit, comme ça pouvait aussi être le cas chez son maître, mais il y a une fraîcheur stimulante là-dedans qui le rend attachant. Et puis j’aime bien que le film soit ni franchement joyeux, ni franchement tragique, qu’il trouve un curieux équilibre notamment via ces deux parties franches, qui font tenir l’ensemble même si comme pour Les chansons d’amour il y a dix ans, je pense qu’il ne m’en restera pas grand-chose et je ne sais pas trop à quoi ça tient.

Rosalie Blum – Julien Rappeneau – 2016

11. Rosalie Blum - Julien Rappeneau - 2016     5.3   Le premier film de Julien Rappeneau vaut surtout pour son casting. Le charme aussi désuet que croustillant fonctionne vraiment grâce à eux. Notamment la jeune Alice Izzaz (croisée dans La crème de la crème ou dans Elle) et Noémie Lvovsky, toujours très bien. Reste que c’est un peu soigné comme un téléfilm tout ça. Un manque d’ambition plastique un peu compensé par une riche narration, mais qui existe déjà probablement dans la Bd – Je ne l’ai pas lue. C’est donc un feel-good movie un peu anecdotique, plus sage et discret que du Jeunet auquel on pourrait le rattacher, et de bonne facture car finement interprété. Et puis j’aime beaucoup le découpage, j’ai l’agréable sensation d’être souvent surpris par les nombreux virages et enchaînements.

Alabama Monroe (The broken circle breakdown) – Felix Van Groeningen – 2013

20531916     4.7   Tiens voilà, fallait que je revienne là-dessus : encore un exemple de film labellisé Benelux qu’on te vend pour un truc révolutionnaire, qui va même rafler un César du meilleur film étranger alors qu’on a déjà l’impression d’avoir déjà vu ça maintes fois. Alors c’est vrai, j’ai bien aimé. Pour ce que ça vaut : le film fait un peu trop étendard pour festival Sundance mais je peux aussi être client de ce genre de truc, comme je l’avais été avec Blue Valentine, qui lui ressemble sur bien des points. Mais, d’une les acteurs sont un poil over the top, deux, faut être solide car ça ne lésine pas à tirer les plus grosses ficelles mélodramatiques possibles.

Les Ardennes (D’Ardennen) – Robin Pront – 2016

04. Les Ardennes - D'Ardennen - Robin Pront - 2016     3.9   Je vais probablement être de mauvaise foi mais j’ai l’impression, ces dernières années, qu’on encense un peu excessivement cette nouvelle vague de films belgo-néérlandais (Bullhead, La merditude des choses, Alabama Monroe) qu’on a finalement déjà vu dix fois et mieux ailleurs. Les Ardennes n’échappe pas à la règle. C’est plutôt bien fichu dans l’ensemble, mais c’est aussi souvent trop ou pas assez, un coup trop glauque un coup trop niais. On ne sait pas si ça veut faire du Dardenne ou du Refn. Je trouve qu’il y a zéro personnalité là-dedans et zéro prise de risque.

Live by night – Ben Affleck – 2017

LIVE BY NIGHTGone Ben gone.

   2.0   Les trois premiers films de Ben Affleck, réalisateur, tenaient de moins en moins la route (Gone baby gone : Bien voire très bien, j’aimerais le revoir ; The town : pas mal mais vite oublié ; Argo : Bof bof) mais ils tenaient la route, donc je ne m’attendais pas non plus à voir ce tel nanar qu’est Live by night. Déjà faut dire que Ben Affleck acteur c’est pas possible. C’est pas faute de l’avoir déjà dit pourtant : Il est supportable s’il n’est pas la vedette donc dans Dazed and confused ou dans Will Hunting, par exemple. Si The town et Argo sont déjà moins réussi ce n’est pas un hasard, je pense. Je n’ai rien contre lui hein, ça semble être un gars fort sympathique, mais il ne dégage rien, c’est un monolithe, il affronte les mafias de la même façon qu’il campe Batman. C’est pas son frère, quoi. Dans Argo ça passait encore car il y avait une passionnante matière documentaire, The town nettement plus de matière filmique, là on ne voit plus que ça tant le film est vide et mou. Affleck a beau réadapter Lehane ça ne marche plus comme c’était le cas avec Gone baby gone. Plantage intégral, donc.

