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Archives pour juillet 2013

L’inconnu du lac – Alain Guiraudie – 2013

L'inconnu du lac - Alain Guiraudie - 2013 dans * 2013 : Top 10 l-inconnu-du-lac-alain-guiraudie-300x199Eden lake. 

     9.0   L’unité de lieu dans le cinéma de Guiraudie n’aura jamais été si épurée, se limitant à un petit ilot isolé du monde et ses alentours adjacents : parking, bois, plage, lac. Lieu clos pourtant ouvert sur l’infinité, infinité limitée via cet horizon bloqué par les eaux puis encerclé par d’immenses collines. Au détour d’un plan nocturne, on discerne aussi les lumières d’un village lointain, perdu entre les flancs montagneux : Seule vue extérieure à ce vase clos, par-delà les eaux, qui nous sera offert autrement que par l’évocation (à l’exception d’un hélicoptère ou d’un petit bateau de plaisance) dans le dialogue d’une réalité parallèle (réelle ?) où l’on se rejoint au café, au restaurant, au commissariat : lieux que nous ne verrons jamais. Evocation qui peut aussi avoir une résonnance fantastique par l’intermédiaire d’un éventuel silure de cinq mètres qui roderait dans le lac. Cet état de terreur provoqué par ce mystère continuera de parcourir le film, le silure cédant place à Michel comme force de la nature indomptable, qui déambule telle une divinité grecque et nage à la manière d’un squale, Guiraudie accentuant cette impression par sa mise en scène en le faisant débouler dans le plan un moment donné où Franck fait la planche, tel un requin chassant sa proie. Michel qui sera très vite le meurtrier évident (observé par les yeux de Franck donc ceux du spectateur) dans un plan crépusculaire magnifiquement étiré (sans aucun contrechamp) dans lequel il noie volontairement l’amant avec lequel il passait le plus clair de son temps, avant de sortir de l’eau le plus naturellement du monde, se rhabiller et s’en aller, sans hésitation, sans précipitation. L’acte saisi dans sa banalité est si horriblement froid qu’une tension s’installera désormais, sans cesser de croître, jusque dans ce dernier plan extraordinaire.

     C’est l’histoire d’une passion amoureuse, si puissante qu’elle pourrait traverser tous les dangers, s’affranchir de la peur. Celle de Franck pour Michel, évidemment, obsessionnelle, on va en parler. Mais aussi, tout en étant en sourdine, celle de beaucoup d’autres, de ce personnage par exemple, relégué au rang de figurant, éternellement seul sur un rocher, dont rien ne sera révélé sinon qu’il semble lui aussi en quête. Ou d’autres, révélées très partiellement de manière à ce que l’on sache qu’elles existent : celle d’Henri pour Franck par exemple, qui lors d’une séquence absolument bouleversante, avoue éprouver de l’amour pour lui sans avoir envie de lui, s’étonnant d’avoir le cœur noué lorsqu’il le voie débouler chaque jour sur la plage. Ou celle de ce type vêtu d’un short de l’OM, qui masturbe sa demi-molle devant les ébats des autres en forêt, avant de se jeter, plus tard, dans les bras de Franck, lui avouant son désir et finir par lui manger le sexe et le foutre et partir, rassasié. C’est un beau personnage car il pourrait être totalement ridicule mais le film s’intéresse à lui, révélant une relation d’avec son amant, dans laquelle il semble être irrémédiablement coincé. Le film est plein de passions inabouties alors que celle de Franck pour Michel est littéralement consommée, traversée par le goût du danger, la peur d’être tué à son tour, prolongeant sans nul doute l’excitation jusqu’à une tension jamais atteinte.

     On ne connaît pas les motivations de Michel, en tout cas pas concrètement, ce n’est jamais clair. Est-il tombé follement amoureux de Franck, sur le premier regard, le premier échange de mots, au point de se débarrasser de son amant de la sorte ? Ce jeune homme encombrait-il la relation nouvelle qu’il souhaitait entretenir en parallèle ? Ou bien est-il habitué à ce genre de séparation extrême et méticuleuse, tel un serial killer d’amants domptés ? Il avouera plus tard à Franck que la relation d’avec Pascal ne représentait rien en comparaison de celle qu’ils entretiennent ensemble. Mais le mystère perdurera, il n’y aura aucune certitude. Et s’il y a carnage final, il annonce davantage un Michel en perdition (en larmes, couvert de sang, il déambule à travers le bois, murmurant le prénom de Franck, son Franck) qu’un psychopathe. Sans compter que l’on ne saura pas qui était Pascal, c’est comme le reste, tout passé restera flou.