Minority Report – Steven Spielberg – 2002

11. Minority Report - Steven Spielberg - 2002L’arroseur arrosé.

   6.8   S’il est loin de faire partie de mes Spielberg préférés je lui reconnais une aisance narrative et des qualités rythmiques largement au-dessus de la moyenne. Mon problème avec Minority report et ça l’a toujours été est avant tout une gêne plastique. Je trouve le film assez laid, en fait. Loin du choc que constitua le sidérant La guerre des mondes, qui le suivra trois ans plus tard. On est davantage dans la veine AI, intelligence artificielle : Spielberg nous avait fait regretter Kubrick, là il est un peu dévoré par le matériau de Philip K. Dick. Certes ça ne l’empêche pas d’y insuffler sa personnalité, ses visions fulgurantes, son hallucinant mouvement, mais nettement moins que ça à quoi il nous a habitué et qu’il ait parvenu à reproduire dans sa sublime relecture de Tintin, qui faisait peur et qui s’avère être sa plus belle réussite depuis dix ans. Malgré tout, la profusion d’images pourrait être indigeste mais la mécanique est limpide. C’est un très beau thriller futuriste doublé d’un mélo archi noir qui gagne en densité chaque seconde et qui fonctionne toujours à merveille aujourd’hui, quinze ans après sa sortie. Ça m’a beaucoup plu de le revoir.

The Leftovers – Saison 3 – HBO – 2017

26-the-leftovers_w710_h473_2xToday’s special.

   9.0   Après avoir concentré la majorité de son récit dans la petite ville de Mapleton (Saison 1) puis dans celle de Jarden devenue Miracle, terre de pèlerinages (Saison 2) The Leftovers effectue un énième virage et se délocalise en Australie. Cette série est indiscernable jusque dans ses grandes lignes.

     On se souvient aussi de cette étrange introduction, l’an passé, qui nous plongeait en pleine préhistoire. Cet ultime opus – Car oui, The Leftovers c’est fini – s’ouvre au XIXe siècle. Ce pourrait être un geste un peu lourd et gratuit mais c’est un pont, comme un autre. Et une manière de rappeler que le temps dans The Leftovers est un peu détraqué. Surprise/Etrangeté parmi d’autres tant cette saison sera coutumière du fait, ne nous dépaysant pas trop de ce qu’elle avait insufflé durant ses vingt premiers épisodes.

     Aussi bien du point de vue de sa construction que dans le mouvement de ses principaux personnages, la série continue de creuser son propre sillon. Une fois encore, c’est sur une imposante ellipse (Trois ans) que s’ouvrent les hostilités : Le monde va accueillir une nouvelle ère – On se souvient de la pesante première bougie du Sudden Departure, qui brisait le peu d’équilibre régnant sur la planète, à laquelle on avait ôté brutalement cent millions d’êtres humains – puisqu’il s’agit bientôt du septième anniversaire depuis le ravissement.

     Sept ans, ce n’est rien pour personne, forcément, mais ça l’est encore moins pris sous le joug religieux puisque sept ans c’est un peu comme les sept jours avant le déluge dans la Genèse. Matt aura une fois encore une place prépondérante au sein du récit. Beaucoup s’attendent/espèrent/redoutent l’apocalypse qui scelleraient donc les retrouvailles entre les disparus et les leftovers.

     Mais entre-temps, pendant que les guilty remnants furent pulvérisés dans une mystérieuse attaque nucléaire commanditée par l’armée, Kevin est érigé en demi-dieu. Ses allées et retours dans « l’autre monde » ont forgé sa réputation messianique : On lui a même écrit un livre évangélique en son nom – la premier épisode s’intitule d’ailleurs sobrement The book of Kevin. S’il a continué à exercer son métier de policier, certains pensent qu’il est la clé du déluge à venir, qu’il est le seul capable d’éradiquer l’apocalypse. Pouvoir qu’il ne s’attribue pas, bien au contraire : On le découvre en début de saison, en pleine thérapie masochiste, tentant quotidiennement de s’étouffer sous un sac plastique.

     Quant à Nora, le cœur de la série à n’en pas douter, c’est elle qui va ouvrir la voie / la brèche de cette ultime opus, guidée dans un premier temps par un ancien acteur, seul survivant de sa sitcom : Il lui fait part de l’existence d’une organisation secrète, détenant une machine capable de renvoyer un leftover dans le monde des 2%, afin de retrouver ses proches – On sait que Nora est un cas spécial puisque ses enfants et son mari se sont envolés sans elle ce jour-là. C’est en Australie que ça va se jouer.

     Un voyage que Nora effectuera accompagnée de Kevin, qui trouvera lui aussi sa voie, loin de ses « fidèles », d’abord en croisant Evie, censée avoir disparu dans l’attentat envers les guilty remnants, puis en suivant les traces de son père, reclus dans le bush australiens. Kevin Garvey Sr. (Campé par le devenu trop rare Scott Glenn) aura même un épisode rien qu’à lui, où il s’en va sauver le monde du jugement dernier dans une sorte de chemin de croix qui se mue en quête miraculeuse – Dans un trip formel proche des expérimentations de Nicolas Roeg pour Walkabout – au sein duquel il fera la rencontre de Grace, qui aurait perdu ses cinq enfants ce 15 d’octobre – suivant le fuseau horaire australien. Fin d’épisode bouleversant, avec ce monologue terrible qui entrera bientôt en écho avec celui de Nora, lors du series final.

     Il suffit de prendre ces deux séquences tentaculaires pour comprendre le cheminement de cette ultime saison : Si la solitude et l’injustice sont toujours présents, c’est bien la croyance qui sera au centre du récit. La croyance en une réalité, qu’elle soit issue ou non d’un mensonge. Grace était persuadé que ses enfants avaient été enlevés avec leur père. La souffrance qu’un tel bouleversement imposait s’estompait dès l’instant qu’elle imaginait sa famille dans un autre monde. La terrible vérité lui parviendra des années plus tard. C’est cette terrible vérité que Nora pourrait avoir caché à Kevin dans leur dernière entrevue. Dans cette sublime entrevue de remariage. Qu’elle lui dise ou non la vérité (A-t-elle été de l’autre côté avant d’en revenir ?) importe moins que la foi qu’on lui accorde. Kevin bien entendu mais nous aussi, spectateur, évidemment. Tout The Leftovers se résume là-dessus. Comme c’était le cas de Lost il y a presque dix ans. Faire le pari d’y croire. Si cette saison joue la question du mensonge, cet ultime épisode est un véritable acte de foi mutuel.

     Nora a-t-elle voyagé dans la capsule ou crié STOP – comme ça semble être le cas – avant que le liquide l’engloutisse ? Quid du sac plastique de Kevin : La peur le paralyse-t-il au point de le retirer avant de ne plus respirer ou ressuscite-t-il systématiquement ? Et allons plus loin dans les hypothèses : Et si Laurie aussi était immortelle ? Après tout, son bébé s’est évaporé alors qu’il se trouvait dans son corps. A-t-elle vraiment plongé pour mourir lors de ce septième anniversaire ? Toujours est-il qu’elle est vivante, vingt-cinq années plus tard, devenue la psy clandestine de Nora. Les réponses sont floues mais on peut les décoder.

     La plus belle réplique de la série c’est probablement Nora qui nous l’offre durant ce dernier épisode : « They were all smiling. They were happy. And I understood that here in this place, they were the lucky ones. In a world full of orphans, they still had each other » Extrait d’un monologue absolument déchirant. Huit minutes qui te prennent aux tripes. Sans aucune greffe d’images pour l’alourdir ou lever des ambiguïtés. Il y a Nora / Carrie Coon et Kevin / Justin Theroux. C’est tout. Une vérité qui n’est pas forcément La vérité. Et il suffit d’y croire.