     Grand film passionnel donc mais surtout grand film sur la solitude. Tous sont seuls, éternellement seuls (le personnage d’Henri, ange bouleversant, semble être en sursis avec la vie, il apparait d’on ne sait où, disparait comme il est arrivé (le seul à agir ainsi, avec le policier un peu plus tard, ils sortent de nulle part car ils portent la mort en eux) il n’a d’espoir uniquement via les quelques mots échangés avec cet ami, il n’est pas étonnant de le voir glisser vers le sacrifice), tous recherchent une affection, un renfort à cette solitude. Et puis il y a la manière, ce qu’en fait Alain Guiraudie, dont le travail ici se rapproche davantage du voyage statique de Ce vieux rêve qui bouge que de la comédie utopique en mouvement du Roi de l’évasion, dans l’épure comme dans l’exploration du lieu, la tendance à la tragédie, un sentiment de mystère, sans compter que Franck rappelle inévitablement Jacques dans le sublime moyen-métrage. Le film joue beaucoup sur des motifs de répétition comme pour créer un double état, à savoir une ambiance extrêmement régulée, précise avant qu’en y injectant la fiction par le crime elle ne s’enraye définitivement et file imperceptiblement vers la nuit, les ténèbres. Les lieux sont systématiquement les mêmes, les plans s’y répètent et s’y répondent, à cinq voire dix reprises, comme ce plan de parking où les véhicules chaque jour reprennent leur place habituelle de même que les emplacements des serviettes sur la plage. L’angoisse naît non pas d’un changement de nature de plan mais d’un bouleversement en son sein à savoir ici une 205 rouge abandonnée ou une serviette inutilisée. L’un des derniers plans dans les bois, quand Henri et Michel disparaissent dans le dos de Franck, sera similaire à un plan du début du film lorsque Franck découvrait Michel faisant l’amour avec son amant. Cette uniformité crée une dissension générale déstabilisant le regard du spectateur qui ne sait plus, pendant un court instant, si Michel est en train de faire l’amour à Henri ou bien s’il est en train de l’égorger.

     Guiraudie se met en scène dans l’une des premières séquences du film comme l’apparition du premier homme nu à l’écran. Pour film Hitchcockien qu’il est, l’anecdote est pour le moins savoureuse et le dispositif de la frontalité du sexe ne peut pas mieux commencer. Ce personnage, d’abord allongé sur sa serviette, parties en évidence, relève un moment la tête à l’arrivée de Franck pour le saluer. C’est presque un guide. Guiraudie sait qu’il pousse l’expérience assez loin et décide de montrer le chemin, de créer une homogénéité afin que les autres (personnages, caméra, spectateurs) le suivent. C’est une totale mise à nu. Et c’est la première fois que l’on traite la nudité de cette façon dans le cinéma de genre car même s’il n’en est pas vraiment un, il inaugure tout de même une certaine idée du thriller érotique. La mise à nu appelle la peur car il n’y a plus ni costume ni masque. La grande scène du film à ce propos, j’en parlais précédemment, c’est la scène du crime. Le fait que cet homme soit nu renforce l’angoisse qu’il installe et permet de nous mettre aussi face à cette pulsion élémentaire, chère à Hitchcock : la fascination pour le méchant, débarrassé ici du moindre accessoire. Aucune arme, juste un corps.