     La série se permet de se diversifier sans se fourvoyer, presque sans jamais s’éparpiller. Un centric magnifique sur le père de Kevin ici, un étrange périple en montage parallèle sur un paquebot là (Peut-être le léger point faible de la saison à mes yeux) ou un nouveau voyage dans l’autre monde, et même un épisode très musical, centré sur Nora & Kevin, qui parvient à répéter Take on me ad nauseam jusqu’à en faire une chanson vertigineuse. Et puis finir ainsi, dans un élan intimiste, sans prendre le temps de « dire au revoir » aux autres personnages comme le veut la coutume dans le paysage sériel.

     Si cette saison m’a semblé moins sidérante que la précédente c’est probablement parce que la précédente était douée d’un pouvoir de sidération beaucoup trop élevé. Quand bien même, il suffit de voir The Most Powerful Man in the World soit l’épisode 7 de cette saison 3 pour le rattacher à celui de la saison 2 qui s’intitulait International Assassin, pour constater que sa puissance s’est un peu réduite, pour constater aussi qu’on ne peut pas voyager dans l’autre monde deux fois et surprendre deux fois. Peut-être que cet épisode et le précédent freinent la dynamique en ce sens qu’ils existent pour catapulter Matt puis Kevin Sr face à l’échec de leurs certitudes. Néanmoins, l’épisode est là, il fonctionne, il offre l’un des plus beaux plans de la série (Le tout dernier) et surtout, il prépare le choc tellurique qu’on va encaisser dans le suivant, dans l’épisode final.

     Alors, que reste-t-il après le visionnage de ces vingt-huit épisodes ? Beaucoup d’interrogations, c’est une évidence. Mais l’impression, surtout, d’avoir vu l’une des séries les plus importantes, intelligentes, passionnantes, déchirantes de ces dernières années. Il reste le souvenir d’éprouvants périples, de bouleversantes plongées. Et des visages. Des regards qu’on n’est pas prêt d’oublier.

Rocco et ses frères (Rocco e i suoi fratelli) – Luchino Visconti – 1961

08. Rocco et ses frères - Rocco e i suoi fratelli - Luchino Visconti - 1961Pas de miracle à Milan.

   8.5   Ce qui frappe d’emblée c’est l’étrangeté de ce portrait familial. Car il s’agit bien d’une histoire de famille, on a parfois même la sensation, au détour de quelque situation, qu’il a inventé le genre, qu’il peut aisément être le précurseur du Parrain, de Coppola, de Husbands, de Cassavetes ou de Raging Bull, de Scorsese. Que ce dernier le mentionne régulièrement comme étant l’un de ses films préférés n’a rien d’étonnant tant son cinéma, héritier du néo-réalisme autant que des expressionnistes, semble s’être fondé autour de Rocco et ses frères : L’univers de la boxe, la forte influence de la mère, les rapports délicats entre frères, les petits mensonges et les grandes trahisons, la violence, la tragédie, le lyrisme tremblant. Tout est là.

     Le titre offre déjà deux informations : Ce sera un film familial, un récit tournant autour de frangins – Un peu comme dans Les frères Karamazov, de Dostoiëvski (On pourrait même aller plus loin dans les convergences avec l’univers de l’écrivain russe) ; Mais avec une attention toute particulière sur l’un d’entre eux, puisque des cinq frères, Rocco est le seul dont le prénom apparait dans le titre – Un peu comme Hannah et ses sœurs, de Woody Allen, par exemple. Visconti va pourtant briser la prévisibilité de son titre. Rocco et ses frères sera doté de cinq chapitres, portant chaque fois le prénom d’un des frères, du plus âgé au plus jeune, enfin il me semble. Sauf que ces parties sont loin d’être de durée égale et surtout ne sont pas vraiment distinctes les unes des autres, elles ne servent qu’à aiguiller les ellipses. Hormis Vincenzo, qui ouvre clairement le récit puisque contrairement à ses frères, il est déjà installé à Milan, et Luca & Ciro qui le bouclent (dans un final bouleversant), le carton « Rocco » aurait par exemple très bien pu devenir « Simone » et vice-versa.

     Logique tant le film va lier les deux frères, par la boxe mais surtout par la passion pour une femme. Ils sont le miroir l’un de l’autre, mais n’évoluent jamais en même temps. A l’insignifiance de Rocco (Il faut un moment avant qu’il n’apparaisse dans le film comme d’un personnage dont on va se souvenir) répond d’abord la fougue de Simone, à l’honnêteté du discret les mesquins larcins du séducteur, au pardon sacrificiel s’oppose la vile jalousie, à l’élégance du garçon appelé (qui revient en homme mature de son service militaire) la médiocrité du boxeur déchu fondu dans son chagrin d’amour. Ils constituent tous deux des personnages sublimes, loosers magnifiques comme réchappés des tragédies antiques. Delon a rarement été aussi puissant, beau, magnétique. Renato Salvatori et Annie Girardot complètent à merveille ce trio funeste.

     Pessimiste, Rocco et ses frères l’est à plus d’un titre, il s’ouvre même là-dessus : Au débarquement plein d’espoir de la famille Parondi à Milan, s’oppose d’emblée une immensité cloisonnée, hostilité de la ville qui déborde lors de ce contre-champ dans le bus où l’on peut observer les visages et regards des frères liquéfiés par le spectacle qui s’offre à eux, désir d’émancipation que Visconti brise brutalement en n’offrant aucun contre-champ ; et plus tôt lorsqu’ils rejoignent l’ainé pour ses fiançailles, chez sa belle-famille qui se révèle peu accueillante. Lorsque l’auteur s’extraie du cadre familial (Sorte de chambre de bonne où tous les lits sont dans la même pièce) c’est pour capter un Milan délabré, désert ou en chantier. Le rêve milanais n’a pas éclot qu’il est déjà une chimère, pire un piège sordide qui dévore ses personnages, qui culminera dans cette insoutenable scène de viol à même la boue et cette interminable bagarre nocturne sur l’asphalte.

     C’est dans son crescendo mélodramatique que Visconti se rapproche finalement de son cinéma qui suivra. Car j’ai longtemps eu l’impression que ça n’avait pas grand-chose à voir avec les autres films que j’avais jadis vu de lui – Le guépard, Ludwig, Les damnés, comment dire, c’est un peu l’enfer à mes yeux. On est dans un prolongement du néo-réalisme (On pense assez à Vittorio De Sica) plus que dans la grande fresque cynique et baroque dont il sera bientôt coutumier. Mais il y a cette folie (ce décalage ?) romanesque en gestation. Comme si peindre un monde, une époque, une classe n’avait soudainement plus d’autre légitimité que de faire ressortir l’affrontement entre deux entités contraires. Si j’aime toutefois un peu moins le dernier segment (Car je ne crois pas que le meurtre soit indispensable pour faire éclore ce déchirement incandescent) je crois tenir ici, enfin (J’aime Mort à Venise, aussi, mais il faudrait que je le revoie) un immense Visconti. Une fresque intime somptueuse.

Incassable (Unbreakable) – M. Night Shyamalan – 2000

05. Incassable - Unbreakable - M. Night Shyamalan - 2000Héros ordinaire.

   8.2   Le quatrième film de Shyamalan s’ouvre sur une scène glaçante : Dans les bras de sa mère, un nourrisson s’époumonent ; Pleurs semble t-il ininterrompus qui obligent un médecin à intervenir. Son verdict : le bébé est fracturé de partout, il est né ainsi, il s’est brisé les os dans l’utérus de sa mère. Pour un film qui se nomme Incassable, c’est un début des plus étranges. La scène suivante, dans un train est d’un autre acabit mais tout aussi marquante : Un homme (Bruce Willis) fait la connaissance de sa voisine de siège puis elle se dérobe, craignant la drague, avant que le train ne file au crash.

     Ces deux scènes se répondent. Il s’agit chaque fois d’un long plan séquence chargé, lentement, d’engager son personnage central dans le récit. L’une accompagnée d’un étrange miroir, l’autre prise dans l’embrasure de deux sièges de train. Il y a déjà cette dualité. On introduit les personnages mais de façon quasi opposée : L’un par sa douloureuse naissance, l’autre par sa vraisemblable mort. L’un au moyen d’un vertigineux dédoublement de l’image, l’autre à travers le regard d’un enfant. Il faudrait faire un dossier complet sur la thématique de l’enfance au sein du cinéma de Shy.