     L’inconnu ce pourrait donc être, du point de vue élémentaire d’une intrigue chair de poule, Michel, le mystérieux assassin. Beau, grand, moustachu ténébreux, bronzé, c’est l’Apollon sublime, un beau méchant comme on les aime au cinéma. D’un point de vue mélancolique on peut considérer qu’il s’agit d’Henri, le seul qui vient dans un lieu de drague homo pour s’assoir et profiter du beau temps et de la vue que lui offre le lac, masquant sa tristesse et ses pulsions derrière son ventre bedonnant et son refus de se mettre nu. Ou alors c’est Pascal, le noyé, dont personne n’avait remarqué la disparition alors qu’il laissé derrière lui une voiture et une serviette immobilisés. Si on considère le film du point de vue de cette créature des eaux, le silure, que personne n’a vu mais dont tout le monde parle, on pourrait aussi se dire qu’il s’agit d’un inconnu potentiel. L’inconnu c’est un peu tout le monde, ici. Et c’est peut-être la plus belle idée du film, avancée par les quelques mots du policier, à savoir que même dans un microcosme aussi restreint, chacun est un inconnu pour un autre, à tel point que si l’un disparait personne ne remarque sa disparition. Ce pourrait être la suite de Ce vieux rêve qui bouge, où la somme des désirs créait une infinité de désirs inaboutis et non plusieurs relations épanouies. Jacques n’avaient d’yeux que pour son supérieur qui refoulait ses envies tandis que le collègue grisonnant ne voyait que Jacques qui ne le voyait pas. C’est pareil ici. Cette idée de la solitude traverse tout le cinéma de Guiraudie, on se souvient évidemment des dernières minutes dans la cabane dans Le roi de l’évasion.

     Le sexe est filmé en tout simplicité et en douceur et pourtant de manière tout à fait explicite (sexe apparent que les hommes déambulent en basket ou bien qu’ils fassent l’amour, sans compter les nombreux plans explicites pendant les rapports, le film employant même des doublures) permettant de constater que le sexe à l’écran n’a rien à voir avec la vulgarité s’il est filmé à sa juste valeur, à celle des sentiments et du plaisir et non à celle du vice, du voyeurisme. Bien sûr cela est aussi dû à la politesse avec laquelle les demandes ou les approches précédant les actes sont prononcées. Les personnages écoutent leurs envies et celles de leur interlocuteur, Franck va même jusqu’à demander systématiquement à ses partenaires de l’embrasser au moment où il jouit. Du coup le film peut se permettre d’être drôle justement grâce à cette finesse comme lorsque Michel, en dialogue avec Franck, demande gentiment mais expressément au branleur compulsif de revenir plus tard quand ils seront en train de faire l’amour. Chez n’importe qui on aurait trouvé ça drôle et pathétique. Chez Guiraudie c’est drôle et bouleversant.

Le diable probablement – Robert Bresson – 1977

Le diable probablement - Robert Bresson - 1977 dans 200 devil_probably_01-300x215La blessure.    

   9.0   Une démarche hors du temps, chevelure lisse et tombante, les traits du visage marqués portant en eux toute la gravité inéluctable du monde, c’est Charles, étudiant bohême, qui a cessé de croire. Comme dans Une femme douce, le film commence par évoquer la mort avant d’exploiter son cheminement. C’est ici une mort apparaissant sous la forme d’un fait divers, baptisée suicide avant qu’elle ne s’intitule assassinat, dans une rubrique réservée au citoyen curieux, rubrique éphémère aussitôt relayée le lendemain par une autre. Un banal chien écrasé, en somme. Sauf que cette mort porte en elle tout le désespoir du monde, du massacre de bébés phoques aux élagages d’arbres centenaires. Un garçon a préféré s’en aller plutôt que de continuer à faire face à la bassesse de ce monde, le consumérisme moderne, la paresse intellectuelle et l’avidité dans ce qu’elle a de plus misérable et irréparable.

     Dans le cercle d’amis de Charles il y a Victor, son exact opposé, en ce sens qu’il croit encore, c’est un révolté en action quand Michel est en panne, usé de ces coups d’épée dans l’eau à répétition, las de ce monde qui lui échappe, par sa bêtise. La voix de Victor résonne régulièrement derrière des images destructrices. C’est la voix politique, écologique, celle qui garde l’espoir que l’être humain, un jour, se ressaisisse. Charles est désormais loin de cela. Ce qui lui reste d’ancrage est sentimental mais là aussi il traverse une crise, il n’arrive plus à savoir qui aimer. Edwige et Claire sont les vecteurs amoureux, ce qui reste des 4 nuits d’un rêveur, versant politisé, amoureuses de celui qui ne croit plus, de sa fragilité, sans doute parce que l’on pense toujours que l’on peut le sauver. Charles aimerait ressembler à Victor dans ce qu’il en émerge d’espérance. Mais Charles affronte systématiquement l’inéluctable en la présence d’une assemblée de révolte sans corps, d’un discours vain dans une église, en assistant à l’accident d’un bus ou en aidant un junkie en manque. Vous ne savez pas marcher, dira-t-il à un groupe de gens, au tout début du film, après avoir observé l’usure asymétrique de leurs chaussures. A la fin, devant le psy, il dira qu’il déteste la vie mais qu’il déteste tout aussi la mort, la trouvant « affreuse ». L’effondrement syncopé d’arbres forestiers immenses à moitié de film – images mentales en guise de métaphore sublime mais curieuse de la part du cinéaste aux notes cinématographiques sans concessions – bascule Charles de l’autre côté. Pour ses amis, définitivement loin de ses états d’âme, le psychiatre sera son seul sauveur avant résignation. Il sera paradoxalement son ange de la mort, aiguillant Michel sur un terrain qu’il ignorait.