     Si l’on ne sait à priori, en deux scènes seulement, ce qui peut relier ces deux intrigues et ces deux entités, il est passionnant de constater, avec le recul, combien elles racontent déjà tout le film : l’enjeu de sa construction, son rythme indolent, sa mise en scène allégorique. Ce qui est très beau dans Incassable c’est sa multiplicité. Ce n’est pas uniquement un affrontement entre le bien et le mal, un (anti)héros et un méchant complexe, c’est aussi un beau portrait père/fils et une étonnante étude conjugale. L’éventuelle lourdeur de la démonstration (de force) est systématiquement brisée par la subtilité des interactions.

     Si j’avais gardé quelques forts souvenirs du film (Que je n’avais pas revu depuis près de dix ans, à l’époque de la sortie de Phénomènes, je crois) j’avais oublié combien il prenait son temps, combien chaque plan est précis et chaque situation hypnotique. Ce qui est rare dans le genre sclérosé des films de super-héros, il faut le dire. Du coup je n’ai pas arrêté de penser à un autre film, plus récent, français, qui jouait aussi avec les codes du genre sur un registre down tempo : Vincent n’a pas d’écailles. Ils ont au moins en commun de n’adapter aucun comic book.

     Incassable est aussi un formidable récit d’apprentissage. Et quoi de plus beau que d’apprendre à connaître sa vraie nature par l’entreprise d’une Némésis théorique qui souhaite identifier sa place sur terre ? S’il existe des cas de dégénérescence osseuse comme la sienne, pourquoi n’existerait-il pas de monstre opposé ? Si le twist final est important – et permet au film de retomber magistralement sur ses pattes – il n’est aucunement le facteur qui retournera le film en son entier. Il s’éloigne en somme de ce que Shyamalan avait créé un an plus tôt avec Sixième sens, dont les qualités certaines sont différemment disséminées.

     De cet apprentissage, l’auteur embraye un processus d’identification fort. Prendre Bruce Willis c’était pourtant pas gagné, mais c’est là que le pari se révèle audacieux : Bruce Willis est David, cet homme apparemment lambda, avec son mariage qui bat de l’aile et son travail alimentaire. Sauf que sa normalité masque une personnalité refoulée : C’est un super-héros qui s’ignore. Qui aura jadis abandonné sa passion sportive (Et l’on imagine combien il pouvait y être performant) pour une autre, amoureuse. Qui comme un symbole protège les autres, au quotidien, à son infime échelle puisqu’il est stadier. Le voir à plusieurs reprises au milieu de la foule, vêtu d’un immense parka noir lui offre déjà cette dimension héroïque – Comme lorsque le héros du film de Thomas Salvador enfilait sa tenue de plongée pour traverser l’Atlantique.

     Pour apprécier le cinéma de Shyamalan, il faut avoir envie d’y croire. On peut y déceler toutes les invraisemblances du monde : Comment Elijah peut-il élaborer cette quête à l’envergure complexe, avec cet état de santé sinon défaillant, pour le moins capricieux ? Quelle est la probabilité qu’il comble sa recherche en manigançant de « si faibles » catastrophes au regard d’une si dense population ? Comment la séquence pivot, du type ordinaire se révélant héros masqué extraordinaire, peut-elle si bien se dérouler et parvenir à tout illustrer ? On peut trouver la réponse dans l’hommage au genre lui-même : la mécanique huilée, fantastique, un brin binaire et antinaturaliste des récits super-héroïques. Mais pas seulement.

     Dans l’un de ces questionnements apparaît le point émouvant du cinéma de Shyamalan : Les enfants. Ce sont les enfants qui vont extraire David de la piscine et lui permettre d’achever sa (première ?) mission justicière. Quand le lendemain, le journal évoque l’évènement et parle d’un héros inconnu, il faudra un simple échange de regard entre David et son fils pour recréer le dialogue qui leur manquait terriblement. L’enfant est seul en mesure de comprendre les miracles, le merveilleux puisqu’il croit. Lorsqu’Elijah et David s’affrontent enfin et sans véritable affrontement (C’est aussi là-dessus que le film de Shyamalan est puissant) pour lui dire comment il a su trouver sa place et celle de son contraire, il dit « Because of the kids, they called me Mr Glass ». Rien d’étonnant à ce que l’autre personnage qui pousse David à prendre conscience de ses pouvoirs soit son propre fils.