     Le diable probablement est la continuité d’Une femme douce, il est son versant politique, il ouvre sur le groupe. Et il préfigure l’Argent, l’élément qui contamine même les électrons libres. La mort n’a plus l’apparence glorieuse présagée par celle de Jeanne sur le bûcher. C’était une mort de révolte, une mort victorieuse. Ce n’est plus celle provoquée de l’âne Balthazar, ni la synergie soudaine avec laquelle l’appréhende la jeune Mouchette. La mort de Charles est une mort de résignation, un acte organisé et méthodique, unique échappatoire prémédité. Avec une trouvaille de grâce qui le fait partir en toute sérénité : capter brièvement le son de l’Adagio de Mozart, Concerto pour piano n°23, à travers l’embrasure d’une fenêtre, avant de rejoindre le cimetière du Père Lachaise.

Room 237 – Rodney Ascher – 2013

Room 237 - Rodney Ascher - 2013 dans Rodney Ascher room-237-room-237-19-06-2013-2-g-300x168All work and no play makes Jack a dull boy.

   4.9   Room 237 est un film réalisé par un dingue de Shining, donnant la parole à cinq personnes dingues de Shining, destiné à des spectateurs dingues de Shining. Evidemment, je ne pouvais pas rater ça.

     Le film aborde son sujet selon une construction foutraque à cinq intervenants, avec un penchant un peu réducteur pour les grandes théories bestofesques (parallèle à l’Holocauste, le massacre des indiens, la NASA et la dimension phallique). Le montage est souvent grossier, avec cette parole recouverte par ces scènes de films (pas nécessairement ceux de Kubrick, par ailleurs) ou ces reconstructions un peu ridicules (fausse émotion d’un spectateur en salle par exemple). L’obsession cinéphilique est malheureusement partiellement abordée. Secrètement, plus que d’en apprendre encore sur le chef d’œuvre de Stanley Kubrick, des anecdotes de tournage, des sens cachés, c’est probablement ce qui m’intéressait le plus : jusqu’à quel point un spectateur peut-il aimer un film, en être obsédé à devenir cinglé ?

     Room 237 manque de respiration. Il échoue dans sa quête de l’investissement du spectateur car il donne tout, l’abreuve d’éventualités de manière à ce qu’il n’ait plus le droit de se faire son propre film. Je retiens quelques petites choses qui m’apparaissent, davantage que ce défilé de théories abracadabrantesques, assez extraordinaires dans l’approche obsessionnel que le film peut convoquer. C’est ainsi le cas concernant les recherches de MSTRMND sur la possibilité de voir des concordances folles en lançant le film dans les deux sens, en même temps. A l’endroit et à l’envers, en superposition. Comment peut-on avoir un jour cette idée-là ? C’est complètement fou mais ça me fait bien plus rêver que ce type qui voit le chiffre 42 dans chaque plan (jusqu’aux nombres de voitures sur le parking de l’hôtel ou en multipliant les chiffres du numéro de chambre) ou cette nana qui voit un Minotaure en lieu et place d’un simple surfeur sur une affiche et prétexte à toutes les déviations mythologiques ou à cet autre gars qui voit dans chaque pièce au moins une évocation du génocide des indiens en Amérique.

     Je me rends compte que j’aurais largement préféré voir des déclinaisons formelles plutôt que thématiques. Sans doute est-ce justement dû à la réputation maladive de Kubrick pour la maîtrise du cadre, avec ces symétries, ces déplacements hyper ordonnés – Le film en parle mais bien trop brièvement. La théorie qui m’attire donc le plus concerne les invraisemblances de montage, les constructions illogiques (et il y en a beaucoup), parce qu’il est impossible de concevoir que le perfectionniste réalisateur de Orange mécanique ait laissé échapper de telles coquilles. On se demande du coup si Kubrick n’a pas tenté de créer un espace mental hallucinogène, entièrement personnel, où les visions s’imbriqueraient comme des rêves de manière surréaliste, dans lequel il revisiterait et nous convierait à revisiter ses failles, enfouies. Qui plus est, de ce point de vue, toutes les théories fumeuses entendues pourraient être prises en compte au sens où elles révèleraient chacune une infime parcelle des obsessions et peurs de Stanley Kubrick.

Gangster squad – Ruben Fleischer – 2013

gangster-squad-ruben-fleischer-groupe   2.1   C’est un film de bande donc un film de personnages, qu’on le prenne ou non au second degré. Les sept samouraïs ou Ocean’s eleven. Problème est que le film est bien trop occupé à tenter d’en mettre plein la vue (ce qu’il ne parvient même pas à faire tant ses scènes d’action n’ont aucune originalité et sont archi prévisibles) qu’à tisser des liens, créer des personnalités à part entière. Le plus embarrassant c’est que le film semble très sérieux alors qu’il a tout pour ne pas l’être à commencer par une troupe d’acteurs hyper bankables en roue libre. Ah les acteurs dans les films de gangster ! Et si c’était un révélateur (ce genre plutôt qu’un autre) ? C’est un florilège : Nick Nolte est mauvais. Ryan Gosling et Josh Brolin sont mauvais. Emma Stone est transparente. Et Sean Penn, cerise sur le gâteau, est affreusement ridicule, grimé en sosie d’Al Capone, De Niro donc (dans Les Incorruptibles, référence majeure de Gangster squad) moins le talent. Le cabotinage a ses limites. C’est dommage car Ruben Fleischer restait sur le jubilatoire Bienvenue à Zombieland, excellente comédie parodiant les films de zombies et j’osais espérer qu’il en fasse de même avec le film de gangsters. Malheureusement se noie-t-il sous un flot de références qu’il n’a jamais réussi à digérer, de Casino de Scorsese (scènes de tortures, voix off) à L.A. confidential (replacement historique, noirceur). Il ne reste qu’un film ersatz, sans idées, sans saveur, hyper programmatique, un film que l’on a déjà vu trois cent quarante-deux fois et que l’on a sitôt oublié une fois le générique terminé.

Fuck Buttons – Slow Focus – 2013

Fuck Buttons - Slow Focus - 2013 dans Fuck Buttons itemLa passe de trois. 

     Eureka, le voici ! L’album le plus attendu de l’année, le plus attendu depuis quatre ans : Slow focus, le dernier bébé de Fuck Buttons. Déception ? Forcément. Les deux précédents étaient bien trop puissants, fourmillaient d’inventivités. Le second surtout, claque magistrale, il créait une embardée cosmique d’une heure sans aucune baisse de régime et soignait nos tympans à sa manière : c’était à la fois douloureux et exquis.

     Après quatre écoutes en moins de vingt-quatre heures, et toutes différentes (en bossant, en voyageant, en ne faisant rien, de jour, de nuit, dès le lever, peu avant le coucher…) je dois bien avouer que passé une première écoute m’ayant rendu quelque peu sceptique (décevante pour du Fuck Buttons, efficace pour n’importe quel autre groupe) je trouve dorénavant cet album superbe, autant dans ses agencements (on regrettera néanmoins les folles transitions de Tarot sport, moins travaillées ici) que dans sa générosité à étoffer ce beau voyage.

     Hasard ou non, j’ai beaucoup réécouté Street horrrsing ces derniers jours, le premier de leurs, désormais, trois albums. Et c’est un album très difficile. Fort et inventif (surtout pour un premier essai) mais tellement éprouvant dans sa mixité de sonorités, poussant le drone à un point de saturation tel qu’il m’arrive parfois de poser le casque deux minutes au milieu d’un morceau – Race you to my bedroom / Spirit rise, neuf minutes éreintantes. Tarot sport était l’album parfait, celui qui allait réconcilier ceux qui en voulait encore davantage et ceux qui en voulait nettement moins car il remplaçait le déluge sonore par l’étirement hypnotique, le drone par le shoegaze, l’immersion ténébreuse par l’envolée astrale, l’étouffement par l’exaltation.