     Il faut rappeler que les plans sont généralement très longs. Je pense surtout à ces lents travellings dont on pourra observer qu’ils sont diamétralement opposées suivant les situations : Se resserrent dès l’instant qu’on se évolue en cellule familiale, comme si l’évènement (Sa survie dans la catastrophe ferroviaire puis son acceptation de soi) permettait à David de retrouver une laborieuse mais progressive alchimie avec sa femme et son fils ; S’ouvrent carrément quand il est accompagné d’Elijah comme si petit à petit, il devait l’affronter et se détacher de son samaritanisme de façade.

     Dans leurs compositions Shyamalan opte pour des plans d’une plasticité qui reprend le schéma des comic book, au moyen notamment de fortes apparitions de couleurs, mais ils ne fonctionnent jamais dans l’agression, ils sont au contraire minutieusement disséminés. Plus évident encore lorsqu’Elijah tombe dans les marches qui mènent aux souterrains du métro : Si ses os se brisent inéluctablement, c’est sa canne en verre – qu’il lâche – que l’on va voir s’éclater en mille morceaux. Même chose pour le souvenir de David, quand Shy nous offre le sauvetage après l’accident de voiture : A peine le voit-on instinctivement froisser la tôle de ses mains. C’est à la fois terrible – ça peut même te coller quelques frissons – et complètement anti-spectaculaire. Donc à contre-courant, encore aujourd’hui –davantage aujourd’hui, oserais-je dire – plus de quinze ans après sa sortie.

Piège de cristal (Die hard) – John McTiernan – 1988

06. Piège de cristal - Die hard - John McTiernan - 1988« Une mouche dans le lait, mon cher Hans, un petit rouage qui grippe, un emmerdeur »

   8.3   En le revoyant l’an passé (Ou y a deux ans je ne sais plus) j’avais été un chouïa déçu, pas sur que j’en avais causé à qui que ce soit d’ailleurs tellement j’étais déçu d’avoir été déçu. Je devais être mal luné, c’est pas possible, car j’ai retrouvé ça génial cette fois. Peut-être même plus génial encore que dans mes souvenirs.

     A l’instar du troisième volet, l’alchimie du duo est magnifique. Et c’est d’autant plus original ici que McClane & Powell ne se voient jamais : Un buddy-movie comme on en avait encore jamais fait. Il faut souligner aussi la richesse de chacun des personnages secondaires. Et le charisme de chacun des méchants – Hans Gruber en tête, forcément, inoubliable regretté Alan Rickman.

     Et McTiernan à la réalisation s’occupe de parfaire le subtil équilibre avec la puissance de sa mise en scène. Chaque recoin de la Tour est passé au peigne fin. Rappelons que c’est un volet nocturne et vertical quand le troisième sera quasi entièrement diurne et horizontal. Quand on a dans un film d’action un vrai metteur en scène aux manettes, ça se ressent.

     Le temps n’altère aucunement la réussite de cette merveille de film d’action, qu’on peut revoir chaque année sans jamais s’en lasser, apprécier encore et toujours son génie rythmique (construit sur des sommets bourrins et de sublimes accalmies, une violence tranchante et des pics d’humour parfaits), la beauté de ses plans, de sa construction, de ses montages parallèles (Qui sont systématiquement dosés à la perfection) et la gouaille inévitable de John McClane.

     Aussi, je pense que c’est l’une des plus belles VF que je connaisse. C’est peut-être ça la cause de ma déception, j’avais dû essayer de le voir en VO. Il faut dire que j’ai grandi avec. Moins avec celui-ci qu’avec Une journée en enfer, mais quand même. Dans le genre, Die Hard, premier du nom, reste inégalé.

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