     Slow focus démarre sur des percussions de bidons métalliques, à un rythme indécent, ambiance d’emblée caverneuse et le morceau, Brainfreeze, va s’envenimer neuf minutes durant autour de cette tonalité aussi jubilatoire qu’effrayante. Year of the dog opère alors en transition tout en synthétiseur, je pensais tout d’abord que c’était le morceau le plus faible mais son air de rien me fascine, cette espèce de boucle évanescente prépare gentiment le morceau suivant, The red wing, qui adopte un rythme nettement plus down tempo même si l’on s’apercevra, à mesure, que ces huit minutes quelques peu inattendues sortent bel et bien des instruments de Fuck Buttons. Ensuite, je suis archi fan des six minutes de Sentients, je ne peux vraiment dire ce que j’y entends mais ça m’emmène loin. Prince’s prize me parle moins mais il introduit à merveille les deux morceaux phares, Stalker et Hidden XS, deux voyages de dix minutes chacun, down tempo (tendance Zombie Zombie) pour l’un et littéralement stellaire pour l’autre, qui clôt l’album sur un trip proche de Flight of the Feathered Serpent dans le précédent album. Du pur Fuck Buttons, en somme.

     Ce n’est probablement pas un album surprenant au regard de la stupéfaction qui arpentait le premier album et de la perfection qui couvrait le précédent, qui était un pur chef d’œuvre. C’est le moins bon album de Fuck Buttons comme l’était le Godspeed You ! Black Emperor l’an dernier, qui restait malgré tout l’une des plus belles écoutes musicales de l’année, tournant aisément en boucle. Slow Focus tournera aussi en boucle (c’est déjà le cas) tant il canalise tellement ce que j’aime, ce qui me déconnecte instantanément de toute réalité, qu’il restera pour moi un haut fait de l’année, assurément.

French kiss – Antonin Peretjatko – 2004

100058860Le petit monde d’Antonin.     

   5.7   French kiss est un court métrage de 20 minutes, que l’on pourrait voir comme la version condensée de La fille du 14 juillet. Pour ceux qui l’ont déjà vu, voici quelques dialogues savoureux, commentés :

      « C’est l’arc de triomphe ! Regarde, il y a toutes nos victoires dessus (…) tu sais en France on ne rigole pas quand on fait la guerre. N’oublie pas qu’on a des bombes atomiques… » On retrouve le frère du long métrage, moins lourd mais toujours aussi beauf, ayant troqué son t-shirt Mc Merde pour une grosse doudoune et un bonnet et on retrouve aussi l’anecdote politique, avec le timbre de voix alambiqué, tendance Groland.

     Le personnage central ici, que l’on ne retrouvera pas dans les films suivants de Peretjatko, est fantastique, de part sa candeur et sa diction improbable. Il y a cette séquence où il souhaite retrouver le passeport de son amie américaine et appelle l’ambassade des Etats-Unis :

« Allo, bonjour, je sais que ça vous est resté en travers de la gorge qu’on ne soit pas d’accord avec vous sur la guerre en Iraq étant donné que vous n’avez toujours pas trouvé d’armes de destruction massive, vu qu’y’en avait pas, à moins que vous les mettiez vous-même, enfin bon, j’aimerai savoir comment on fait quand on arrive à la frontière des Etats-Unis et qu’on a perdu son passeport ? Allo ? Allo ? Ça commence bien »

Puis :

« Bonjour, je sais que le 11 Septembre 1973 vous avez mis Pinochet au pouvoir et on ne peut pas dire que ce soit un progrès pour les droits de l’homme… »

Enfin, à son amie :

« On va devoir chercher nous même ! Faut qu’on retourne partout où t’es passé hier comme ça tu visiteras deux fois un peu comme si t’étais passé deux fois à Paris »

     Plus tard sur le Champ de Mars, Une rencontre impromptue et hop voilà qu’il faut écrire un numéro de téléphone sur l’unique bout de papier que l’on a sous la main : un billet de banque. « Zut je me suis trompé, vous en avez pas un autre ? » Le film regorge d’absurdités comme celle-là, entièrement assumées dans la mesure où les personnages ne tentent à aucun moment de la contourner. C’est le cas ici, le personnage sort de sa poche un autre billet, le plus naturellement du monde.

     Absurdité parfois relayée par la blague, le jeu de mot. En s’arrêtant à un stand de pâtisserie : « Deux passeports au chocolat s’il vous plait, euh deux pains au chocolat s’il vous plait ». La phrase, dans son contexte, est très drôle. Mais l’image l’est davantage puisque dès l’instant que l’on entend le mot passeport, le pâtissier sort provisoirement les deux passeports au chocolat en question. C’est drôle car ce n’est pas appuyé. C’est un tout petit gag presque enseveli au milieu du reste.

     Comme ce sera le cas dans son long métrage, il y a aura la naissance d’un amour et la contrainte géographique. Ce sera le départ en vacances d’un côté et ici c’est le déplacement dans la capitale. Faut-il oui ou non rappeler cette fille ? « Merde ! Ecoute, dans la vie la chance ne passe qu’une fois sauf si t’as d’la chance auquel cas elle passe deux fois. Mais pour toi elle ne passe qu’une fois » De la même manière que le passeport, ce pourrait être une phrase facile, juste pour faire rire, mais elle se révèle tellement anecdotique et relayée d’emblée qu’elle ne donne pas cette impression de punchline pour la punchline.

Chez le fleuriste :

« Bonjour je voudrais des fleurs, mais pas des roses c’est un peu trop explicite ». On se croirait dans un Truffaut. Un Jean Pierre Léaud pourrait très bien dire exactement la même réplique dans Baisers volés.

Dans la voiture, en attendant le pote qui est chez le fleuriste :

« Ce qu’il fait froid.

-          Un whisky pour te réchauffer ? (une main entre dans le champ avec un verre de whisky) Une bière ? (Cut puis une main entre dans le champ avec un verre de bière) Un cocktail maison ? (Cut puis une main entre dans le champ avec un très beau cocktail coloré et scintillant) » C’est du slapstick de base mais du slapstick délicieux.

Chez le fleuriste, encore :

« Je vais vous prendre quelques cyclamens, deux ou trois bergeronnettes et un iris.

-          Ah non monsieur, ça ce n’est pas un iris.

-          Ah si, ça c’est un iris (le plan se ferme en iris sur la fleur) »

Idée Trufaldienne autant que Godardienne, dans tous les cas on sent l’influence de la Nouvelle vague et l’amour pour ces petits effets de montages chers à une autre cinéaste d’aujourd’hui : Sophie Letourneur.

Vers la fin, les amoureux se retrouvent. L’américaine perdue dans Paris est retrouvée grâce à un mégaphone et au miaulement de son chat :

« Miaou.

-          Pussy ?!

-          Miaou.

-          Pussy ! »

Et le film se termine dans un grand n’importe quoi général, comme ce sera aussi le cas dans La fille du 14 juillet, avec ce personnage (qui jouera quasi le même rôle dans le long métrage) qui reçoit un appel l’informant que Les Etats-Unis ont été renversés par un Coup d’Etat (« désormais, ils arrêtent l’expansionnisme impérialiste économique ! ») et qu’il y va de ce pas.

Finalement la fille n’était pas américaine mais elle demande un frenck kiss.

Iris, bouchon de champagne, fondu au noir.

C’est aussi simple et jubilatoire que ça de faire du cinéma !

La fille du 14 juillet – Antonin Peretjatko – 2013

La fille du 14 juillet - Antonin Peretjatko - 2013 dans Antonin Peretjatko la-fille-du-14-juillet-7-300x168Slapstick estival.  

    6.8   Peretjatko pioche beaucoup à droite à gauche mais réinvente systématiquement. Plus que les gags ou les idées de mise en scène il s’invente un rythme, une esthétique. Durant le générique, une jeune femme (sublime Vimala Pons) distribue des exemplaires de La Commune (c’était des éditions de Gavroche dans French kiss, son court-métrage de 2004) au beau milieu du défilé du 14 juillet. Jean Seberg proposait le Herald tribune sur les champs dans A bout de souffle. De Godard il ne reste ici pas grand-chose, mais on pourrait en dire autant de toutes les références possibles, tant La fille du 14 juillet devient un film qui ressemble à beaucoup pour enfin ne ressembler qu’à lui-même.

     Ce qui frappe ce sont avant tout ces sonorités extrêmement travaillées bien qu’elles participent à un ensemble joyeusement foutraque. Le générique déploie cela de façon exagérée : on entend du défilé les pas accélérés des militaires, les reniflements, les tanks font des bruits de voitures. Tout le film sera gorgé d’idées sonores lubriques empruntées aussi bien aux déstructurations de la Nouvelle Vague qu’à l’humour slapstick d’un Keaton ou aux vaudevilles approximatifs à la Max Pécas. Il n’est d’ailleurs ni honteux ni interdit d’évoquer ce dernier tant la balourdise de certains gags et l’improbable candeur des personnages évoquent On se calme et on boit frais à St Tropez, entre autres. C’est peut-être cette alliance impossible-là qui le gratifie d’un charme très nouveau : ce qui fonctionne ici et non dans les nanars de Pécas c’est que l’inventivité est au service de la construction du gag et non de son éventuelle réussite, cela fonctionne la moitié du temps, les loupés de l’autre moitié passant à l’as dans la mesure où ce que l’on retient ce sont les tentatives.

     On pourrait alors dire que ce qui fonctionne sur court passe douloureusement l’épreuve du long, mais le dessein n’est pas comparable. L’un, plus condensé, mise beaucoup sur l’homogénéité du gag quand l’autre, étiré sur quatre-vingt-dix minutes, se permet volontairement des changements de rythme brutaux, des cassures dans la dynamique du gag, c’est le cas lors de la séquence du dîner par exemple, désopilante à souhait avant que n’embraille là-dessus une scène nettement plus down tempo, silencieuse. Je trouve la démarche assez osée et beaucoup plus représentative du réel où l’hystérie se substitue très vite à la mélancolie. En somme, je préfère French kiss mais je trouve La fille du 14 juillet nettement plus culotté.

     Le film est donc inégal mais tellement en surrégime en permanence qu’il ne peut tenir sa drôlerie sur toute la durée mais dans ces moments-là il fourmille de trouvailles, c’est un bonheur, toutes les scènes en voiture sont démentes par exemple, toutes les scènes avec Vincent Macaigne aussi d’ailleurs (« Ah c’est ça les vacances : Les femmes, l’alcool, la voiture ; Là c’est le Front populaire ! »). Tout est prétexte au florilège : La fille du 14 juillet doit avoir un nom, mais elle n’a pas envie de le donner, ce sera donc Truc, enfin non, c’est une fille donc Truquette. C’est quelquefois bâclé, d’autres fois trop long. L’idée étirée du Tchekhov en réponse à « Vous préférez Marivaux ou Racine, ou Sade » et la dérive onirique de la luge dans la forêt enneigée me plait dans son lancement puis me lasse, au contraire de séquences aussi en apparence disque rayée autour du docteur Placenta (voilà longtemps qu’un personnage ne m’avait pas autant fait rire dans une salle de cinéma « Soirée Diapos ! »). J’aime aussi beaucoup le fil rouge de la petite guillotine, qui évoque certains fétichismes d’un Podalydès (que l’on croise au début du film d’ailleurs) mais en beaucoup plus politique : elle apparait tout d’abord dans un panier aux côtés d’un pavé en mousse, avant d’être utilisée en tour de magie qui ne coupe pas mais coupe quand même le doigt du premier Sarkozyste venu, doigt relayé par le bras puis la tête plus tard dans le film.

     Le film semble dire que l’absurdité du voyage se révèle moins absurde que ne l’est la société. Et il exagère cette thématique en imaginant un groupe d’amis sans emploi (car sans logement) partir en vacances avant que la société ne les rattrape en privant les aoutiens de congés (klaxonnés par des juillettistes chambreurs) pour regonfler les caisses. Peretjatko se permet tout formellement : ralentis et accélérations, voix off ou dialogue face caméra, inserts diverses, brouillage voire bouillie voire coupe brutale sonore, absurdité relayée, absurdité oubliée, running gags, gonflement aigue des voix. Il y a un sens du montage aussi fauché qu’élaboré avec toujours en son sein une folie. C’est un film qui gagne à être (re)vu avec des amis. En tout cas ce serait beau si la comédie populaire d’aujourd’hui, celle du prime time télévisuelle, c’était ça…


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silencio


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